Book days in Brittany: day two

8 novembre 2009

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A la veille de la Toussaint, dans une librairie à l’écart, discrète, recroquevillée pour tout dire, je trouve ce livre dont la composition fut réalisée elle aussi retiré du monde, l’Homme devant la mort en Occident (1977), le grand œuvre de Philippe Ariès. « Historien du dimanche », c’est lui qui le disait. Il disait aussi “réactionnaire”.

Toujours est-il que j’aime le « devant » du titre.

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Le soir je lis son avant-propos : il a pu achever son ouvrage au Woodrow Wilson International Center for Scholars de Washington, sis en “un fantastique château de brique rouge dont le style néo-Tudor invite au détachement du siècle”, une “abbaye laïque” dont les fenêtres donnent sur le Mall.

Je retrouve dès les premières lignes la puissance des travaux historiques des années 70 : ampleur chronologique, audace des questionnements, beauté tranquille de la langue, souci anthropologique de découvrir « dans le temps » les variants et invariants de notre humanité.

Philippe Ariès, L’homme devant la mort, p.13:

“Nous allons nous demander très naïvement comment meurent les chevaliers dans la Chanson de Roland, les romans de la table ronde, les poèmes de Tristan…”

arièsJ’y reconnais aussi le défaut d’un autre de ses ouvrages, l’Enfant et la vie familiale, que j’avais été amené à étudier plus sérieusement : la focalisation trop exclusive sur les sources littéraires et artistiques. La mort est perçue trop souvent par ceux qui ont écrit, raisonné, représenté. Disent-ils seuls l’esprit du temps ?

Sinon, tout est comme a dit Paul Edel. C’est au bas de la rue Ernest Renan à Tréguier, Côtes d’Armor.

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Lumière parcimonieuse, taux d’humidité assez élevé, bibliothèques ployantes de merveilles par centaines. Le patron devise avec un habitué. Politique internationale, nationale, locale. Vieillissement, retraite, maladie, mort. Riche endroit : outre Ariès, je trouve d’étranges documents sur l’URSS des années 50. Je les offrirai à Monsieur Thée (peut-être nous fera-t-il le plaisir d’une recension? Puisse-t-il m’entendre), je ne peux m’empêcher de les feuilleter. Au hasard dans celui-ci:

Orient soviétique
En Ouzbékistan, p.229:

“Je les ai souvent observées, ces paysannes et ces ouvrières. Elles se tiennent avec la noble réserve, la distinction innée des filles de la steppe. elles ont le regard droit, les traits sereins, le calme des êtres assurés du lendemain qui avancent paisiblement vers l’avenir. Elles sont débarrassées à jamais des stigmates tragiques de l’humiliation, de la peur, de la lutte atroce pour la vie que reflètent tant de regards traqués rencontrés dans les médinas, les bidonvilles et les mechtas d’Afrique, et que l’on ne peut plus oublier”

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Celui-là est nettement plus distancié mais tout aussi exotique

Sur les routes d'URSS

Drôle d’époque et purs objets d’histoire, un orientalisme de Guerre froide dans ces pages qu’on ne trouve nulle part ailleurs qu’en ce lieu miraculeux.

simon dallebach02A la fin, la belle jeune femme blonde qui fouillait les étagères en même temps que moi m’offre cette étude sur Claude Simon .

botticelli_birth_venus_2(on croit rêver !)


“le soir fit place à la nuit”

4 novembre 2009

Levi-Strauss

“Alors, par un passage très habituel, mais comme toujours imperceptible et instantané, le soir fit place à la nuit. Tout se trouva changé. Dans le ciel opaque à l’horizon, puis au-dessus d’un jaune livide et passant au bleu vers le zénith, s’éparpillaient les derniers nuages mis en oeuvre par la fin du jour. Très vite, ce ne furent plus que des ombres efflanquées et maladives, comme les portants d’un décor dont, après le spectacle et sur une scène privée de lumière, on perçoit soudain la pauvreté, la fragilité et le caractère provisoire, et que la réalité dont ils sont parvenus à créer l’illusion ne tenait pas à leur nature, mais à quelque duperie d’éclairage ou de perspective. Autant, tout à l’heure, ils vivaient et se transformaient à chaque seconde, autant ils semblent à présent figés dans une forme immuable et douloureuse, au milieu du ciel dont l’obscurité croissante les confondra bientôt avec lui.”

(Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, p.57 (Pléiade))


Book days in Brittany: day one

2 novembre 2009

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Il faut passer outre le léger agacement. Vu de Bretagne Paris c’est souvent (encore, pas toujours) l’endroit où l’on ne voudrait pour rien au monde habiter, où l’on respire mal (mais respirais-je mieux dans la petite ville du Grand Ouest où se sont tranquillement écoulées mon enfance et mon adolescence?); Paris où l’on vous marche dessus (ah! marcher sur des gens) ; et puis on est si bien, en Bretagne, la nature. La nature en Bretagne, vaste sujet en effet.

On part donc sur les routes pour quelques book days (cette belle expression de Bergounioux, de ses essentiels Carnets de notes). En premiers lieux deux librairies-cafés, ou cafés-librairies, le genre est à la mode, il y a même un réseau entier, une fédération des cafés-librairies bretonnes.

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Première étape à Huelgoat, au sud de Morlaix. Au milieu (enfin au sortir) d’une forêt peuplée de gros rochers ronds, on trouve l’Autre rive.

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Une maison, des fauteuils de cuir, une terrasse plus qu’agréable en cet été indien. La charcuterie est bonne, le tenancier sympathique, si l’on tient compte de mon avertissement liminaire.

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Livres en petit nombre bien sûr, mais c’est là aussi l’intérêt de ce genre d’échoppe : mettre sous les yeux ce qui disparaît habituellement dans la masse des nouveautés. Le librairie sait qu’il n’a aucun intérêt, dans tous les sens du terme, à rivaliser avec les grosses écuries urbaines en proposant les ouvrages dont on parle partout.

La sélection se fait intempestive.

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Plus au nord, dans la baie de Morlaix, le plus ancien (à ma connaissance) des cafés-librairies de la région, qu’on fréquente régulièrement depuis dix ans. Caplan and Co, à Poul Roudou pour être précis.

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Sélection littérature assez impeccable, beaucoup de philosophie, quasiment tout Gracq chez Corti (ce que, pour le coup, on ne trouve pas toujours ailleurs).

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Petite promenade au bord de la mer, la lumière ingrate me convient bien. Puis On the road again, direction les librairies d’occasion plus à l’est.

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Un happy end au milieu de nulle part

28 octobre 2009

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Avant de partir quelques jours loin des écrans mais près des livres et de l’océan, je cède à la tentation d’un petit jeu littéraire: le jeu le plus simple, le jeu par excellence, illustré de bien des manières, de l’Oulipo aux Papous, en passant par de nombreux blogs.

Deux extraits. Qui en sont les auteurs? De quels textes sont-ils tirés?

J’ai choisi un début (parmi mes préférés) et une fin (lue il y a peu) qui semblent se répondre (une fois encore). Des écrivains face à un monde singulièrement vide et comme dépeuplé, l’un immobile dans sa baraque, l’autre sur le chemin en quête du lieu élu, qui reprennent et renouvellent tous deux à leur manière la posture romantique.Une forme de happy end cependant: le second extrait promet une réconciliation que le premier passage ne laisse guère présager. J’en dis déjà trop.

Indice supplémentaire: j’ai déjà cité ces deux auteurs.Avec les photos cela devient encore plus facile.

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Un début :

“Un lieu

Ainsi, j’ai parcouru les mers, et maintenant je suis… à B…, petite bourgade amarrée à un champ de l’Indiana. Par deux fois, il s’est trouvé ici mille deux cents personnes pour répondre au recensement. La ville est exceptionnellement propre et ombragée et présente toujours son meilleur profil à la route. Sur une pelouse, il y a même un cerf de bronze, en bois ou en plastique.

Pour arriver jusqu’à nous, vous traverserez une rivière. Au printemps les pelouses sont vertes, les forsythias font leurs trilles, et même la voie ferrée qui éventre la ville a des rails brillants et bien droits qui murmurent quand arrive le train; le train lui-même, d’ailleurs, corne fort joliment.

Dans les petites rues de derrières, l’asphalte se désagrège en gravier. Là se trouvent la maison des Westbrook, avec ses géraniums, celle des Horsefall, celle des Mott. Les trottoirs s’en vont en morceaux. La poussière de gravier suit comme une haleine le passage des carrioles. Quant à moi, c’est ici que je me suis retiré de l’amour.”

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Une fin:

“Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton: “Et…”"


Qu’est-ce qu’un livre?

22 octobre 2009

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Jorge Luis Borges, Le livre

“De tous les instruments de l’homme, le plus étonnant est, sans aucun doute, le livre. Les autres sont des prolongements de son corps. Le microscope et le téléscope sont des prolongements de sa vue; le téléphone un prolongement de sa voix; nous avons aussi la charrue et l’épée, prolongements de son bras. mais le livre est autre chose: le livre est un prolongement de sa mémoire et de son imagination. (…)

J’ai pensé un jour écrire une histoire du livre. Non pas sous son aspect physique. Je ne m’intéresse pas à l’aspect physique des livres (surtout pas aux livres des bibliophiles qui sont habituellement démesurés) mais aux diverses façons dont on a considéré le livre.

(Conférences, Folio Essais, p.147, traduction de Françoise Rosset)

Jorge Luis Borges, Essai d’autobiographie

Ces livres dont je viens de parler, je les ai lus en anglais. Lorsque plus tard je lus Don Quichotte dans le texte cela me sembla une mauvaise traduction. Je me souviens encore de ces reliures rouges avec les titres dorés de l’édition Garnier. Il vint un jour où la bibliothèque de mon père fut dispersée et quand je lus Don Quichotte dans une autre édition, j’eus le sentiment que ce n’était pas le vrai Don Quichotte. Plus tard un ami me procura l’édition Garnier avec les mêmes gravures, les mêmes notes en bas de page et les mêmes errata. Toutes ces choses faisaient pour moi partie du livre; c’était pour moi le vrai Don Quichotte.

(édition Folio, à la suite du Livre des préfaces, p.276-277, traduit de l’anglais par Michel Seymour Tripier).

En 1797 Emmanuel Kant publiait sa Doctrine du droit, elle-même intégrée dans sa Métaphysique des moeurs, dont le but était ni plus ni moins que de fonder les bases transcendantes, irréfutables et irréductibles aux continences, des règles de droits dans la société civile. On y trouve, au coeur d’un examen fouillé de la question de la propriété et de ses possibles transferts, une approche juridique de ces objets particuliers que sont les livres, et une condamnation de leur contrefaçon. Kant prenait ainsi position dans un débat qui était depuis quelques décennies particulièrement vif et qui avait pour objet le droit d’auteur, dans un empire allemand dont l’éclatement politique interne favorisait la multiplication des éditions sans autorisation à l’abri des frontières des villes libres, duchés, principautés et autres micro-états qui le composaient et le fragmentaient. Ces pratiques avaient en tout cas pris un tel essor en Allemagne que l’on pouvait sans exagération parler de piraterie éditoriale. La discussion s’engageait aussi dans un contexte européen d’affirmation de la figure de l’auteur, qui réclamait de plus en plus le droit d’être rémunéré en fonction du nombre d’exemplaires vendus, et la fin du vieux système de l’honorarium, gratification plus ou moins arbitraire qui était une survivance du mécénat des siècles précédents.

Où l’on rejoint vite la question de la définition même du livre. Héritier d’une longue tradition, Kant distingue nettement l’exemplaire, l’objet concret, l’opus mecanicum qu’est le livre, qui peut devenir la propriété privée de n’importe qui, et, par ailleurs, les idées, le discours qui s’inscrit sur les pages, expressions d’une pensée originale, originelle, personnelle, qui ne saurait être vendue, aliénée, et qui confère à celui qui l’a écrit un droit imprescriptible sur les éditions variées et les variantes qui ne manqueront pas d’être publiées ici ou là. Il fait clairement primer la propriété individuelle du créateur, tout en concédant que l’expression publique des pensées privées (ce que sont les Lumières selon lui) ne sauraient se passer de support matériel.

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Si, pour ouvrir son nouveau cours au Collège de France, Roger Chartier a choisi Kant, c’est d’abord parce que ce dernier lui en a fourni le titre: « Qu’est-ce qu’un livre ?». C’est aussi parce que le philosophe de Königsberg représente la pointe avancée de tout un mouvement né dans le milieu des libraires londoniens du début du 18ème siècle, amplifié par les Lumières françaises (Diderot) et allemandes (Fichte) qui par-delà leurs nuances insistent tous sur la nécessaire reconnaissance du geste inaugural, de cette part de vie intime (« la meilleure » dit Diderot) qui fait de l’auteur moderne une autorité. La route est droite qui mène au Sacre de l’écrivain mis en lumière par Bénichou, mais aussi à nos propres conceptions du droit d’auteur. Plus fondamentalement, c’est la distinction entre la part immatérielle du livre (la pensée, la forme qui l’incarne, dont le manuscrit autographe est la trace la plus pure et la plus recherchée), et sa dimension nécessairement matérielle (des pages, un format, une reliure, des variantes, des coquilles) qui s’impose au point d’en devenir un lieu commun.

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Tel n’a pas toujours été le cas. La merveilleuse érudition de Chartier lui permet en effet, via le détour par sa chère Espagne du Siècle d’or, de mettre en perspective cette distinction toute platonicienne et individualiste. La lecture de quelques traités fait apparaître en effet le rôle démiurgique dévolu à l’imprimeur-libraire-éditeur de l’époque moderne, capable de créer des livres comme Dieu créa l’homme, toujours unique à son image et toujours différent en ses exemplaires.

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Qu’est-ce qu’un livre en ces temps modernes? Un corps et une âme. On se gardera d’y voir reproduite en d’autres mots la double conception kantienne du livre, car si le corps consiste bien dans la qualité de la reliure et de l’impression, son âme ne se réduit pas à la pensée de l’auteur et à sa mise en mots. Elle naît aussi des interventions du maître-imprimeur et du compositeur (on dira plus tard le typographe): mise en page, ponctuation, correction. Le livre est un objet collectif avant d’être l’expression du génie individuel, substance transcendante qui trouverait de manière contingente une inscription matérielle somme toute secondaire.

La promotion de l’auteur et l’importance donnée à l’immatérialité de l’oeuvre ne résoudront pas complètement la question du rapport à l’objet. Roger Chartier conclut son cours sur la tension fondatrice entre les deux dimensions du livre, tension dont il repère les expressions dans l’opposition, pour ce qui est des pratiques savantes, entre, d’une part, une approche philologique et platonicienne, en quête de l’oeuvre « telle quelle », c’est-à-dire telle qu’en son origine, pure de toute intervention malheureuse de traducteurs ou d’éditeurs, et d’autre part une démarche respectueuse des différents états d’un texte, consciente (c’est une forme de nominalisme) que la pensée de l’auteur ne se trouve nulle part ailleurs que dans les textes publiés, et que cette pensée lui échappe donc toujours au profit de ce qu’en font les générations successives (la mort de l’auteur, sa mise en question du moins, n’est pas très loin, et l’héritage de Foucault est explicitement revendiqué).

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Ce qui vaut pour les chercheurs vaut pour tous les lecteurs, et c’est pour cette raison que Chartier convoque l’un des meilleurs qui soit à travers ces deux citations de Borges. Contradiction évidente et inévitable de l’amoureux de la littérature qui peut dans une de ses conférences repousser doctement l’objet-livre, le vulgaire exemplaire comme de peu d’intérêt en comparaison de l’idée, de l’invention qui lui a donné naissance, et voir même dans l’objet-livre le prétexte de cultes douteux, puis faire l’éloge dans ses souvenirs de la couverture rouge de l’édition Garnier du Quichotte, car cette lecture fondatrice a eu lieu en un temps et en un lieu précis, à jamais disparus, au long de pages d’un papier bien réel qui se sont à jamais inscrites dans une mémoire, et qui font de cette édition précise la seule qui vaille à ses yeux.

En m’inspirant ici des notes prises rapidement ce matin je ne peux que trahir la complexité et la richesse de la pensée de Chartier, et par pensée je veux dire aussi le texte tapuscrit qu’on pouvait voir furtivement apparaître sous ses doigts, au bureau dressé sur l’estrade, mais aussi les remarques plus ou moins improvisées du professeur dont le regard quitte souvent la feuille pour scruter le public nombreux ou telle partie, tel recoin, tel visage connu de l’amphithéâtre Marguerite de Navarre. (Mais il faudrait rendre aussi tous ses gestes discrets, et notamment ses petits moulinets de la main gauche comme on chasse une mouche ou comme on pousse doucement vers l’auditoire, tel un petit bateau sur un bassin, une idée qui vient de germer.)

Internet lui rendra justice sous forme numérique, et c’est justement là que Roger Chartier veut en venir. En 2007, dans sa leçon inaugurale, l’historien avait fait sienne l’exigence de Quevedo, qui semble s’adresser aux historiens : « Ecouter les morts avec les yeux ». Le projet de cette année semble prendre une autre dimension encore, car contrairement à sa chaire (Ecrit et cultures dans l’Europe moderne) et à son cours des deux premières années (consacré au Cardenio, un texte du dix-septième siècle), la leçon entamée ce matin ne porte pas d’indication chronologique, ce qui rend assez vertigineuse la question à laquelle les deux heures de cours hebdomadaires devront répondre d’ici le 17 décembre prochain.

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Qu’est-ce qu’un livre, par-delà les époques (un livre en soi)? Qu’était un livre? Qu’est un livre aujourd’hui, à l’ère numérique? Que devient le livre, le droit d’auteur, la notion même d’auteur, quand le rapport de l’un (le discours originel) au multiple (les exemplaires et les versions) en un certain sens s’inverse et que tous les textes deviennent disponibles sur un même et unique support matériel, l’écran d’ordinateur?


De la destruction: Stig Dagerman

19 octobre 2009

Frankfurt

Stig Dagerman, Automne allemand, p.19

« Les médecins qui parlent aux journalistes étrangers des pratiques culinaires de ces familles disent que ce qu’elles font cuire est indescriptible. En fait ce n’est pas indescriptible, pas plus que n’est indescriptible leur mode de vie en général. La viande sans nom qu’elles réussissent d’une façon ou d’une autre à se procurer et les légumes sales qu’elles ont trouvés Dieu sait où ne sont pas indescriptibles, ils sont écoeurant; mais ce qui est écoeurant n’est pas indescriptible, c’est tout simplement écoeurant. On peut réfuter de la même façon l’objection selon laquelle les souffrances endurées par les enfants dans ces bassins souterrains seraient indescriptibles. Si on le veut, il est tout à fait possible de les décrire: on peut les décrire en disant que l’homme qui se tient dans l’eau, près du poêle, abandonne tout simplement celui-ci à son triste sort, se dirige vers le lit où se trouvent les trois enfants qui toussent et leur ordonne de partir immédiatement pour l’école.

(Editions Actes Sud, traduction de Philippe Bouquet)

W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, pp.36-37

« Selon une méthode éprouvée, ce sont d’abord toutes les fenêtres et les portes qui furent défoncées et arrachées de leur cadres à l’aide de deux tonnes de bombes explosives, puis de petites charges incendiaires mirent le feu aux greniers tandis que dans le même temps des bombes pesant jusqu’à trente livres pénétraient jusqu’aux étages inférieurs. En quelques minutes, sur quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était plus qu’une immense mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait cru possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichages entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramways fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

Le mercredi 21 octobre à 20h45 Arte diffusera 1946, Automne allemand , un documentaire sur le reportage que l’écrivain suédois Stig Dagerman fit à travers les ruines allemandes. Le genre du documentaire littéraire a souvent donné de belles choses (je pense à certains numéros d’Un siècle d’écrivains, malheureusement indisponibles) et à lire les critiques, le travail de Michael Gaumnitz semble être du même niveau que le chef d’oeuvre de Stan Neuman sur Klemperer.

Automne allemand

Le texte de Dagerman fut publié un an après son voyage au bout de la nuit allemande, et c’est un modèle de journalisme, qui fouille au coeur des décombres comme autant de plaies ouvertes la question de la culpabilité allemande et de la responsabilité des alliés dans le désastre que vivent les réfugiés, sans-abris qui peuplent les villes bombardées de l’ancien Troisième Reich.

Sebald n’évoque pas Stig Dagerman dans son Luftkrieg und Litteratur. Pourtant, même si Automne allemand ne rend pas compte du processus de destruction à proprement parler, l’oeil de Dagerman dans les ruines encore fumantes de Hambourg, Nuremberg, Cologne, Berlin dresse l’inventaire apocalyptique que Sebald regrette de n’avoir jamais lu sous une plume allemande. On le retrouve aujourd’hui dans peu de livres d’histoire, si ce n’est sous une forme statistique désincarnée. La rapidité de la reconstruction et le miracle économique qui s’ensuivit en RFA, la mise au pas stalinienne en RDA, ont jeté un voile sur les mois terribles qui ont suivi la chute de Hitler. Mais dès 1945, bien peu sont les journalistes ou les artistes à témoigner de l’état de l’Allemagne.

Dagerman

Contrairement à beaucoup de ses collègues Dagerman pense que les notions d’indescriptibles et d’indicibles sont des paravents commodes pour qui ne veut pas savoir. La description de la souffrance relève du coup d’un devoir politique et moral. Son portrait de l’Allemagne dévoile un paysage fait de ruines de pierres et d’hommes qu’il apparaît bien illusoire de vouloir gagner à la démocratie dans ces conditions de détresse et de désespoir. Le regard circonscrit un lieu, qui devient le décor de scènes exemplaires, édifiantes: un quartier rasé de Hambourg, un wagon rempli de réfugiés renvoyés à Essen, le métro de Berlin, l’estrade du bateleur social-démocrate Schumacher à Munich, une Spruchkammer où se déroulent les procès de dénazification, une gare où les trains passent, tous plus bondés les uns que les autres. Des personnages émergent, sans parvenir à s’extraire de la foule désoeuvrée et sans perdre totalement leur anonymat: une femme et ses sacs de pomme-de-terre, un jeune homme qui rêve de prendre le bateau à Hambourg, des Müller, Sinne et autre Bauer, qui tentent de minimiser leur engagement nazi devant le tribunal. En humaniste Dagerman se fait lui-même procureur d’une occupation alliée davantage préoccupée de géopolitique que de justice, aussi complaisante envers bon nombre d’anciens nazis qu’elle est sévère et implacable à l’égard des petites gens. En socialiste (et en sociologue) il ne se laisse pas berner par les formules vagues d’une bourgeoisie pétrie de contradiction, qui veut faire croire, puisque les bombes n’ont pas de préjugés sociaux, à la fiction d’une « société sans classe », et tente de se persuader que sa souffrance présente et passée fait d’elle un modèle de résistance et de pureté.

La description du bombardement de Hambourg par Sebald est un texte étrange à plus d’un titre, qui fait résonner le travail de Dagerman au-delà de la simple confrontation de l’avant et de l’après, de la cause et de la conséquence.  L’auteur l’a inséré dans une conférence sur la guerre aérienne et la littérature prononcée à l’université de Zurich en 1997, qui a soulevé une polémique importante en Allemagne. Le texte, qui a été remanié pour sa publication, joue sur les deux registres universitaire et littéraire, comme beaucoup de ses essais publiés depuis la fin des années 80 (on pourra lire en particulier ses Séjours à la campagne comme illustration merveilleuse de ce style hybride).

Grand incendie

Après avoir dénoncé l’absence de travail littéraire sur la question des bombardements aériens dont ont été victimes les villes allemandes, il semble écrire cette terrible description comme une contribution au genre ancestral de la peinture des “malheur des temps” et comme un défi aux écrivains allemands des générations précédentes, dont il ne sauve in-extermis que Böll, Kluge, Enzensberger. Partant comme souvent de données historiques précises qui posent le cadre de l’opération Gommorah du 28 juillet 1943, la prose se gonfle rapidement d’éléments fantastiques avant de dresser sur une page accablée le bilan effroyable du bombardement.

Le thème n’est pas nouveau chez Sebald, dont la thèse de doctorat portait sur le “Mythe de la destruction chez Alfred Döblin”. Ces lignes constituent un nouvel essai, comme la reprise démesurée d’un article publié en 1982 (“Entre histoire et histoire naturelle. Sur la description littéraire de la destruction”) et surtout d’un autre passage consacré à la guerre aérienne dans les Anneaux de Saturne (p.53-54), dans lequel un jardinier, William Hazel, évoque les escadres de bombardiers qui traversaient le ciel de son enfance à Somerleyton. On peut aussi le lire  comme un hommage à “l’ange de l’histoire” de Benjamin qu’une “tempête (…) pousse irrémédiablement vers l’avenir à laquelle il tourne le dos, tandis que le monceau de ruine devant lui s’élève jusqu’au ciel”. C’est surtout un refus de l’”indescriptible” qui passe cette fois-ci par l’imagination. Sebald ne peut comme Dagerman se fonder sur sa propre expérience mais cela ne l’empêche pas de faire entrer le lecteur dans la ville en feu.  Il prévient pourtant: “tirer des ruines d’un monde anéanti des effets esthétiques ou pseudo-esthétiques est une démarche qui fait perdre toute légitimité à la littérature”. Et de condamner les tentatives de Kasack et de Nossack dont il accuse la belle langue abstraite d’occulter la réalité de la destruction. On peut cependant juger son propre texte ambigu. N’atteint-il pas une forme de beauté morbide? Cet équilibre dans la démesure, ce lyrisme maîtrisé dans l’évocation de l’incendie ne provoquent-ils pas chez le lecteur une délectation que l’auteur jugerait coupable? La fascination qu’il provoque interroge en tout cas notre attraction pour le récit des catastrophes.

Le reproche a toujours été fait à ceux qui ont pris la violence comme objet d’étude, et il est inévitable quand il s’agit d’un travail littéraire, qui doit en plus résoudre la question esthétique. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau en a d’ailleurs fait un des thèmes de réflexion principaux de son livre Combattre, paru cette année. Je partage plutôt ses conclusions, qui rejoignent par d’autres chemins celles de Dagerman et de Sebald. C’est moins d’un excès que d’un manque que souffre l’histoire de la violence au 20ème siècle, comme en témoignent la rareté des analyses des faits de violence par les sociologues (Elias, qui s’est fait connaître pour sa Civilisation des moeurs), historiens (Bloch), anthropologues (Evans-Pritchard) qui avaient pourtant vécu la guerre en première ligne.

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Stig Dagerman a quant à lui passé la guerre à l’abri de la neutralité que la Suède avait maintenue, mais n’a cessé de dénoncer la fascination que les nazis exerçaient dans son pays. Il a épousé sa première femme, fille de réfugié allemand, pour lui donner la nationalité suédoise. Comme bien d’autres écrivains qui ont traversé avec lucidité les années de tourmente qu’a connu l’Europe, il n’a jamais pu se débarrasser d’une mélancolie profonde qui pouvait donner le meilleur, comme cet Automne magistral, et le pire, son suicide, en 1954, alors qu’il venait d’avoir 31 ans.

Notes:

On trouvera dans l’ouvrage de Muriel Pic, W.G. Sebald-L’image papillon une analyse stimulante du livre de Sebald et de la polémique qu’il a suscitée. Je lui emprunte ici beaucoup. On y retrouve des conclusions que Didi-Huberman a tirées au sujet de Brecht. Dans le chapitre consacré à De la destruction (p.71-98) Sebald apparait en effet comme un auteur qui « prend position » face à l’histoire en donnant à voir, « les yeux écarquillés », l’ampleur de la destruction. Les ruines et les descriptions de cataclysmes apparaissent comme des memento mori, des allégories qui ont pour but de réveiller la mémoire et de fixer le regard sur ce que les hommes cherchent à refouler. Muriel Pic fait en outre une lecture intéressante des omissions de Sebald, que lui ont reproché des commentateurs allemands. S’il n’évoque pas H. G. Adler, on peut en effet penser que cela résulte moins d’un oubli que d’une volonté de mettre en scène les propres lacunes de sa mémoire d’Allemand né en 1944 et élevé dans l’Allemagne amnésique du miracle économique.

Le premier montage est celui de Sebald dans De la destruction. Le tableau représente le Grand Incendie de Londres de 1666. Il a été peint par l’artiste hollandais Lieve Verschuier. La dernière image est un photogramme d’un des derniers plans d’Allemagne année zéro de Roberto Rossellini.


Sur les traces de Sebald

18 octobre 2009

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Stalking Sebald, un programme qu’il n’aurait sans doute pas renié. C’est le nom d’un blog abandonné depuis plus d’un an maintenant, sur lequel je suis tombé ce dimanche, alors que je cherchais quelques informations en vue d’un petit parcours à travers les hauts-lieux de la Prague sebaldienne.

Pendant deux ans Cut that mustard (c’est le nom de l’auteur) a publié un article par mois : une photographie de lieu sebaldien associé à une citation (en anglais et en allemand) tirée d’Austerlitz. Pas de commentaire donc, mais des photographies personnelles, souvent très réussies (ce que je ne peux toujours me permettre).

On ne peut que souhaiter le voir reprendre sa traque, mais il semble parti pour d’autres rivages.


(Dé)montage de l’histoire (2): Brecht/Didi-Huberman

14 octobre 2009

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Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position, l’oeil de l’histoire I, p.78

« Tout, en effet, semble rompu, brisé, sans rapport. (…)

Contrastes, ruptures, dispersions. Mais tout se brise pour que puisse justement apparaître l’espace entre les choses, leur fond commun, la relation inaperçue qui les ajointe malgré tout, cette relation fût-elle de distance, d’inversion, de cruauté, de non-sens. Il y a sans doute dans l’Arbeitsjournal, quelque chose de cette « iconologie des intervalles » que Warburg appela longtemps de ses voeux. Par exemple lorsque, à la date du 15 juin 1944, Brecht monte côte à côte trois images où l’on voit d’abord le pape Pie XII dans un geste de bénédiction, puis le maréchal Rommel étudiant une carte d’état-major, et enfin un charnier nazi en Russie. L’effet de dispersion doit être pensé, dans ce montage, sous l’angle d’une coïncidence cruelle, voire d’une concomitance. Ces trois événements séparés dans l’espace sont, en effet, exactement contemporains. Ils procèdent d’une même histoire. Leur montage nous montre comment un chef religieux ne bénit le monde qu’à se laver les mains des injustices qu’il passe sous silence; comment, aux mains levées du pape, fait écho la baguette que Rommel pointe autoritairement sur la carte, désignant sans doute là où il veut attaquer; et comment à ces deux gestes du pouvoir (religieux, militaire), répondent les gestes de souffrance et de lamentation de celles qui n’ont plus rien, ces femmes russe qui déterrent et embrassent tragiquement leurs morts. »

Rommel...

Brecht quitte l’Allemagne nazie le 28 février 1933, au lendemain de l’incendie du Reichstag qui déclenche la chasse aux communistes. Il ne revient dans son pays natal qu’en 1948 après avoir poussé  ses valises là où il le pouvait devant l’avancée allemande : France, Danemark, Finlande, URSS, Etats-Unis. Pendant son exil il rassemble images, articles, citations, qu’il colle dans son Journal de travail et à partir desquels il construit son ABC de la guerre. Proche en cela de toute une littérature et de toute une science humaine européenne des années 30 (Döblin, Benjamin, Breton, Warburg, Simmel), il privilégie la forme du montage et les associations d’images et de textes, seules manières de rendre compte de la modernité urbaine, de l’accélération du temps de l’âge industriel, puis de la catastrophe en cours. L’atlas plutôt que la chronologie comme le disait Compagnon de Proust.

L’ABC quant à lui a été publié dans sa version définitive en 1955, au moment où s’achève le Journal de travail, mais les deux livres sont contemporains et jumeaux.

REV-DIDIHUBERMAN Après avoir identifié ce qu’ils devaient à « la position de l’exilé » de Brecht, et mis en lumière la « disposition aux choses » de ce dernier, faite d’ironie grinçante et d’attention aux victimes, la magistrale analyse qu’en donne Georges Didi-Huberman dans Quand les images prennent position se tourne vers la « dysposition des choses » à l’oeuvre dans les deux livres, dans une troisième partie qui est un éloge circonstancié du montage. On comprend qu’aux yeux du philosophe français l’artiste qui sait en jouer semble jouir d’un privilège visionnaire que n’a pas l’historien.

En juxtaposant des images sans autre rapport apparent que leur contemporanéité, Brecht dévoile les mécanismes cachés de la destruction. En détournant le sens admis des photographies grâce à ses épigrammes ironiques et accusateurs, il pointe la responsabilité des maîtres du monde. En rassemblant des événements éloignés dans l’espace mais auxquels une thématique commune donne un air de famille signifiant, il se joue du sens de l’histoire et la « remonte ».

Brecht, Journal de travail, 12 juin 1940

“Cocteau affirme que le camouflage des tanks vient indirectement de Picasso qui, avant la (Première) Guerre mondiale, aurait suggéré à un ministre de la guerre français de rendre les soldats invisibles par ce procédé. Cocteau se demande également si les sauvages ne se couvrent pas de tatouages moins pour faire peur que pour se rendre invisibles. L’idée est bonne. On rend quelque chose invisible en détruisant sa silhouette, en lui donnant une forme inattendue, donc en le rendant non pas discret, mais voyant, mais étrange! Les Allemands marchent sur Paris. » (cité par Georges Didi-Huberman, p.136)

Crâne soldat

Même si Didi-Huberman, suivant Philippe Ivernel, invite à se méfier des comparaisons séduisantes avec le memento memori de l’allégorie baroque, on voit que Brecht donne une leçon ancienne sous des formes nouvelles: les choses ne sont pas seulement telles qu’elles apparaissent. La chronologie est une forme de piège si elle cache ce qu’il y a de fondamentalement anachronique dans tout événement. Le passé est toujours présent sous une forme ou sous une autre, qu’il appartient à l’artiste de dégager par des rapprochements.

L’oeil du vingtième siècle, comme l’illustrera plus tard, entre autres, Claude Simon, a perdu confiance dans le récit qui n’a que les apparences de la logiques, il doute de pouvoir tout voir et préfère, plutôt qu’une ample compréhension, la confrontation saisissante d’éléments épars. Le démontage de l’histoire, son remontage selon une raison plus lyrique que logique, permet seul de faire entendre la protestation de celui qui sait bien, tout marxiste soit-il, qu’il n’y a pas de « raison dans l’histoire » et que le discours des savants ne peut dissimuler notre condition d’enfant quand les chars déboulent et les obus tombent.

Cette « position de l’enfant » serait-elle la plus juste, la plus judicieuse? La plus efficace? La leçon a été retenue par Ourednik, de manière encore plus distanciée dans sa “brève histoire du vingtième siècle” aux apparence d’abécédaire. Laisser l’imagination faire des rapprochements a priori incongrus pour apprendre « quelque chose d’autre ». Mais on « s’expose aux images » comme on s’expose au soleil.

Celui qui, comme moi, a reçu une formation d’historien regarde en effet le travail de Brecht, d’Ourednik, et l’interprétation de Didi-Huberman avec un mélange de fascination, d’admiration et de circonspection. Celui qui a appris à tisser des liens (chrono)logiques, à se méfier des rapprochements hâtifs, des anachronismes, de l’émotion et du lyrisme, ne peut que se raidir un peu face à tant d’étrangeté. Qu’apprend-on vraiment des montages de Brecht? Qui les regarde? Pour qui Ourednik écrit-il? N’est-ce pas le privilège de celui qui, comme Didi-Huberman, sait déjà l’histoire, que de se délecter de cette mise en pièce des événements et de leur représentation? Il y a dans cet appel à réconcilier art et savoir quelque chose d’exaltant, d’utopique, d’inquiétant. La fin du texte s’en fait l’écho, qui évoque les possibles défaillances de la pédagogie par le montage, l’écart trop grand qui peut se creuser entre les images, les mots et les faits. Il peut y avoir, à l’évidence, un mésusage de l’imaginaire. La célébration de Pie XII a quelque chose à voir avec le geste de Rommel, mais Brecht ne nous en dit pas le tout, et les livres d’histoire consacrés à l’un et à l’autre ne sont pas de trop.

couverture images

Pour regarder correctement le travail de Brecht il faut aussi lire le manuel de savoir-voir de Didi-Huberman. Pour comprendre le vingtième siècle, il faut certes se plonger dans l’ABC et le Journal de travail, l’Europeana d’Ourednik, les textes de Benjamin, de Claude Simon, les images d’Eisenstein ou de Godard mais toujours garder à portée de main les livres d’histoire de Hobsbawm, Mosse, Audoin-Rouzeau, Enzo Traverso, Kershaw, Browning, Werth, Figes

Se laisser séduire et fasciner, mais toujours avoir en tête l’avertissement de Monsieur Teste

PaulValery

Paul Valéry, Monsieur Teste (dialogue avec Monsieur Teste), p.109-110

“- Rappelez-vous tout simplement qu’entre les hommes il n’existe que deux relations: la logique ou la guerre. Demandez toujours des preuves, la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué et qu’on va vous faire obéir par tous les moyens. Vous serez pris par la douceur ou par le charme de n’importe quoi, vous serez passionné par la passion d’un autre; on vous fera penser ce que vous n’avez pas médité et pesé; vous serez attendri, ravi, ébloui; vous tirerez des conséquences de prémisses qu’on vous aura fabriquées, et vous inventerez, avec quelque génie, – tout ce que vous savez par coeur.

- Le plus difficile est de voir ce qui est, – soupirai-je” (L’imaginaire Gallimard)

Note:

Le Journal de travail de Brecht est disponible aux éditions de l’Arche. L’Abc de la guerre a fait l’objet d’une belle édition aux éditions des Presses Universitaires de Grenoble, dans une traduction de Philippe Ivernel. Des photogrammes inédits accompagnent l’édition originale. Ce livre est malheureusement épuisé.


Par la fenêtre

9 octobre 2009

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Peter Handke, A ma fenêtre le matin, Carnets du rocher 1982-1987, p.226

« Un instant de splendeur, le jour d’hier: les feuilles de chêne qui dans la lueur du soleil hivernal planent, tombent, se détachent, sans offrir de résistance; et se détachant ainsi de la branche ces feuilles rouvraient tout grand les portes du royaume de l’imaginaire; et le secret une fois encore était dans le verbe; le secret? la parabole: les feuilles de chêne ne “tombaient” pas, elles…? elles “métaphorisaient”, c’est-à-dire qu’elles signifiaient, sans métaphore particulière, un autre, l’autre monde: celui-ci cessait enfin, dans la parabole des feuilles qui se détachaient de l’arbre, inassignables, craquetaient sur le ciel bleu d’avant l’hiver, d’être une chose déterminée, et le monde dans la contemplation de ces feuilles parties sans plus de façons versait une indétermination à vous réchauffer le cœur; l’autre monde, indéterminé, indéterminable, ou une fois encore: “monde muet, ma seule patrie”"

p.112

“Trois fenêtres dans la pièce où je travaille: dans l’une les feuillus; dans l’autre l’épicéa sombre et le rocher voisin (le Rainberg), avec sa lumière clignotante pour les avions; dans la troisième, à portée de main, les buissons, la vigne vierge, les cordes de liane – je n’ai encore jamais vu ça (et pourtant voilà bientôt cinq ans que je vis ici même) “

p.186

” La première fois de ma vie que j’ai découvert un lieu – les anciens bunkers souterrains cachés parmi les hautes herbes et les broussailles, au bord de la Mur, au sud de Graz, en mai 1963 -, mon premier récit est né (18 août 1984)”

(traduction Olivier Le Lay)

Qu’observe Peter Handke par la fenêtre, sur son rocher? La langue: “verbe pour”, “il faudrait dire”, “il ne faut pas dire”, “partir sur la trace du mot juste”. Dans les livres, la langue étrangère: Spinoza, René Char, Emmanuel Bove, Héraclite, Parménide. Ceux qui regardent le monde comme une nature morte, ceux qui pensent la nature naturans, ceux qui ont fait descendre les dieux dans l’ici-bas en se mettant sur leur piédestal. Qu’observe-t-il encore? Le monde? Des morceaux du monde, qui ont la forme du monde. Des microcosmes qui disent le tout à leur manière. Une feuille, et sur la feuille, une goutte de rosée. Une abeille dans une fleur de tilleul. De gros escargots de l’autre côté de la vitre, “comme plaqués là par la tempête”. Le mauvais rire des “gens d’ici”.

Qu’écrit-il, le matin ?

p. 18

“Je marchais au bord du lac, l’angélus du soir tintait, un ébranlement parcourait les eaux gelées, comme si une bête cachée se levait (Saint-Moritz, 29 déc.)”

p.57

« Description de lieu: rendre ce lieu-ci au monde; rendre le monde à ce lieu-ci »

Mortlake Terrace

p.59

« La lumière et l’air toujours changeants d’un objet à l’autre: ce que je voudrais tout au long de centaines de pages lumineuses et aérées pouvoir décrire et raconter ».

p.320

« Le soleil brille et ça peut commencer. Ça? Lire, relier, être là »

Handke

Des fragments qui forment un ensemble compact, solide, qui donnent à ses journées, ses mois, ses années l’allure d’un fleuve de pierre, d’une coulée de marbre descendue par un esprit en quête de clartés. Que cherche-t-il exactement? Rien dit-il, « l’artiste (je n’ai pas d’autre mot) ne questionne pas, il attend bien plutôt, peut-être pendant des années, que se dévoile le secret (je n’ai pas d’autre mot) ». Peter Handke a voyagé, et voyage encore (le Karst (le Corso de Magris), la Provence, la Suisse, la Slovénie proche de sa Carinthie natale). Il reste pourtant sédentaire. Il attend. Il écrit ces lignes comme une sorte d’expérience et de préparation (du roman, Le Recommencement), et elles deviennent elles-mêmes le résultat unique de l’expérience, de la préparation. C’est le propre des grands journaux (lui dit “mon livre-atome”).

De ce lieu, Salzbourg (S.), autour duquel tout – phénomènes et noumènes – semble graviter il tient donc le monde comme un dieu, pas mieux, pas moins. Il est, comme Adam avant la Chute, celui qui nomme. Il est le juge et l’académicien. Un drôle de juge dans sa tour d’ivoire, un drôle d’académicien dans sa tour de Babel, seul, qui tranche. Peu importent la tour, le rocher. « Le lieu de l’art n’est pas le nulle part ou le n’importe où, mais le toujours quelque part ».

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Et la fenêtre? C’est un cadre, une protection, un viseur, une lunette pour voir le monde, une porte d’entrée ouverte

Claude Simon, Histoire, p.9

« l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond des ténèbres »

Lui qui cite Rilke en exergue

« Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela

tombe en morceaux.

Nous l’organisons de nouveau et tombons

nous-mêmes en morceaux. »

et on pense à autre chose encore:

William H. Gass, Au cœur du cœur de ce pays, p.273

« Ma fenêtre est un tombeau, et tout ce qui s’étend dans son champ est mort. Il ne tombe pas de neige. Il n’y a pas de brume. Ni calme. Ni silence. Les images qu’elle contient ne sont pas une bête à l’affût, car le mouvement n’a jamais rien prouvé. J’ai vu la mer étale, la vie bouillonner dans un corps sans laisser la moindre trace, ses bulles hermétiques la traverser comme un verre de soda. Talons qui claquent, Rimmel qui coule: et, au bout du rouleau, la pute au cul de houle. Les feuilles se contorsionnent. L’herbe ondule. Un oiseau pépie, picore. Une roue d’auto qui dessine des cercles n’en dessine pas moins ses rayons immobiles. Ces images sont des pierres; ce sont des monuments. Sous cette mer, c’est de l’océan qui gît: qu’il repose en paix, que Dieu le garde… et Dieu garde le monde par-delà ma fenêtre, moi devant mon reflet, penché sur cette page, mon ombre. »

(Rivages poche, traduction de Marc Chénetier et Pierre Gault).

Il arrive cependant qu’une simple volée de cloches filtrée par la fenêtre de la chambre rappelle à l’homme seul le “bonheur d’être ici” et lui fasse oublier un instant la malédiction de n’être jamais ailleurs. Mais de Paul Claudel, de son Après-midi à Cambridge, et de Michael Edwards, il sera question plus tard.


Qu’as-tu donc dans ton panier (4)? Des essais.

8 octobre 2009

Une rentrée plus discrète que l’autre. La sortie des essais s’étale volontiers dans l’année, et on risque moins l’embouteillage. Les livres de sciences humaines en particulier semblent de plus en plus difficiles à publier, et j’ai souvent entendu dire que leur rentabilité était à peu près nulle. C’est comme en mission que je suis donc parti mercredi matin, avec en poche les quelques économies affectées à la bonne cause.

D’abord, repérée par un certain nombre d’articles, une étude sur la manière dont la prose littéraire s’est progressivement définie en France, depuis le “moment Flaubert”, comme l’autre du français commun, et non plus comme le revers de la langue poétique.

langue littéraire

Ensuite, c’est au bonheur des tables. Où l’on voit l’art du libraire.

Le suivant était prévisible, il s’agit des séminaires de l’année 2006-2007, que Compagnon a consacrée à Proust, mémoire de la littérature. J’ai déjà parlé rapidement des cours eux-mêmes, disponibles en podcast sur le site du Collège de France, mais l’intérêt de cette publication est d’offrir les interventions de chercheurs invités pour la “deuxième heure”, indisponibles sur internet.

Compangon Proust

Le travail épistémologique de Nikolay Koposov, professeur à l’Université de Saint-Pétersbourg, m’aurait en revanche complètement échappé s’il n’avait figuré en bonne place aux côtés des autres livres d’histoire. Il répond à une question simple et redoutable: comment pensent les historiens?

Koposov

De même, la réédition d’un livre devenu difficilement trouvable de Jean-Pierre Faye aurait peut-être été noyée au milieu d’autres livres de poche.

Faye

J’avais par ailleurs souligné l’importance du livre de Magris sur Joseph Roth. J’ai entendu il y a peu des propos condescendants sur ce travail universitaire. Il n’a sans doute pas l’attrait immédiats des brillants essais et de certains romans qui l’ont fait connaître à un plus large public, mais il est quand même écrit d’une plume que bien des jeunes chercheurs lui envieraient, et pour qui aime l’auteur il est indispensable (comme sa thèse, le Mythe et l’Empire) car on y trouve la source de toute son érudition, les axes majeurs de sa réflexion, la matrice de l’œuvre entière.

Loin d'où

Et celui-là, au fait, c’est un essai?

Schefer

Impossible en revanche de jeter un oeil sur les derniers numéros de la revue Ecrire l’histoire, pourtant annoncés, mais que je cherche en vain depuis quelque temps.

Ecrire l'histoire


(Dé)montage de l’histoire (1): la “Brève histoire du XXème siècle” de Patrik Ourednik

5 octobre 2009

sovfotobabes-in-shades

Ça commence comme ça:

“Les Américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie étaient de vrais gaillards ils mesuraient en moyenne 1m73 et si on avait pu les ranger bout à bout plante des pieds contre crâne ils auraient mesuré 38 km”. (p.7) (traduction Marianne Canavaggio)

De la guerre, et de la statistique, mises bout à bout. Un XXème siècle de bruit, de fureur et de chiffres. En marge, comme de petits aides-mémoire à l’usage de l’écolier:

“Les Anglais inventèrent les chars”

“Marches militaires”

“Les Allemands inventèrent le gaz”

mais aussi, plus loin, entre autres

“Les poupées à zizi”

“La transformation du sujet pathologique”

“La guerre n’est jamais terminée”

Beaucoup d’innovations, peu de progrès.

Ourednik

Comme d’autres avant lui l’auteur, né en 1957 à Prague, démonte le XXème siècle en s’affranchissant de toute chronologie. La première guerre mondiale, la guerre tout court, apparait comme un cancer originel dont on ne finit pas de retrouver les métastases ailleurs: génocides, massacres, eugénisme. La rationalité occidentale (Europeana), accouplée aux idéologies nationaliste puis totalitaires, accouche de monstruosités. Les faits sont connus. Le style est efficace et renouvelle le genre: courts paragraphes, juxtaposition de notations reliées uniquement par des “et” qui défient la causalité, ton faussement naïf. On sait (Didi-Huberman l’a récemment montré à propos de Brecht, Godard en est l’un des maîtres) quelle puissance peut avoir ce genre de montage qui rapproche parfois mieux que le discours historique les ordres de réalité éloignés, désigne des victimes et des bourreaux insoupçonnés, offrant ainsi une pédagogie et une morale alternatives. On devine à quels dangers peut exposer le fait de se passer de logique pour recourir aux séductions du collage et sombrer dans la complaisance de l’histoire “dite par un idiot”. Il y a bien une éthique du montage, et ici, comme chez Brecht, elle est respectée.

Patrik Ourednik n’oublie pas qu’il arrive après la bataille (le livre a été publié en 2001). Il sait que l’histoire du XXème a déjà été maintes fois écrite par des historiens professionnels, que des sociologues, politologues, philosophes, économistes l’ont analysée, disséquée, interprétée.

p.8

“Certains historiens ont dit plus tard que le vingtième siècle n’avait en fait commencé qu’en 1914 quand la guerre avait éclaté parce que c’était la première guerre de l’histoire où il y avait autant de pays engagés et autant de morts et où les dirigeables et les aéroplanes bombardaient l’arrière et les villes et les populations civiles et les sous-marins coulaient les bateaux et les canons tiraient par-dessus les lignes à douze kilomètres de distance”.

Son histoire est aussi une historiographie, une mise en scène de l’histoire écrite et s’écrivant, y compris la plus novatrice, qui a pris la mémoire pour objet. Les références savantes ne sont jamais citées mais impeccablement résumées (on reconnaîtra ici Eric Hobsbawm, ailleurs Max Weber. Adorno peut-être? Beaucoup m’ont échappé). Pourtant leur usage, sans être irrespectueux, est loin d’être servile, tant les liens (chrono)logiques sont rompus, les plans économiques, sociaux, politiques juxtaposés sans aucune précaution universitaire. Les événements sont mélangés comme dans le cerveau hypermnésique d’un historien malade. On peut pourtant se risquer à identifier dans ces aplats théoriques, une sympathie pour certains auteurs. Ici, George Mosse ? (1):

p.57-58

“Et certains historiens disaient que la construction de monuments était contestable car conserver la mémoire d’un événement ne garantissait en rien  qu’il ne se reproduise pas et ils citaient de conservation de la mémoire qui avaient conduit à de nouveaux conflits et à de nouvelles guerres.”

L’ensemble tient de l’essai, du pamphlet sur la ruine des idéaux, du récit humoristique singeant le manuel scolaire et la récitation sage, du poème incantatoire. Un ABC de la guerre et du totalitarisme. Comme dans Instant propice, 1855 (2), l’écrivain tchèque jubile à dérégler le bon ordonnancement du débat idéologique, pour en montrer le ridicule, la vanité, mais aussi la puissance, l’inquiétant magnétisme.

L’homme est-il encore le personnage principal de cette histoire, réduit qu’il est à ses mesures? Peut-être pas, mais la mise en question des lendemains qui chantent ne pousse par pour autant Ourednik dans les bras d’un postmodernisme facile, ou pire, de la “Fin de l’histoire” (qui a droit à la dernière indication en marge). Tout reste à faire.

Terminant, logiquement, sur la thèse de Fukuyama:

p.151

“Mais beaucoup de gens ne connaissaient pas cette théorie et continuaient à faire de l’histoire comme si de rien n’était.”

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Est-ce une promesse, pour celui qui a fui la Tchécoslovaquie communiste, qui a traduit et fait publié en français des extraits du journal du dissident Jan Zabrana (3) ? Refaire de l’histoire autrement, pour lui, c’est la réécrire sans illusion. C’est instaurer une inquiétante étrangeté dans les faits, privilège de la littérature sur le discours savant. Redonner aux choses leur part de confusion, d’ambiguïté, de ridicule: triomphe (?) de l’art qui sait associer utopie et désenchantement.

Le chemin est court qui mène à Claudio Magris, autre produit merveilleux de la Mitteleuropa. Je lis son évocation de Notre maîtresse la mort, œuvre de Giorgio Voghera, habitué du café San Marco de Trieste:

Microcosmes, p.34:
“Ces hospitalisations et ces décès, qui se succèdent de chapitre en chapitre, finissent même par avoir un effet comique involontaire, comme toute série exagérée de malheurs, qui au début suscite la compassion mais, au-delà d’une certaine limite, l’hilarité de celui qui écoute. Ce caractère irrésistiblement comique des désastres met à nu l’extrême faiblesse de la condition humaine, qui sous un poids excessif de misère se voit dépouillée de sa dignité, exposée au ridicule, réduite à n’être qu’un rebut.
En un certain sens, Voghera réécrit le Livre de Job mais en se plaçant du côté, non pas de Job, mais de ses fils et filles aînées qui, durant les épreuves auxquelles il est soumis, périssent sous les ruines de la maison, abattus comme les troupeaux par le vent du désert, et qui lorsque tout s’arrange à la fin sont remplacés comme les troupeaux et les chameaux, sans que leur souvenir vienne troubler la fin de la vie heureuse de leur père”.

Baltermants

Que fait Ourednik, sinon rappeler l’existence de ces enfants morts à notre bon souvenir?

Note:

(1) George Mosse a notamment écrit Fallen Soldiers (1991), son étude la plus connue en France, où il montre comment, entre autres choses, les monuments aux morts ont contribué à “brutaliser” les sociétés européennes, en particulier dans l’entre deux guerres. Son livre a été traduit en français sous le titre De la Grande Guerre au totalitarisme

(2) Autre livre de sa plume paru en français, toujours aux indispensables éditions Allia. Il évoque le destin d’une utopie anarchiste européenne dans le Brésil de 1855. De grands moments de dialogues essentiels et insensés.

(3) Même éditeur, une sélection (un peu frustrante) de ce monument a été publiée sous le titre Toute une vie.

Photographies: Florilège de la Sovfoto, l’organe de propagande par l’image de l’empire soviétique: 1. Non identifiée, visible ici, 2. Le détail, ici non retouché, de la célèbre photographie de Khaldei. Le soldat a encore une montre à son bras droit, sans doute gagnée au pillage de Berlin (1945). 3.Dmitri Baltermans, l’”oeil de la nation”. Désolation, 1941.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (9): Prague

1 octobre 2009

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W.G. Sebald, Austerlitz, p.206

« Bientôt, la liste de plus en plus longue des restrictions – j’entends encore Vera me dire, dit Austerlitz, qu’il était interdit de marcher sur les trottoirs côté parc, d’entrer dans une blanchisserie ou une teinturerie, ou encore utiliser un téléphone public – ne tarda pas à mener Agata au bord du désespoir. Je la revois tourner en rond dans la pièce, dit Vera, je la vois se frapper le front de la paume de sa main et s’écrier en scandant les syllabes: Je-ne-com-prends-pas! Je-ne-com-prends pas, je-n’ar-ri-ve-rai-ja-mais-à-com-pren-dre! » (traduction Patrick Charbonneau)

Victor Klemperer, Mes soldats de papiers, Journal 1933-1941, année 1940, p.516-517

« 6 juillet, samedi

Nouvelle interdiction pour les Juifs: cette fois de pénétrer dans le Grosser Garten et autres parcs. Grand émoi dans la Judenhaus. »

Victor Klemperer, Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1941-1945, p.104

« 2 juin 1942

Nouvelles ordonnances in judaeos. Le garrot se resserre de plus en plus, ils inventent constamment de nouvelles mesures pour nous briser lentement. Qu’est-ce qu’il y a pu en avoir ces dernières années, des grandes et des petites! Et le petit coup d’épingle fait parfois beaucoup plus mal que le grand coup de massue. J’énumère ces ordonnances:

1) Obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir. Contrôle!

2) Chassés de notre propre maison

3) Interdiction d’écouter la radio, interdiction d’utiliser le téléphone.

4) Interdiction d’aller au théâtre, au cinéma, au concert, au musée.

5) Interdiction de s’abonner à des journaux ou d’en acheter.

6) Interdiction d’utiliser tout moyen de transport; en trois phases: a) autobus interdits, seule la plate-forme avant du tramway autorisée; b) interdiction de tout déplacement, excepté pour aller au travail; c) obligation d’aller au travail à pied pour autant qu’on habite pas à plus de 7 km du lieu de travail ou qu’on ne soit pas malade (…)

13) Obligation de remettre aux autorités: les machines à écrire,

14) les fourures et les couvertures en laine,

(…)

16) les chaises longues

17) les chiens, les chats, les oiseaux,

(…)

18) Interdiction de quitter la banlieue de Dresde

19) de pénétrer dans la gare

20) de passer sur la rive des ministères et dans les jardins publics,

21) interdiction d’emprunter la pelouse municipale et les rues adjacentes du Grosser Garten (Parkstrasse et Lennéstrasse, Karcherallee). Ce dernier durcissement depuis hier seulement. Interdiction également de pénétrer dans les halles depuis avant-hier

22)Depuis le 19 septembre: étoile juive

(…)

31) Restriction des achats à une heure (de quinze à seize heures, le samedi de douze à treize heures).

Voilà, je crois que c’est tout. » (traduction par Ghislain Riccardi, et par Michèle Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur)

Dans l’esprit convalescent de Jacques Austerlitz Prague est d’abord le nom d’un de ces bateaux qui, tels des arches modernes, ont sauvé des milliers d’enfants menacés par le nazisme en les mettant à l’abri du côté anglais de la Mer du Nord. Entendus par hasard au printemps 1993 dans une librairie proche du British Museum, le mot et l’histoire mènent bientôt Austerlitz en Tchécoslovaquie, mais ce n’est qu’à la fin de l’année 1997, « un soir d’hiver finissant », dans sa maison londonienne de l’Alderney Street, qu’il entame la partie pragoise de son récit autobiographique, lui-même retranscrit plus tard encore par le narrateur. Au cours de ce voyage Austerlitz apprend, de la bouche de son ancienne nourrice Vera Rysanova, comment la capitale tchèque a été mise en coupe réglée dès l’entrée des troupes nazies un matin neigeux de mars 1939.

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A partir de ce jour fatal le Prague de la famille Austerlitz ressemble au Dresde de Klemperer: une ville dont les espaces de vie rétrécissent de jour en jour sous le coup des décisions bureaucratiques insensées dont la longue litanie montre le chemin des camps d’extermination.

Ce que disent très bien Klemperer et Sebald, chacun à leur manière, c’est que ce chemin fut d’abord pavé de décisions absurdes, de grotesques humiliations quotidiennes, d’interdits ridicules et de confiscations mesquines dont l’accumulation défiait l’entendement et glaçait le sang beaucoup plus sûrement que de grands et spectaculaires décrets.

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A cette litanie infernale Sebald en oppose une autre dans son récit. De l’aéroport de Ruzine à une petite chambre d’un hôtel de l’île de Kampa où il contemple à la fenêtre “les eaux brunâtres et nonchalantes de la Vlatva” (p.178), en passant par les archives d’Etat de la Karmelitska, Jacques Austerlitz retrouve bientôt l’immeuble du 12 de la Sporkova où il a passé son enfance. Guidé par le récit de Vera, dans une prose bernhardienne où les « dit Vera, dit Austerlitz» s’enchâssent pour fonder l’édifice du souvenir, Jacques parcourt sur le « Petit Côté » de Prague, les lieux oubliés d’avant la grande catastrophe:

Austerlitz, p.189

« au cours de nos promenades nous n’allions jamais guère plus loin que le verger du séminaire, les jardins de Khotek et autres espaces verts de la Mala Strana. Parfois seulement, en été, avec la petite voiture d’enfant à laquelle était accroché, je me le rappelais peut-être, un petit moulin à vent de toutes les couleurs, nous entreprenions des excursions un peu plus longues, allant jusqu’à l’île Sofia, l’école de natation sur les bords de la Vlatva ou la terrasse panoramique du Petrin, où pendant une heure et plus nous regardions la ville étalée sous nos yeux, avec ses nombreuses tours dont je savais tous les noms, comme je savais le nom des sept ponts qui enjambent le fleuve scintillant de lumière. »

Le parcours mémoriel se poursuit au Théâtre des Trois-Ordres où Jacques, enfant, a pu assister, fasciné, à la générale des Contes d’Hoffmann (p.192) dans lesquels joue sa mère. On passe aussi chez la tante Otylie (p.191), “dans le magasin de gants qu’elle tenait déjà avant la Grande Guerre sur la Serikova et où régnait, comme dans un sanctuaire ou un temple, une atmosphère feutrée excluant toute pensée profane”. La peinture de ces instants de bonheur figés dans une Prague maternelle et protectrice, provoque chez Vera la même réminiscence que celle qui avait frappé Austerlitz quelques années plus tôt dans la Liverpool Street Station.

Austerlitz, p.190

« Quand le souvenir vous remonte, on croirait par moments voir le passé comme au travers d’un bloc de cristal ».

Dans sa mémoire, sélective comme toutes les mémoires, le bonheur lumineux de ces moments contraste plus loin avec la douleur du départ qui brouille le souvenir et empêche toute mise en mot:

p.207

« Je n’ai plus en moi qu’une image indistincte, pour ainsi dire ternie, de nos adieux dans la gare Wilson ».

Semblable en cela à sa vieille amie, Agata, la mère de Jacques, n’a que sa décence ordinaire à opposer au viol quotidien de la langue civilisée:

Austerlitz, p.211

« Et je me rappelle, dit Vera, qu’un jour elle m’a montré, dans un de ces décrets édictés par la puissance d’occupation, un paragraphe où il était dit qu’en cas d’infraction le Juif susdit aussi bien que l’acquéreur s’exposaient aux sanctions les plus sévères de la part de la police d’Etat. Le Juif susdit! S’était exclamée Agata, puis elle avait ajouté: ces gens ont une façon d’écrire, il y a de quoi tourner de l’oeil ».

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Elle n’a pas les armes du linguiste philologue qu’est Klemperer, qui sait identifier le mal tout tout en sachant que le combat est inégal. Il y a “de quoi tourner de l’oeil”, mais il faut pourtant regarder la machine nazie en face et rendre compte du moindre détail  :

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Je veux témoigner jusqu’au bout, p.58

« LTI: la langue est un révélateur. Il arrive que l’on veuille dissimuler la vérité derrière un flot de paroles. Mais la langue ne ment pas. Il arrive que l’on veuille dire la vérité. Mais la langue est plus vraie que celui qui la parle. Contre la vérité de la langue, il n’y a pas de remède. Les médecins qui font de la recherche peuvent lutter contre une maladie sitôt qu’ils en ont reconnu la nature. Les philologues et les poètes reconnaissent la nature de la langue, mais ils ne peuvent empêcher la langue de dire la vérité. »

Prague et Dresde sont des champs de bataille où Sebald et Klemperer combattent la Lingua Tertii Imperii, l’un à distance des années et de son exil anglais, l’autre au cœur des ténèbres, retranché dans sa Judenhaus cernée. Des armes de résistants: la beauté formelle de la prose, la rigueur de l’analyse. Face à la disparition de la langue dans la langue totalitaire, la littérature, la mémoire et la science restent de dérisoires mais irremplaçables « soldats de papier ».

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Note:

Tous les photogrammes sont tirés du superbe documentaire de Stan Neumann, La langue ne ment pas, qui parvient de manière miraculeuse à mettre en images et en sons le Journal de Klemperer. A ma connaissance il n’a pas été commercialisé depuis sa diffusion sur Arte en 2004.


Christophe Barbier en son parc humain

28 septembre 2009

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Christophe Barbier, directeur de la rédaction de l’Express, au sujet des nombreux suicides parmi les employés de France Télécom, dans une chronique sur LCI:

« C’est de la faute de l’Etat. L’Etat, socialement, a trop protégé ses troupes, ses fonctionnaires: pas de mutation ou d’avancement au mérite, le tranquille avancement de l’ancienneté, la sécurité de l’emploi, la culture de la fonction publique à la française (…) et il amène dans le privé des gens qui ne sont absolument pas préparés à la vie un peu plus rude, un peu plus violente. L’Etat, c’est un éleveur d’agneaux qui les lâcherait dans la forêt, sans leur avoir dit qu’il y a des loups. » (cité par Daniel Schneidermann dans Libération du 21 septembre 2009)

W. G. Sebald, Austerlitz, p.211

«Ces gens ont une façon d’écrire, il y a de quoi tourner de l’oeil. »

Il arrive qu’après un catastrophe on demande aux enfants de dessiner l’incendie, le massacre, l’accident qui les hante et qui, mis en image, pourra commencer d’être compris au sens fort du terme. Ainsi commence un travail de deuil.

Christophe Barbier n’a peut-être pas été traumatisé par les suicides à répétition à France Télécom, mais il a gardé un esprit (je ne dirais pas une âme) d’enfant.

Le monde qu’il dessine en ces mots vite écrits vite prononcés sur un des multiples « supports » où il intervient régulièrement est un espace simple, enfantin, à la géographie binaire. Une forêt, avec des loups. Un enclos, et des agneaux dedans. Du monde réel à celui de la fable ici dépossédée de la moindre charge subversive, c’est ainsi que la langue de Barbier opère un premier déplacement. On pourrait dire une première délocalisation, qui est aussi une forme de déréalisation.

Rien n’assure que tous ceux que ces morts ont touchés de près ou de loin seront apaisés par ce portrait des victimes en agneaux, mais ils sauront au moins à qui s’adresser pour demander des comptes. Car dans l’histoire le coupable n’est pas le loup mais l’éleveur d’agneau, qui n’a pas su adapter ses protégés à la sauvagerie, l’état de nature authentique qui règne dans le parc humain. Les coupables ne sont pas ceux qui précarisent le quotidien à coup de décisions managériales kafkaïennes. Ce sont au contraire ceux qui ont la faiblesse de penser qu’en lui donnant des cadres spatiaux et temporels un tant soit peu clairs et rassurants, l’être humain pourra mieux se projeter dans ce qui est en train de devenir un luxe, c’est à dire un avenir. Deuxième délocalisation: le lieu du crime n’est pas la forêt mais l’enclos.

Christophe Barbier n’a certes ni la plume ni le goût des tranchées du jeune Jünger, mais il y a dans sa « vision du monde » un air de famille, des accents qui rappellent celle de la révolution conservatrice du début du XXème siècle : un appel à la prise risque, un éloge du conflit, une promotion de l’incertitude, seuls capables de réveiller ce qu’il y a de véritablement grand en l’homme. Une condamnation du confort supposé qui gangrène une partie de la population et la rend dangereusement apathique. Dans son imaginaire infantile, Mr Barbier se voit peut-être en chef de meute et jette un regard tout à la fois désapprobateur et miséricordieux sur cette humanité inadaptée, quasiment handicapée, qui peuple encore notre pays, mais qu’une politique d’éducation bien pensée ainsi qu’un certain nombre de « réformes structurelles » pourrait enfin transformer en redoutable armée pour la guerre économique. En grand seigneur affligé de tant de gâchis, il épargne ceux qui ont flanché et réserve son courroux à l’Etat-providence qui les a si mal entraînés.

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L’inquiétant dans l’histoire réside sans doute moins dans la position personnelle de Mr Barbier (insignifiante en soi) que dans la vulgate qu’elle représente. On la retrouve à peu de chose près chez ses « concurrents ». Elle avance à coup d’éditoriaux médiocres, de débats télévisés trop rapides, d’interventions d’experts improbables. Daniel Schneidermann cite dans le même article la prose vide de Jacques Attali, qualifiant d’«enjeu culturel» majeur la nécessaire transformation des Français en « nomades sédentaires ». L’inquiétant, c’est que Mr Barbier, tout comme Mr Attali, n’est pas ce qu’on pourrait appeler un extrémiste. Le journal qu’il dirige est souvent qualifié de modéré. L’inquiétant, c’est bien cette fausse modération capable d’asséner l’air docte et pénétré, sur le ton de l’analyse froide et détachée, sous le masque du bon sens, des propositions en apparence bienveillantes, en réalité de véritables défis à la décence commune et à l’intelligence. C’est la troisième délocalisation opérée par ce texte, qui déplace l’extrême au centre.

Surtout, c’est la novlangue qui sort de sa bouche de gendre idéal qui glace le sang. Cette manière de parler du monde de façon éthérée, délocalisée, cette fable à usage des puissants et à destination des autres, qui empêche toute vision claire des mécanismes qui font tourner la planète. Je lisais justement ce jour-là le petit texte qu’Eric Chauvier vient de publier, et les dernières lignes ont jeté une lumière crue sur la langue de Christophe Barbier. Il y parle de ce « langage hollywoodien » qui, à coup de gros concepts abstraits et insaisissables, nous confisque la compréhension de la réalité:

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Eric Chauvier, La crise commence où commence le langage, éditions Allia, p.40

«  Toutes ces phrases d’experts autoproclamés, que vous entendez dans les médias, ont pour point commun de ne spécifier aucun contexte. Je peux aussi bien remplacer le mot « crise » par le mot « dieu » ou par le mot « diable », une question demeure: avez-vous une quelconque prise sur la situation que désigne ce mot? Si je reprends la dernière phrase, soit « La crise du système est devenue une crise de confiance », pouvez-vous vous projeter distinctement dans ce « système », et comprendre les liens réels qui le relient à votre existence? Quant à cette « crise de confiance », elle n’est pas plus claire. Qu’est-ce que cet environnement glauque, sans localisation précise, où votre confiance serait en berne? (…) Ces mots ne font référence à aucun contexte. Ce sont des coquilles vides, qui planent très haut dans l’éther. »

« La langue ne ment pas », disait aussi Victor Klemperer.

PS:

Au moment de publier ce petit mot j’apprends qu’un salarié de France Télécom vient de mettre fin à ses jours. C’est le vingt-quatrième en vingt mois. Plaise à Christophe Barbier et à ses clones de nous épargner de nouvelles explications. Rien n’est moins sûr, malheureusement.


Gracq / Nantes: les années de formation

24 septembre 2009

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La Forme d’une ville, p.7

“Certains soirs du début de l’été, où les odeurs végétales, lourdes et sucrées, du Jardin des Plantes voyageaient jusqu’à nous à travers la rue, la proximité de ce nœud de vie si serré, et pourtant inaccessible, nous montait à la tête; le dortoir où nous nous dévêtions était balayé encore de part en part par les lueurs jaunes du couchant: le sentiment de la journée refermée sur nous trop vite, des rues qui s’animaient maintenant, insoucieuses de notre couvre-feu, d’une activité plus trouble, plus insolite que celle du travail, éloignait longtemps le sommeil de la double rangée de nos lits de fer.”

J’ai vraiment découvert Nantes à l’âge où Julien Gracq (alors Louis Poirier) la quittait après sept années d’internat. Je l’explorai “comme tout le monde”, comme il ne l’a pas fait alors (mais plus tard, sans émotion), à partir d’un cœur, ma “cellule germinale” quotidiennement arpentée, entre les rues de la Bastille, Mercoeur et Deshoulière, les deux masses du Palais de Justice et de la prison. Le lycée Guist’hau surtout. Puis par percées plus que par cercles, très vite j’atteignais le centre, les places Royale et Graslin, le quartier Bouffay, etc. Plus tard les périphéries. Les pas et le paysage de moins en moins imprécis et hasardeux au fur et à mesure que le temps passait, toute la ville acquérait peu à peu une netteté à moitié satisfaisante, comme on ouvre un coffre en sachant que c’en est fini du mystère.

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Le livre de Gracq, publié en 1985, à 75 ans, est un miracle d’équilibre entre deux registres, deux domaines parfaitement maîtrisés. L’écriture poétique, bien entendu, mais aussi, qui affleure pour l’oeil exercé – à travers un déroulé typologique, un fil thématique, un mot du vocabulaire technique – la prose géographique (1).

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Ses années nantaises furent celles d’un reclus studieux, mais une victime consentante des enfermements qui font fermenter l’imaginaire. Les murs du lycée Clemenceau y sont comme des obstacle de pacotille, dressés pour être franchis en esprit.

Rêverie sur les rêveries des années de formation, La Forme d’une ville est un texte érotique et savant, une cartographie de l’espace vécu au confins de l’imaginaire et de la réalité, qui isole des lieux demeurés purs et chastes dans l’ordre des perceptions sensibles, pour mieux en théâtraliser le déniaisement retardé, quand par exemple l’homme qu’il est devenu en vient à découvrir que deux endroits éloignés de son espace imaginaire d’adolescent, sont, comme les côtés de Guermantes et de Méséglise, si (trop) proches dans le monde réel.

La Forme d’une ville, p.75-76

“Beaucoup plus tard, j’ai été désorienté de m’apercevoir qu’une promenade d’un quart d’heure permettait de rejoindre, sans hâte particulière, le Pont du Cens à partir du Petit Port. Ces modèles imaginatifs tyranniques, stéréotypes qui imposent leur pli à l’enfance de bonne heure, à ses lectures comme à ses rêveries, exigent la clôture et se déchargeraient de leur magnétisme à voisiner trop familièrement. (…) un tabou qui se soucie peu des contingences de la géographie veille à la préservation de leur charge affective première, laquelle reste fonction de leur caractère d’impasse et de leur superbe isolement.”

La ville amoureusement et artistement découverte, c’est encore plus explicite dans ses lignes consacrées aux passages nantais. Et puis ce n’était pas, bien sûr, la première fois. Au hasard des lectures récentes, chez Pavese. De Turin:Turin Pajak2

Le Métier de vivre, p.30

“Ville vierge en art, comme celle qui, en ce qui a déjà vu d’autres faire l’amour et qui, en ce qui la concerne, n’a toléré jusque-là que des caresses, mais qui est prête maintenant, si elle trouve son homme, à franchir le pas. Ville enfin où, arrivant du dehors, je suis né spirituellement: mon amante et non ma mère ou ma sœur.” (édition folio)

L’atmosphère compassée du quartier de mes années étudiantes s’est encore refroidie depuis que le tribunal a été transféré dans un bloc de noir et de verre de l’autre côté du fleuve (œuvre de l’inévitable Jean Nouvel, qui a son charme austère lui aussi). Les grandes maisons bourgeoises m’ont l’air plus muettes et déclassées que jamais, la place du Palais plus déserte encore que sous la plume de Gracq.

La Forme d’une ville, p.104

“Au Nord-Ouest, la place du Palais de Justice, aussi vacante sous ses arbres nains qu’une cale sèche inoccupée, entre sa colonnade judiciaire à l’ordonnance et son café ensommeillé”

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On ne saurait mieux dire.

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Le bâtiment lui-même, que j’ai longé si souvent, flanqué d’un étrange petit jardin par lequel ont dû passer bien des criminels et des innocents, s’enfonce dans une forme moderne d’abandon et de renaissance.

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Les stigmates de la décrépitude sont déjà bien visibles, et personne ne semble le regretter. “La forme d’une ville change plus vite que le cœur des humains” écrit Gracq au seuil sa réminiscence. A suivre.

Note:

(1) Alain-Michel Boyer a écrit à ce sujet un ouvrage à la fois érudit, sobre et sensible, à l’image de son sujet: Julien Gracq, paysages et mémoires, chez un éditrice nantaise, Cécile Defaut.

Dessin de Turin de Frédéric Pajak, tiré de sa magnifique évocation graphique des vies de Cesare Pavese et de Friedrich Nietzsche: L’immense solitude, Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin, PUF.


Dans le terroir de Luc Moullet (4/4)

21 septembre 2009

L’aventure de Majastres (2/2)

2 – L’Histoire en marche

P1010413Ruelles à peine viabilisées, bâti décati ; si l’on n’y prend pas garde, on retiendrait de Majastres le charme d’un marginal et désuet recoin alpo-provençal, fidèle en cela à la personnalité et à la trajectoire centripètes de Luc Moullet.

P1010408Mais on marche ici la tête haute, notamment depuis que Les Naufragés de la D 17 a rendu cet hommage mérité à la localité. Et en adoptant cette posture, on accède à une tout autre dimension. Pourtant parfaitement protégé des nuisances, Majastres est avantageusement connecté au réseau aérien national et international. La localité jouit d’une quasi centralité au sein d’un hexagone formé par Nice-Côte d’Azur, Cannes-Mandelieu, Marseille-Provence, Avignon-Pujaut, Valence-Chabeuil et Grenoble-Isère. Le chemin vers le centrifuge est donc particulièrement court, nonobstant l’abandon de l’automobile constaté dans l’épisode 3/4 (1/2).

P1010416C’est en toute logique que les télécommunications sont particulièrement développées, la densité des flux n’a rien à envier au médiascope intercommunal des Trois Vallées de Digne-les-Bains, pourtant préfecture des Alpes de Haute-Provence.

Initiatives privées ou volonté politique? Comment expliquer une telle excellence en matière de politiques publiques? En remontant le fil de l’histoire de Majastres, on comprend que rien ne doit être laissé au hasard. Passons sur les guerres de religion du XVIe siècle pour en venir au point crucial que fut la période révolutionnaire. Une société patriotique y voit le jour à la fin 1792, les bonnes relations incitent à une fusion avec celle du Poil en mai 1793. Soit quelques jours seulement avant le renversement des Girondins par les Montagnards à l’assemblée nationale (31 mai). Étrange coïncidence.

100px-Blason_Majastres.svgAussi la constance politique est tout à fait frappante depuis la fin du XVIIIe siècle. Les résultats électoraux les plus récents  s’avèrent sans concession ni équivoque : les voix de gauche (10) font le plein : 100 % en mai 2007. Gustave Pierrisnard (divers gauche) fut réélu dans les mêmes proportions aux municipales de 2008. En y regardant de plus près, le blason de Majastres présente une dominante rouge et jaune. On se contentera de noter les nombreuses similitudes avec les bannières de l’ex-URSS et de la Chine.

P1010412Comme en Union soviétique, l’électrification des Alpes de Haute-Provence fut une véritable épopée. Celle-ci est définitivement achevée en 1928, Majastres jouit aujourd’hui d’un système performant basé sur le refus du nucléaire (l’énergie nécessaire est fournie grâce aux ressources hydroélectriques voisines). On est ci-contre en présence du central électrique de l’axe principal. D’ici, les bas de Majastres, la partie la plus densément peuplée, sont alimentés. Un fonctionnement réticulaire particulièrement ingénieux permet d’atteindre l’ensemble des lieux-dits du bloc de Majastres, dont Le Poil ou encore Soleil-Bœuf.

Quant à l’accès aux différents services publics, les équipements sont nombreux pour une si petite commune. Les pouvoirs publics ont réagi avec vigueur en constatant les difficultés rencontrées par l’un des personnages des Naufragés de la D 17 pour joindre une société de dépannage dans la vallée.

P1010392La réplique ne s’est pas fait attendre ; un nouveau module téléphonique a été installé en 1992. Aucune fente, ni pour pièce, ni pour carte, les communications sont gratuites.

P1010410Quant à la boîte à lettre, elle est avantageusement placée et les malejactois jouissent d’une distribution et d’une levée quotidienne du courrier, du lundi au vendredi. Le facteur est sympa, aime son métier, mais pas au point de sacrifier son samedi.

Les débats entre toponymistes sont vifs. L’idée commune serait de traduire Majastres, à partir du provençal, par la « mauvaise terre ». Ce que réfute Charles Rostaing. Selon ce dernier, le terme serait formé de l’occitan « mager » (plus grand) et « astre » (destin). Majastres devient alors “le village au meilleur destin”. Si Luc Moullet avance masqué et avec prudence politiquement, une visite de Majastres ne trompe pas. Son terroir n’est pas celui de tous : paradis pour les uns, enfer pour les autres.

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Fin.

Arnau Thée


Géographie littéraire (3): mapping Sebald

18 septembre 2009

Litmap

Une forte de densité de points sur le Norfolk, des nuages plus ou moins compacts le long de l’espace rhénan, des flux (de conscience) vers l’Afrique de Conrad et Casement, l’Asie des derniers Qing, la Bretagne de Chateaubriand

Ce que j’ai tenté de faire de manière très artisanale et dilettante un jour, aux débuts de Google Earth, Barabara Hui l’a réussi magistralement dans le cadre d’un travail universitaire à UCLA. L’ensemble des lieux des Anneaux de Saturne sont enfin répertoriés. Nul doute que cette Litmap, comme elle la nomme, me deviendra très vite indispensable. En attendant la publication de sa thèse.

Comme souvent pour ce qui concerne les études et l’actualité sebaldiennes en anglais, c’est l’excellent blog Vertigo, entièrement consacré depuis bientôt trois ans à tout ce qui touche de près ou de loin à W. G. Sebald, qui m’a mis sur la voie.


Dans le terroir de Luc Moullet (3/4)

16 septembre 2009

L’aventure de Majastres (1/2)

1 – Le début et la fin

Majastres, 10 habitants, forme un vaste bloc intercommunal qui comptait 1000 habitants sous Napoléon, contre 100 de nos jours sous Nicolas Sarkozy.

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Au terme de la rude montée, on accueille le panneau de signalisation avec joie. Si la mention « bienvenue » n’apparait pas, elle est fortement ressentie grâce à une entrée de village particulièrement avenante, bien éloignée de l’uniformité des périphéries françaises.

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P1010409L’absence de mention des curiosités locales (comme : “Majastres : son église, son lavoir, ses parkings gardés, ses 3 épis au label des cités fleuries…”) entretient un mystère tout à fait excitant. Le visiteur est invité à une entreprise d’appropriation du lieu, à y trouver son propre cheminement. Et celui-ci peut très bien être intérieur, pour ne pas dire spirituel. Ainsi l’expression « vous êtes projet » place-t-elle d’abord dans l’expectative, sentiment vite remplacé par de stimulantes interrogations sur le sens à y donner.

P1010420La vastitude du bloc de Majastres  est particulièrement perceptible à la sortie de la localité : pas de panneau de signalisation pour en signifier le terme, le bitume s’arrête brusquement pour laisser place à une chaussée caillouteuse semblant ouvrir vers un monde à la fois finissant et infini. Une voie non carrossable qu’il est pourtant nécessaire d’emprunter pour qui veut rejoindre la gare de Majastres-Le Poil. Dans le préambule des Naufragés de la D 17, Luc Moullet  ne manque pas de faire remarquer qu’il s’agit de “la seule gare de France avec une faute d’orthographe » puisqu’avant le trait d’union, le « s » final manque.

P1010389Dans Majastres, on est hésitant, quelque peu bousculé. Serait-on en présence du cimetière de la modernité, une sorte de vanité grinçante de la civilisation des trente glorieuses ?

P1010387Marcheur, cycliste, féroce pourfendeur de l’automobile ; la pensée de Luc Moullet a-elle infusé à ce point les habitants du village, qui, à la vision de la fin apocalyptique des Naufragés de la D 17, auraient abandonné l’usage de la voiture, en les délaissant avec négligence sur le bord de la voirie ? Tout laisse à penser que c’est le cas, même s’il fut impossible de recueillir le moindre témoignage à ce sujet.

Il serait aisé de se laisser aller à un sentiment de décrépitude, mais Majastres fait bien figure de cité avant-gardiste à l’heure du péril écologique. On est ici non dans un passé révolu, mais les deux pieds joints sur le seuil d’un avenir radieux.

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Arnau Thée

(à suivre : l’Histoire en marche)


Loin du shtetl

13 septembre 2009

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Claudio Magris, Loin d’où?, p.15-16

«  L’extermination perpétrée par le nazisme marque l’acmé sanglante d’un processus de dissolution de l’Ostjudentum, dont l’assimilation ou la fuite vers l’Ouest constituent des moments presque aussi décisifs même si sur le plan humain ils ne sont pas comparables. La perfection concise et resserrée du récit immobile et intact est un souvenir d’hier, non seulement parce que les pressions récentes ont été les plus violentes de celles qui se sont exercées tout au long du chemin de l’exil, mais parce que n’existent plus la totale intégrité et la solidité du monde opposé à la fureur de l’exil, celui du petit shtetl transfiguré en microcosme organique et harmonieux en soi jusque dans sa misère objective, et donc en mesure d’assurer, bien qu’à une échelle réduite, la présence protectrice de valeurs universelles humaines, de points de référence valables pour tous les hommes d’une société, fût-elle restreinte. » (traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau)

La traduction du livre de Claudio Magris sur Joseph Roth et la tradition littéraire yiddish (Loin d’où?, Seuil) paraît près de trente ans après sa publication en Italie. Jeudi soir le divin Claudio, avec son air à la fois sérieux et espiègle, son français impeccable et son accent inimitable, ses phrases nerveuses comme des précipités de l’immense culture de la Mitteleuropa, en a fait la présentation, secondé par le traducteur Pierre-Emmanuel Dauzat, dans une salle en sous-sol du Musée d’art et d’histoire du judaïsme à Paris, juste au-dessous de celles où l’on peut encore visiter la belle exposition consacrée aux dernières années de Joseph Roth, mort à Paris en 1939. Purgatoire

Comme beaucoup d’autres j’étais venu sans avoir réservé, et, après avoir donné mon nom, j’ai dû attendre devant le guichet, comme dans un purgatoire un peu comique, qu’il soit prononcé. Je crois que tous nous fûmes finalement appelés.

Ce dialogue et ce livre permettent, s’il en était besoin, de mesurer la cohérence du parcours de Magris depuis sa thèse consacrée au Mythe et l’Empire dans la littérature austro-hongroise (1963) jusqu’à ses essais réunis sous le titre Utopie et Désenchantement (1999), en passant par son Anneau de Clarisse (1984) qui a nourri ses magnifiques cours donnés au Collège de France il y a quelques années, consacrés à la tension entre nihilisme et grand style dans la littérature européenne du début du vingtième siècle. Il faut lire tout Magris, qui a tout lu, et c’est un continent. On peut commencer par ses beaux récits géographiques (Danube, Microcosmes) ou historiques (Enquête sur un sabre) mais aussi, dans un genre plus austère, par ce texte sur Roth.

Dans cette étude serrée de près de quatre cents pages Magris rapproche les textes de l’écrivain autrichien né à Schwabendorf près de Brody (aujourd’hui en Ukraine), alors à la frontière de l’empire (du bon côté, aurait-il dit), de ceux qui constituent l’immense fond de la littérature yiddish (Aleichem, Singer, Bergelson…). Son analyse met déjà en évidence ce qui l’a toujours fasciné, lui Triestin dont le coeur et le cerveau n’ont cessé de balancer entre plusieurs cultures et plusieurs territoires, à savoir l’importance littéraire des lieux. A deux échelles opposées, le shtetl (le village juif d’Europe de l’est) et l’empire fonctionnent littérairement comme des allégories de la totalité, comme le microcosme et le macrocosme rassurants qui rassemblent la diversité des hommes autour de valeurs transcendantes. Le shtetl comme l’empire remplissait sa fonction de Heimat, cette unité accueillante et cohérente (intraduisible en français, il faudrait inventer le mot “matrie”) que Magris oppose au Vaterland chargé de valeurs plus viriles et belliqueuses.

Chez Roth comme chez Musil, mais d’une manière plus distante que chez Zweig, l’exil hors du shtetl et l’effondrement de l’empire austro-hongrois sont deux événements annonciateurs, qui se correspondent pleinement. Ils signalent la fin du « monde d’hier », l’entrée dans une modernité dissolvante, désenchantée, occidentale.

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L’oeuvre entière s’organise à partir de ces deux disparations. C’est avec ces deux motifs en arrière-plan que Roth met en scène des Juifs vaincus, errants, et qu’il a fait de certains de ses récits de véritables allégories de la destruction (Hotel Savoy, La fuite sans fin, Notre assassin) laissant parfois affleurer des tendances nihilistes. La disparition du shtetl et de l’empire a pu aussi devenir le prétexte (au sens fort et noble du terme) à des recherches plus mystiques (Légende du saint buveur), ou à des romans de formation dans lesquelles perce une forme de nostalgie de l’empire (La Marche de Radetzky).

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Ce sont les textes de la deuxième période, qui ont pu faire passer Joseph Roth pour réactionnaire.

roth-josL’homme était compliqué (c’était un mythomane achevé) et son œuvre est de toute manière ambigüe. Magris a rappelé lors de cette rencontre qu’il n’était pas, comme Musil, de ceux qui écrivaient “tout autant avec leur main qu’avec leur tête”. Roth écrivait d’abord avec sa main, au risque de l’incohérence idéologique. Le jeu de duettiste de jeudi a d’ailleurs parfaitement rendu compte de ces tiraillements. Les questions de Dauzat ont souvent tenté de tirer Roth du côté nihiliste et désenchanté de son oeuvre, mais Magris a toujours réussi à sauver ce qui relevait de l’utopie.

Pendant cette heure et demi passée à écouter Magris, et ces jours-ci tandis que je lisais Loin d’où?, j’ai pour ma part rêvé d’un texte de Magris sur un autre moderne déçu par la modernité, Sebald. Puisque l’inverse est impossible.


Dans le terroir de Luc Moullet (2/4)

11 septembre 2009

L’aventure de la D 17 (2/2)

2 – Le doute et l’espoir

P1010423Parcourir la D 17, c’est aussi la découverte de ces étranges formations géologiques que sont les roubines, à propos desquelles Luc Moullet confie : « Je suis en effet assez sensible à la beauté, à cette beauté en tous cas, celle des roubines, assez profondes, assez austères. Cette beauté dure, âpre, n’est évidemment pas la beauté de tout le monde. » Signalons que la roubine représentée n’est pas des plus spectaculaires, il s’agirait d’ailleurs ici plutôt d’une pré-roubine, puisque les roubines se signalent par une totale nudité en matière de végétation. On sera davantage subjugué par celles que l’on voit dans Une Aventures de Billy le Kid (1971).

P1010425En progressant sur la D 17, la qualité du revêtement se dégrade considérablement et le parcours devient souvent impressionnant, de profondes gorges recueillent bien souvent les véhicules trop pressés, ici entre les lieux-dits de Palus et de Gros-Jas.

P1010421Autre dégradation, celle de la rationalité et de la cohérence inaugurales. Il paraît hautement improbable qu’il puisse se trouver un kilomètre 27 de la D 17 qui n’en compte que 17. Et c’est avec un peu d’effroi, les mains moites sur le volant, que l’on traverse ensuite la minuscule localité de Saule-Mort.

P1010419Toujours dans le même ordre d’idée que précédemment, le kilomètre 24 de la D 17 qui n’en compte que 17 a bizarrement tendance à se répéter à plusieurs reprises. Et on ne peut considérer que ce panneau de signalisation très fourni inspire une grande confiance. Sur ce dernier, la découverte de la mention « voie en lacune » fut aussi intrigante que désarmante. Mais Majastres approche, d’une manière un peu bestiale, on guette les traces de sa présence.

Arnau Thée

(à suivre : L’aventure de Majastres)

Les citations sont issues du livre-entretien de Luc Moullet avec Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, Notre alpin quotidien, Capricci, 2009.


Dans le terroir de Luc Moullet (1/4)

9 septembre 2009

Aujourd’hui je laisse le volant à Arnau Thée. Début d’une série pleine de lacets, de cailloux, d’épaves et autres panneaux sur les traces d’un cinéaste exceptionnel à plus d’un titre.

L’aventure de la D 17 (1/2)

1 – Tout va bien

La départementale 17, dans les Alpes de Haute Provence (04) surplombe la vallée de l’Asse et débute entre Mézel et Estoublon. En venant de cette dernière localité, il faut prendre sur sa droite après 6 km. Si vous avez raté l’embranchement et poussé jusqu’à Mézel : faites demi-tour et prenez sur la première sur votre gauche.

moulletOn entre alors dans les terres de Luc Moullet, qui, tout en étant un homme de cinéma français ayant fait de cette rude contrée son terroir, se définit comme un cinéaste anglais d’origine arabe dont la véritable profession serait le trekking. Ce n’est pas la moindre de ses fantaisies, mais pas la seule.

Comme la route 66 aux Etats-Unis, la D 17 est devenue mythique. Cette renommée mondiale est due à son film Les Naufragés de la D 17 (2001), pour lequel, « la gageure était de faire tenir l’action dans un périmètre de 900 kilomètres carrés. »

d17

Et quelle action ! À son propos, il est bien difficile d’être exhaustif : un trio amoureux entre un astrophysicien, son équipière et un berger ; une équipe de cinéma en tournage qui doit faire face à de sévères conflits sociaux ; un champion de rallye dont la voiture est désespérément embourbée ; des militaires paranoïaques à la recherche de Saddam Hussein…

Équipé d’une voiture en bon état de marque ford (à noter que le cinéaste, John, avait Monument Valley pour terroir) et de type fiesta, bien que la batterie puisse s’avérer capricieuse, nous nous sommes lancés à l’assaut de cette D 17 qui mène à Majastres, avant de s’éteindre pour se muer en un vulgaire chemin caillouteux.

majastresCette route départementale est parfaitement cohérente et rationnelle, son chiffre correspond exactement au nombre de kilomètres nécessaires pour atteindre son but.

P1010431Alors que l’on distingue nettement dans le film de Luc Moullet une chaussée laissant à désirer, l’asphalte est ici d’excellente qualité, un véritable tapis de billard quasiment immaculé. Ceci est certainement lié aux nombreuses retombées économiques des Naufragés de la D 17.


P1010424Des indications précises et une voierie en bon état ; voilà qui est heureux car le parcours est très sinueux et accidenté, certains passages se révèlent particulièrement éprouvants pour le conducteur qui doit revêtir les habits de pilote chevronné, à l’image du personnage campé par Patrick Bouchitey dans ledit film.

Arnau Thée

(prochain épisode : Le doute et l’espoir 2/2 )

Les citations sont issues du livre-entretien de Luc Moullet avec Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, Notre alpin quotidien, Capricci/Centre Pompidou, 2009.