On the road (13)

20 octobre 2014

Samuel Beckett, Watt

Car quelle est cette ombre du départ dans laquelle nous venons, cette ombre de la venue dans laquelle nous partons, cette ombre de la venue et du départ dans laquelle nous attendons, sinon l’ombre du but à atteindre, d’un but qui tout en bourgeonnant se fane et qui bourgeonne tout en se fanant et dont les fleurs ne sont que des bourgeons fanés? Je cause bien, n’est-ce pas, pour un homme de ma situation. Et quelle est cette venue qui ne fut pas notre venue et ce séjour qui n’est pas notre séjour et ce départ qui ne sera pas notre départ sinon une venue, un séjour et un départ sans l’ombre d’un but?

(Minuit, 1968, traduit par Ludovic et Agnès Janvier en collaboration avec l’auteur)

On the road (12)

1 mars 2014

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Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, p.54

Et ainsi l’automobile, machine on ne peut plus triviale et presque archaïque, que chacun s’accorde à trouver bien utile et même indispensable à notre liberté de déplacement, devient tout autre chose si on la replace dans la société des machines, dans l’organisation générale dont elle est un simple élément, un rouage. On voit alors tout un système complexe, un gigantesque organisme composé de routes et d’autoroutes, de champs pétrolifères et d’oléoducs, de stations-services et de motels, de voyages organisés en cars et de grandes surfaces avec leurs parkings, d’échangeurs et de rocades, de chaînes de montage et de bureaux de « recherche et développement »; mais aussi de surveillance policière, de signalisation, de codes, de réglementations, de normes, de soins chirurgicaux spécialisés, de « lutte contre la pollution », de montagnes de pneus usés, de batteries à recycler, de tôles à compresser. Et dans tout cela, tels des parasites vivant en symbiose avec l’organisme hôte, d’affectueux aphidiens chatouilleurs de machines, des hommes s’affairant pour les soigner, les entretenir, les alimenter, et les servant encore quand ils croient circuler à leur propre initiative, puisqu’il faut qu’elles soient ainsi usées et détruites au rythme prescrit pour que ne s’interrompe pas un instant leur reproduction, le fonctionnement du système général des machines.

(Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 2005)

Photo: Dennis Hopper


En construction

17 février 2014

Pier Paolo Pasolini, Les pleurs de l’excavatrice:

Près de ma maison, sur une herbe

qui n’est plus qu’une bave sombre,

une frange, au-dessus de gouffres

fraîchement creusés dans le tuf – évanouie toute rage

de destruction – rampe, contre de rares

immeubles, et des lambeaux de ciel, inanimée,

une excavatrice…

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Et maintenant je rentre, riche de ces années

si fraîches que je n’aurais jamais pensé

les retrouver fanées, en mon âme

(1954, Gallimard, 1973 pour la traduction de José Guidi)
Image: vidéogramme tiré du film de José-Luis Guerin, En construccion, 2001

On the road (11)

4 février 2014

Westminster, MD

Il traverse Frederick, une ville décourageante, parce qu’une heure plus tôt il avait cru arriver à Frederick alors que c’était en fait Westminster.

(John Updike, Coeur de lièvre, 1960, Seuil, traduit par Jean Rosenthal)

Lectures de l’année (5)

31 décembre 2013

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Iain Sinclair, London Orbital, p.87

Le chemin était parsemé de sculptures rouillées qui avaient dû être des bornes. Elles avaient été financées et livrées, mais elles ne trouvaient pas leur place. « De l’art, marmonnai-je. Regardez. » Les objets qui attirent l’attention sur eux sont des signes inquiétants. Nous marchions dans un endroit qui cherchait à déguiser sa véritable identité, à détourner l’attention de son cœur fondant. »

(Éditions Inculte, traduit par Maxime Berrée)

Jean Starobinski, L’Encre de la mélancolie

William Gaddis, Agonie d’agapè

Henry Rousso, La dernière catastrophe

David Bellos, Georges Perec, une vie dans les mots

Pierre Bergounioux, Géologiques

Annie Ernaux, Journal du dehors

Marcel Cohen, À des années-lumière

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure

Gonçalo Tavares, Un voyage en Inde

Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve

Iain Sinclair, London Orbital

Frédéric Pajak, Manifeste incertain (II)

Photographie: Mark Atkins, London’s dead

Le jeudi 11 novembre 1943

11 novembre 2013

Dans la guerre (34)

Bertolt Brecht, Los Angeles

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Steff collectionne de vieux disques avec des morceaux de jazz jadis célèbres. Il y eut là un commencement de musique populaire, elle atteignit quelques sommets et se déprava, le tout très vite. Dans ce genre de domaine, rien ni personne n’arrive à quoi que ce soit. Après leur premier opuscule, les écrivains sont attirés à Hollywood et pressés comme des citrons en un tournemain. Ils n’écrivent pour personne. Tous boivent. Voir dans ce milieu Döblin et Heinrich Mann est éprouvant. Ils ne réussissent tout simplement pas. H. M. n’a pas l’argent pour appeler un médecin, et son cœur est usé. Son frère, avec la maison qu’il s’est fait bâtir et 4 ou 5 autos, le laisse littéralement crever de faim. Nelly, 45 ans seulement, vulgaire et d’une joliesse grossière, a travaillé dans une blanchisserie, elle boit. Tous deux sont installés dans une très petite villa d’Hollywood, étouffante, sans jardin, avec de pauvres meubles et les rares livres de Mann sauvés du naufrage. Et, parlant un jour du retour, il dit encore : « est-ce qu’on pourra emmener ses affaires, est-ce que cela ne reviendra pas trop cher ? À mon âge, je ne voudrais pas repartir encore une fois de rien. Plutôt rester ici. » Mais maintenant, évidemment, il sait qu’il ne peut rester ici s’il ne veut pas mourir de faim. « Si je vois encore un quelconque Ebert saluer l’armée invaincue devant la Porte de Brandenbourg, je vide tout un revolver, il n’a pas besoin d’être chargé. »

Jean Giono, Manosque

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Cette nuit, de nouveau alerte. La sirène sonne à 2 heures et demie. Je vais rassurer ma mère qui dormait d’ailleurs et n’avait pas entendu. Au surplus ce que je prenais pour le commencement de l’alerte était la fin. Je n’avais pas entendu le premier avertissement (vers 1 heure, je crois). Ce matin à 9 heures gros passage d’avions très haut.

La légende. Cette fois c’est Le Petit Marseillais qui annonce que j’ai touché 4 million ! Il en profite pour faire un parallèle avec Verlaine qui, dit-il, lui est mort dans la misère.

Commencé le texte sur Virgile. Je relis la Correspondance de Stendhal par le commencement, quand il avait 17 ans et qu’il écrivait à sa sœur Pauline.

À midi moins le quart, de nouveau alerte. J’étais en ville. Tout le monde court. Les agents sifflent et font rentrer les gens, arrêtent les autos, vident les cafés. Je fais un tour pour tâcher de rencontrer Aline qui doit rentrer de l’école à cette heure-ci. Quand je passe sur le boulevard de la Plaine, c’est déjà désert et c’est tout juste si devant le commissariat on ne m’enjoint pas se circuler. J’arrive ici et c’est le plus beau temps du monde, allègre et tiède, grand soleil, le calme, les feuillages d’or, le ciel bleu. Plus de bruit, tout le monde s’est terré. Sonne midi dans une splendeur de Paradis terrestre.

(…)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

leonwerth

Le rêve se constituerait-il des magasins d’accessoires, qu’il utiliserait selon ses besoins ? D’un rêve, dont le motif était la réapparition du maire en fuite, je retiens seulement ceci : le maire est d’abord coiffé d’une casquette quelconque. Il la remplace par une petite calotte blanche, que je le prie d’ôter, car cette tâche blanche éclate, visible de partout, attire l’attention. Enfin, dans un dernier épisode il est coiffé d’une casquette noire, de forme peu courante, soutachée, dont les bords et la visière sont couverts d’ornements noir sur noir. Cette casquette, pendant le rêve, ne provoque en moi aucun étonnement. Mais, après le réveil, je l’identifie. C’est la casquette que portait il y a huit jours, dans le car de Tournus à Louhans, un grand voyou de roulottier, de « camp volant », terriblement élégant.

Sur le quai de la gare, deux officiers passent et repassent, relèvent le plan d’on ne sait quoi. Ils semblent gonflés au saindoux. Et ils font les importants, par pour nous qu’ils ne voient pas. Et sur le quai, il n’y a personne. Ils font les importants, pour eux-mêmes. Ils tapent du talon de botte et dressent la tête. Il y a contradiction entre ces visages au saindoux et cette tension musculaire. Mais c’est ainsi.

Cesare Pavese, Turin

pavese

Raconter les choses incroyables comme si elles étaient réelles – système antique ; raconter les choses réelles comme si elles étaient incroyables – moderne.


Lieux rêvés (6)

14 octobre 2013

Arc-et-Senans_-_Plan_de_la_saline_royale

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.57:

Ils avaient contemplé du haut des ponts les eaux vertes de la Furieuse en se racontant des anecdotes de leur vie, étaient passés par Arbois voir la maison de Pasteur et avaient visité, à Arc-et-Senans, les bâtiments des salines construits au XVIIIe siècle pour servir de modèle idéal de manufacture, de ville et de société; et à cette occasion, Paul avait fait des rapprochements, très audacieux selon elle, entre le projet bourgeois d’ordre social utopique tel qu’il se manifestait dans les esquisses et les bâtiments de Nicolas Ledoux, et la destruction et l’anéantissement constamment à l’œuvre dans la vie de la nature.

(Actes Sud, traduit par Patrick Charbonneau)

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