Sebald, Séjours à la campagne, p.132
c’est une chose de faire un signe à un collègue qui s’en est allé, c’en est une autre d’avoir le sentiment que l’on vous en a adressé un, depuis l’autre rive.
(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)
Tentant de comprendre, il y a maintenant quelque temps, ma compulsion à relire certaines œuvres, faisant même de cette compulsion l’un des critères les plus pertinents pour juger de leur grandeur, j’avais formulé cette explication déceptive et paradoxale selon laquelle un texte ne me devient essentiel que parce que j’en oublie la plupart des détails, du moins les grandes lignes, ce qui fait en réalité que les détails, tout en restant bien vivants, se mettent à flotter de manière plus ou moins anarchique dans mon esprit, me donnant sans doute l’envie jamais rassasiée de les remettre dans le bon ordre. C’est donc à une faiblesse personnelle, aux ratés de ma mémoire en l’occurrence, que je mesurai la qualité d’un livre. A quoi sert d’ailleurs ce blog où je collecte des citations, les légende, puis les classe en catégories comme un entomologiste épingle ses papillons, si ce n’est à combattre ma propension à l’oubli, tout en espérant secrètement ne jamais remporter la moindre victoire?
A la relecture des portraits rassemblés par Sebald dans ses Séjours à la campagne, je fus donc heureusement surpris de trouver la remarque suivante, au sujet de Johann Peter Hebel
p.14
Or maintenant, je n’arrête pas de lire et de relire les histoires de son almanach, peut-être parce qu’une marque de leur perfection, comme le note Benjamin, est qu’on puisse aussi facilement les oublier.
Émanant de l’écrivain que je tenais d’une part pour le plus scrupuleux et érudit des lecteurs, d’autre part pour celui dont l’œuvre restait le plus profondément « perdue dans ma mémoire » (si j’ose dire), cette confession m’apparut comme un signe amical « depuis l’autre rive », de ceux que tout lecteur un peu obsédé, un peu mégalomane, a parfois l’impression de recevoir de ses auteurs favoris.
J’aurais pu considérer que cette conception pour le moins hétérodoxe de la perfection littéraire relevait du jugement de circonstance ou d’une forme avancée de scolastique littéraire, et que Sebald s’était quelque peu laissé emporter par son goût (particulièrement développé dans les lignes qu’il consacre à Hebel) des inversions, des changements de proportions et des renversements de perspective, si je n’avais lu cette longue question
Comment saurait-on comprendre un auteur qui, harcelé par tant d’ombres menaçantes, répand néanmoins à chaque page la plus agréable des lumières, un auteur qui composait des pièces humoristiques par pur désespoir, qui écrivait presque toujours la même chose sans jamais se répéter, qui en venait à ne plus comprendre ses propres pensées, aiguisées aux détails les plus infimes, qui avait les deux pieds sur terre et se perdait sans retenue dans des sphères éthérées, dont la prose a la propriété de se dissoudre à la lecture si bien que, quelques heures après, on ne se rappelle déjà presque plus les personnages, les événements et les choses dont il était question ?
quelques cent vingt pages plus loin, au début de l’hommage qu’il rend à Robert Walser.
Pour certains lecteurs, dont je suis, ce qui fait la grandeur d’une œuvre, c’est bien une certaine qualité de transparence (celle qu’évoque encore Sebald, dans les pas de Starobinski, à propos de Rousseau), cette « propriété de se dissoudre » au point de lui donner la physionomie du souvenir. Une prose assez puissante et assez légère pour maintenir le lecteur en apesanteur ; suffisamment diaphane et labyrinthique pour l’égarer, lui faire perdre la mémoire, se rendre inoubliable.

Sur ce phénomène des apparitions-disparitions flottantes et intermittentes (= fantômatiques !),
l’éclairage de deux lectures majeures :
_ Jean Clair : “Dialogue avec les morts” (Ed. Gallimard) ;
_ Marie-José Mondzain : “Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs” (Ed. Bayard).
Soit, sur mon blog :
_ http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2011/03/27/face-a-lenigme-du-devenir-poietiquement-soi-lintensement-troublant-dialogue-avec-les-morts-et-la-beaute-de-jean-clair-comprendre-son-parcours-damoureux-doeuvres-vraies/
_ http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2011/10/26/dans-et-par-le-battement-des-images-les-aventures-du-sujet-tenir-bon-ou-ceder-vers-sa-liberte-le-livre-montanien-images-a-suivre-_-de-la-poursuite-au-cinema-et-ailleurs-de-marie-jose-mo/
J’y ajouterai encore le fascinant “Présences” d’Eugène Green (Ed. Desclées De Brouwer), il y a quelques années déjà…
Votre attention-méditation, Sébastien, atteint profond et loin…
Titus Curiosus,
qui n’ose (plus) espérer que vous preniez à lire ses bien trop longs papiers le 100e du plaisir qu’il a à lire la rectitude (svelte) des vôtres
P. s. : sur un précédent envoi, je me suis référé au très riche “Philosophie des listes”, de l’excellent Bernard Sève (Ed. Du Seuil) ; ce n’est là que le sous-titre ; le titre exact est “De Haut en bas”…
Et voici encore (je suis un fouailleur trop prolixe !) un lien pour le podcast de mon entretien (de 60′) avec Jean Clair à propos de “Dialogue avec les morts” le 20 mai dernier (Jean Clair y fut éblouissant de justesse !) :
_ http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2011/07/16/un-entretien-magique-avec-jean-clair-et-passages-danges-a-propos-de-ses-dialogue-avec-les-morts-et-lhiver-de-la-culture-le-20-mai-dans-les-salons-albert-mollat/
Et l’on pourrait dire tout aussi bien que vous ne vous apprêtez à aimer ceux des livres que vous lisez que dans la mesure où vous savez à l’avance (pour en avoir entendu parler, pour les avoir feuilletés, et ensuite pour en faire la lecture) que vous êtes déjà en train de les oublier, ce qui serait une définition finalement heideggerienne de la lecture : je lis ce que je suis depuis toujours en train d’oublier.
“Heideggerienne”, comme vous y allez Julien. “Oubli”, “oublier”, comme tous les mots les plus simples “passés” un jour par Heidegger, deviennent alors tellement lourds, tellement ronflants, et tellement creux (ou métaphysiques, si on préfère) à mes oreilles et à mes yeux, que j’ai bien du mal à y retrouver la moindre parcelle de mon expérience. (Je dis ça, je n’ai aucune envie de lancer un débat sur Heidegger, je vous préviens tout de suite…)
Non, non, je crois que mon affaire est plus simple que cela, et assez banale je crois: je ne sais rien “à l’avance”, mais m’attire une prose méandreuse, évanescente dans sa structure (mon rejet d’une certaine linéarité), qui fixe d’autant plus profondément des images dans mon esprit. Et puis je suis un lecteur assez distrait à l’égard de l’intrigue et de la narration, ou plutôt mon attention est systématiquement attirée par les plans secondaires (comme disait je ne sais plus quel écrivain, sans doute Claude Simon, j’ai tendance à “sauter” l’action pour aller directement à la description), ce qui fait qu’il m’arrive fréquemment de passer complètement à côté, dans un livre ou dans un film, de pans entiers de l’histoire: untel était donc le fils de Madame bidule? C’était bien le colonel Moutarde… etc. Certaines œuvres vont comme un gant à ce genre de dispositions, d’autres non. Les premières se prêtent d’autant mieux à la relecture qu’il est beaucoup plus difficile (donc beaucoup plus tentant) de retrouver une atmosphère que les tenants et les aboutissants d’une histoire.
Comme toujours, Titus, merci pour vos références.
Comme je suis en train de lire « Le Jardin des plantes », pas besoin de solliciter ma pauvre mémoire : après avoir convoqué Breton exaspéré par les « cartes postales » de Dostoïevski décrivant le logement de l’usurière, il cite Montherlant qui, quand il arrive à une description, « tourne la page », tellement pressés, l’un et l’autre (ici dans le même sac !), de savoir, écrit Claude Simon, « si la baronne épousera le comte ».
Quant à la mémoire et ses défauts, j’en ai fait mienne (même quand j’écris, ça fait partie du jeu). Je suis incapable de résumer l’argument d’un livre. C’est sans doute pour ça que j’ai aimé Sebald, comme Walser, impossibles à résumer. C’est sans doute pour ça que je tiens avoir les livres que j’ai lus dans ma bibliothèque.
votre texte tombe à pic ce soir. Exercice de désencombrement encore et toujours, éclairer les gouffres, avancer par ce détail là, ce qu’il tient ce qu’il éclaire, “le chemin se fait en marchant”
rencontre de hasard;
Bob Dylan – Political World
Dans notre monde trop politique
L’amour tu crois qu’il aurait place
On vit
Aux temps où l’homme accomplit des crimes
Et le crime n’a pas de visage
Dans notre monde trop politique
Concrétions glaciaires dans l’atmosphère
On vit
Sous des cloches de noce et le chant des anges
Mais des nuages opaques sur le sol
Dans notre monde trop politique
Le bon jugement on l’enferme
On vit
Comme dans une cellule pourrie, égaré c’est enfer
Et permise à personne la piste où s’enfuir
Dans notre monde trop politique
La pitié l’enjambe sur une planche
On vit
Dans une vie de miroirs, la mort ils l’effacent
Elle grimpe aux marches de la banque d’à côté
Dans notre monde trop politique
Le courage c’était le modèle de l’an dernier
On vit
Leurs fantômes dans nos maisons, les gosses une idée dépassée
Et demain pour toi peut-être bien pas de demain
C’est notre monde trop politique
Tu peux le toucher tu peux le flairer
On vit
Mais personne pour piloter, le jeu est vérolé
Et qui dirait que tout ça c’est pas vrai
Dans notre monde trop politique
Les villes sont de solitude et de peur
On vit
Mais vois comme lentement tu te replies
Et pourquoi toi au milieu d’ici qui le saurait
Dans notre monde trop politique
On est sous le microscope
On vit
Voyages organisés tu t’en vas où tu veux
On te laisse la bride au cou mais toujours au bout de la corde
Dans notre monde trop politique
Ça tourne ça bouillonne ça brille
Ça vit
A peine tu es réveillé regarde on te montre
Par où c’est la sortie la plus facile
Dans notre monde trop politique
Il n’y a que la paix qu’on n’invite pas
On vit
Mais on la laisse frapper à la porte d’à côté
Ou simplement cloué à la porte de la grange
On vit dans un monde politique
Propriété privée pour tout pour tous
Le nom de Dieu
Grimpe sur les toits escalade et crie-le
Comment tu serais sûr de ce que c’est
(trad F. Bon)