Biblioteca civica de Vérone/Biblioteca universitaria de Gênes

26 décembre 2012

Par Arnau Thée

« Quoiqu’une note placardée à l’entrée avisât le public que la bibliothèque étaient fermée pour les mois de vacances, la porte était entrouverte. » (Vertiges, pp 125-126)

La scène se passe à la Biblioteca civica de Vérone. Sebald poursuit :

 « Mais l’intérieur restait plongé dans une telle obscurité que je fus obligé d’avancer à tâton. » (Vertiges, p 126)

Plus tard pendant mes congés, je passerai à Vérone, simplement pour un bref arrêt  à la gare, allant à Venise et venant de Gênes – ville a priori non estampillée sebaldienne, où j’ai séjourné une dizaine de jours au mois d’août.

En compagnie de Sébastien Chevalier et d’une belle jeune femme blonde, je me suis faufilé en plein été dans une bibliothèque attenante à l’Université située Via Balbi, qui mène à la gare centrale de Gênes.

Quelques jours après, mes compagnons auront quitté la ville et je lirai ces lignes en forme d’échos dans Vertiges. Attiré par la façade – celle de l’ancienne église du collège des jésuites –, je me suis permis de pousser la porte, qui, surprise, s’ouvrit. Nous pénétrons dans le lieu ; une femme désoeuvrée était postée à son guichet, derrière une vitre. « Posso visitare prego ? » demandai-je timidement. J’interprétai le signe de la tête qu’elle nous opposa comme une permission.

En montant l’escalier, nous croisons un homme d’une quarantaine d’années, approchant peut-être la cinquantaine ; légèrement empâté, dégarni, vêtu d’une chemise rose et d’un pantalon clair. Le bas de son visage présente une barbichette rase ; sur son nez reposent des lunettes rondes à montures dorées. Nous échangeons un « Buongiorno ». Il descend, nous montons.

Sebald, dans la biblioteca civica à Vérone :

 « Ce n’est qu’après avoir essayé une série de becs-de-cane qui tous me semblèrent placés étrangement haut que je réussis à tomber sur un employé des lieux, dans la salle de lecture baignée par la douce lumière de la matinée. C’était un vieux monsieur aux cheveux et à la barbe soigneusement taillée […]. Muni de protège-coudes en satin et chaussé de lunettes demi-lunes cerclées d’or […] » (Vertiges, p 126)

Nous atteignons la salle de lecture principale, lieu apaisant par sa fraîcheur. Le mobilier des années 1950 ne présente pas grand charme ; au fond, un buste de Garibaldi est encadré par une monumentale fresque baroque. L’homme de l’escalier refait son apparition, revenu sur ses pas suite à ce croisement furtif.

Il vient à nous timidement, commence par expliquer dans un anglais très correct la signification de cette fresque ; elle représente François-Xavier, cofondateur de la compagnie de Jésus avec Ignace de Loyola. Le missionnaire s’était rendu cette fois-là auprès du souverain du royaume de Bongo – dont les traits asiatiques sur la fresque contredisent mon idée que cette contrée se trouve quelque part en Afrique.

Avec précaution et une forme de bienveillance quelque peu maladroite, l’homme de l’escalier, employé du lieu, s’improvise comme notre guide. Il nous fait accéder à l’impressionnant magasin de la bibliothèque, réparti sur cinq niveaux superposés. D’où l’on se trouve, au deuxième ou au troisième étage, je peux voir, sous mes pieds et au-dessus de ma tête, les étages supérieurs et inférieurs grâce au sol strié d’ouvertures. Je me promène un peu dans les rayonnages, conclut très empiriquement que le fond est particulièrement riche.

Le bibliothécaire nous mène ensuite dans la plus vieille salle du bâtiment, le bois sculpté en impose. Une foule d’ouvrages religieux est rassemblée dans cette pièce monumentale ; certaines tranches laissent supposer qu’elle recèle  des livres manuscrits. Auprès de notre  guide, nous nous étonnons de la chaleur qui règne dans cet endroit, s’inquiétant pour la conservation des précieux volumes. Il nous répond avec un air contrit que les moyens manquent, mais qu’un transfert est à l’étude. Il nous conduit enfin à la salle du catalogue, les lourds meubles métalliques avec leurs tiroirs contenant des milliers de petites fiches cartonnées sont d’une désuétude assez délicieuse. Les remerciements sont chaleureux, le bibliothécaire aux lunettes cerclées d’or s’efface, nous laisse en compagnie d’une collègue parfaitement francophone. Quelques brefs échanges avec elle, avant de prendre congé de la Biblioteca universitaria de Gênes.


Norwich, le 13 juillet 1973

28 septembre 2011

 

Rencontre rêvée (3)

Claude Simon se trouvait ce jour-là dans les locaux de l’Université d’East Anglia où il reçut pour la première fois (et pas la dernière) le titre de Doctor Honoris Causa. L’initiative venait de John Fletcher, un des premiers professeurs de cette toute jeune université – considérée alors comme particulièrement novatrice en matière d’études littéraires -, et l’auteur de la première traduction anglaise d’un ouvrage de Claude Simon (The Flanders Road), parue en 1961, un an seulement après la publication française. A cette date les bâtiments futuristes de l’UEA étaient à peine à l’état de plans et W.G Sebald n’était qu’un élève anonyme (mais doué) de l’Oberrealschule d’Oberstdorf. Ce n’est qu’au début des années 1970, après un passage par Fribourg (1965), Manchester (1966-1968 puis 1969-1970), et Saint-Gall (1969), qu’il rejoignit Fletcher et ses collègues de l’Université d’East Anglia, où il entama une longue carrière de professeur de littérature allemande, tout en s’intéressant de manière croissante à la production littéraire européenne en général et aux problèmes de traduction en particulier.

Je me suis demandé si Sebald était présent à la remise de la distinction et s’il connaissait déjà l’œuvre de Claude Simon dont il fit par la suite un usage pour le moins approfondi – puisqu’en dehors des allusions et citations tirées du Jardin des Plantes qu’on peut lire au début d’Austerlitz (au cours de l’épisode qui mène le narrateur au fort de Breendonk), on a retrouvé dans la bibliothèque de Sebald, au dos de son exemplaire Minuit du Jardin, la chronologie primitive de ce qui deviendrait la vie de Jacques Austerlitz, tandis que sur la quatrième de son Tramway personnel était manuscrit un court texte ébauchant une scène dans un café français.

Peut-être ont-ils échangé quelques mots, avant ou après la cérémonie. Je n’en ai trouvé aucune confirmation, mais je sais que Sebald était sans aucun doute à Norwich cet été-là, puisqu’il y déposa son projet de thèse (soutenue en 1974) à peine un mois après, en août 1973.

Dans l’index d’un somptueux volume collectif – une somme de près de sept cents pages, la bible (plutôt que le modeste handbook annoncé) sur Sebald – qui vient de paraître en anglais

il n’y a pas l’entrée  "Fletcher" qui aurait pu me mettre sur la piste. Mais en cherchant parmi les références à Claude Simon, j’ai trouvé ce programme de cours où John Fletcher assure deux leçons.

Il laisse penser qu’une certaine estime devait les réunir autour de l’écrivain français.

Poussant un peu plus loin l’examen des pages où Claude Simon apparait, je suis aussi tombé sur un document qui, sans m’éclairer le moins du monde sur mon hypothétique "rencontre rêvée", m’a néanmoins convaincu que ma recherche n’avait pas été tout à fait vaine.

Il s’agit de la liste des « favourite books » de Sebald, que ce dernier avait bien voulu communiquer à une librairie de Fribourg peu de temps avant sa mort.

Où nous est donc livrée, sur une modeste page griffonnée semble-t-il à la va-vite, ni plus ni moins que sa bibliothèque idéale :

  • John Berger, Ways of seeing (Voir le voir)
  • Robert Walser, Auf dem Bleistiftgebiet (Le territoire du crayon)
  • Vladimir Nabokov, Speak, Memory (Autres rivages)
  • Ernst Herbeck, Alexander
  • Giorgio Bassani, Brille mit Goldrand (Les Lunettes d’or)
  • John Aubrey, Brief Lives
  • Thomas Bernhard, Wittgensteins Neffe (Le Neveu de Wittgenstein)
  • Adalbert Stifter, Aus der mappe meines Urgrosvaters (Les Cartons de mon arrière-grand-père)
  • Bohumil Hrabal, Schöntrauer-Trilogie (Les Noces dans la maison)
  • Heinrich Von Kleist, Die Marquise von O. (La Marquise d’O.)
  • Gustave Flaubert, Trois contes
  • Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance
  • Johann Peter Hebel, Kalendergeschichten (Histoires d’Almanach)
  • Claude Simon, Le Jardin des plantes
Images: L’Université d’East Anglia au début des années 1970, par John Gibbons, reproduite dans Saturn’s Moons (p.89); Couverture de Saturn’s Moons, dirigé par Jo Catling et Richard Hibitt, Legenda, 2011;  Détail d’un programme de cours, reproduit dans Saturn’s Moons; Détail (dernières lignes) de la liste des "favourite books", de la main de Sebald, toujours dans Saturn’s Moons: on peut en cliquant dessus identifier les trois derniers: Georges Perec, Johann Peter Hebel et Claude Simon.

PS: j’ai déjà fait d’autres rapprochements entre Claude Simon et W. G. Sebald:

- Ce billet, au sujet de visions aériennes.

- Celui-ci, à propos de sexe et d’effroi.


Relectures

4 avril 2010

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, p.32-33

Ce n’est pas pour rien que, depuis plus de trente ans, je vais au Musée d’art ancien. D’autres vont au café le matin et boivent deux ou trois verres de bière, moi je viens m’asseoir ici et je contemple le Tintoret. Une folie peut-être, pensez-vous, mais je ne puis faire autrement. (…) Ici, dans la salle Bordone, j’ai les meilleures possibilités de méditation et si j’ai par hasard ici, sur cette banquette, quelque chose à lire, par exemple mon cher Montaigne, ou mon Pascal qui m’est peut-être plus cher encore, ou mon Voltaire qui m’est encore beaucoup plus cher, comme vous voyez les écrivains qui me sont chers sont tous français, pas un seul allemand, je peux le faire ici de la manière la plus agréable.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p.41-42

Ne serait-il pas dès lors présomptueux de vous énumérer ici, en me prévalant d’une apparente objectivité ou sobriété, les pièces et sections principales d’une bibliothèque, ou  de vous exposer sa genèse, voire son utilité pour l’écrivain ? En ce qui me concerne, en tout cas, je vise dans ce qui suit quelque chose de moins voilé, de plus tangible ; ce qui me tient à cœur, c’est de vous permettre un regard sur la relation d’un collectionneur à ses richesses, un regard sur l’acte de collectionner plutôt que sur une collection.

(Rivage poche « Petite bibliothèque », traduction de Philippe Ivernel)

Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent, p.324

Relecture annuelle du Discours de la méthode. On y sent toujours un vent d’avenir.

De manière moins compulsive, plus distanciée et raisonnable que Reger, plus proche en cela d’Hédi Kaddour (Descartes contre Pascal), je reviens aux mêmes textes, souvent au printemps. A la fiction spatiale de l’île déserte je préfère la métaphore temporelle des saisons qui isole plus précieusement les livres qui comptent dans l’unité d’un temps que dans celle d’un lieu (mais des lectures et des lieux, j’ai déjà parlé ici).

C’est aussi plus réaliste. L’île déserte est une utopie, pas seulement parce qu’aujourd’hui le globe est toujours mieux connu, plus relié et moins désert, mais parce que le dégoût naitrait immanquablement de la relecture en circuit fermé des mêmes ouvrages, sans la respiration que procure la découverte des autres. Ceux qui tiennent à cœur gagnent à être quelque peu noyés dans un flux de lectures plus ou moins heureuses d’où ils émergent plus facilement.

Je déballe ma bibliothèque, comme dirait l’autre, mais la toute petite, celle des éternels retours, huit livres au total:

Reger revoyant encore et encore le Portrait de l’homme à la barbe blanche dans la salle Bordone du Musée d’Art Ancien de Vienne, vu par Irrsigler, vus par Atzbacher dans Maîtres anciens.

Sebald : surtout les Anneaux de Saturne, et un petit texte qui me revient de plus en plus entre les mains, sa promenade au cimetière de Piana qui donne son titre au recueil posthume Campo Santo, une anabase. Après avoir plongé dans l’eau de la Méditerranée le narrateur remonte interroger les tombes à flanc de versant et en vient à méditer sur le combat inégal, horizontal celui-là, que se livrent les morts et les vivants depuis que l’urbanisation a gagné des portions toujours plus larges des terres habitées.

Campo Santo, p.39

Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay?

La vraie Vie de Sebastian Knight de Nabokov, le premier de ses textes écrits en anglais. Il est peut-être moins virtuose que les autres, mais le ton amusé, faussement léger de l’enquête m’a toujours séduit. Je relis aussi souvent Autre Rivages, où je trouve une atmosphère comparable. Les deux forment un diptyque à mes yeux.

Celui qui m’est sans doute le plus cher : le Jardin des plantes de Claude Simon (je le relis en ce moment), son temps retrouvé. Il y a des rapprochements étonnants à faire avec les Anneaux de Saturne, écrit avant, et j’en ferai bientôt. Au revers de la couverture de son exemplaire Sebald a ébauché la première chronologie d’Austerlitz.

Chaque année une année des Carnets de notes de Bergounioux.

La nouvelle de William Gass, Au cœur du cœur de ce pays, last but not least.

Il y en a qui sont revenus moins souvent – tous les deux, trois, quatre ans :

La Montagne magique

Danube, et Microcosmes de Claudio Magris

Le Joueur, de Dostoïevski, que je relis juste avant ou juste après un Eté à Baden Baden, de Leonid Tsipkyn, un superbe récit sur les pas du grand Fiodor, l’œuvre unique d’un petit fonctionnaire soviétique mort au début des années 80.

Le premier tome (ou partie) de l’Homme sans qualité (voir ici pour quelques réflexions sur ce travers que je partage avec beaucoup de lecteurs). Deux petits livres complémentaires, d’un grand musilien : Prodiges et vertiges de l’analogie et Le philosophe chez les autophages, de Jacques Bouveresse. Même discipline intellectuelle, même ironie, même vertu, le geste d’essuyer régulièrement ses verres de lunette.

La Recherche, je ne la relis pas, pour la bonne raison que je ne l’ai pas encore lue en entier, et ceci pour une autre bonne raison : je relis plus que de raisonnable la deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Certains livres, longtemps revisités, ont peu à peu disparu: les grands romans de Faulkner. D’autres reviennent : grand plaisir, si je puis dire, à la Nausée, après quelques années au loin. L’épreuve peut être cruelle: le Testament à l’anglaise de Coe, le Dalhia noir d’Ellroy n’ont pas tenu les dix ou quinze ans passés depuis le premier enthousiasme.

Des raisons très diverses et très communes expliquent sans doute ma propension à la relecture, mais je préfère ici rechercher des motifs plus littéraires. D’abord ce qui pourrait être perçu comme des insuffisances. Contrairement à Nabokov, j’ai en effet beaucoup de mal à me représenter précisément la scène décrite, à m’imaginer Gregor en gros scarabée plutôt qu’en cafard (il serait plutôt un mélange des deux, avec, selon les gros plans du texte, telle ou telle partie du corps d’un insecte, telle autre d’un autre insecte), à me dessiner clairement l’appartement de la famille Samsa.

Je lis un peu flou, et je ne m’inquiète pas vraiment de rendre ma lecture plus claire ou plus fidèle à la lettre. Une proie idéale pour Flaubert qui, malgré les méticuleuses recherches qu’il s’imposait, souhaitait justement créer une image brouillée, propice à l’imagination.

Le manque de disposition à identifier les détails exacts, les défauts de concentration dans le suivi des intrigues, les erreurs souvent énormes quant aux relations entre les personnages (leur nom même m’échappe souvent, et je suis impressionné quand je lis ensuite le résumé limpide que font les critiques de certains gros et complexes récits), tout cela permet aussi de ne garder que des impressions, des souvenirs de « grands moments », quitte à mal les placer dans l’économie générale de l’œuvre. Après bien des relectures des textes Sebald il m’est difficile de dire si telle traversée de banlieue se trouve dans les Anneaux ou dans les Emigrants, telle remarque sur les feux de forêt dans un court texte de Campo Santo ou dans Austerlitz (en fait les deux, mais aussi dans les Anneaux), etc.

Il y a enfin une parenté entre ces œuvres, qui correspondent à ce type de lecture impressionniste, puisque la plupart de celles que j’ai citées, quand il ne s’agit pas de journaux, manquent justement de cette ligne droite, de cette colonne vertébrale bien articulée (les lopins à la Montaigne du jardin mémoriel de Claude Simon).

Ou plutôt elles n’en manquent pas mais leurs auteurs (les auteurs que j’aime) l’ont recouverte d’une telle épaisseur de digressions, de rêveries, de fausses pistes, que je la perds assez vite de vue tout en me laissant inconsciemment porté par elle.

Images: Tintoret, Portrait de l’homme à la barbe blanche; Poussin, le Printemps; Brecht; Page de l’exemplaire de la métamorphose sur lequel travaillait Nabokov, publié en 2010 dans Littératures en Bouquins Laffont; Incendie mystère; page du Jardin des Plantes, la Pléiade; plan du Jardin des Plantes.

Dictionnaire des lieux sebaldiens (12): les Archives d’Etat de la Karmelitska

18 novembre 2009

W. G. Sebald, Austerlitz, p.174

« (…) de sorte que l’ensemble du bâtiment, qui de l’extérieur fait plutôt songer à un hôtel particulier, est constitué de quatre ailes d’une profondeur de trois mètres tout au plus ceinturant la cour intérieure un peu comme un décor en trompe-l’oeil et ne comportant ni couloirs ni dégagements, à l’image de l’architecture carcérale de l’époque bourgeoise dans lequel le modèle de quartiers de cellules, construits autour d’une cour rectangulaire ou ronde et complétés à l’intérieur par des passerelles de circulation, s’est imposé comme le plus adéquat pour l’exécution des peines. Mais la cour intérieure des Archives de la Karmelitska ne me rappelait pas seulement une prison, dit Austerlitz, elle évoquait aussi l’idée du cloître, du manège, de l’opéra ou de l’asile d’aliénés, et toutes ces images se mêlaient dans ma tête tandis que je levais les yeux vers le clair-obscur tombant d’en-haut et croyais voir dans cette lumière parcimonieuse, sur les rangées de galeries, une foule compacte où des gens agitaient qui des chapeaux, qui des mouchoirs, comme en d’autres circonstances les passagers d’un paquebot prenant la mer. En tout cas je mis un certain temps à recouvrer mes esprits (…) »

(Edition Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

C’est par le début qu’on achèvera cet arpentage provisoire des rues de Prague.

A peine descendu de l’avion, un jour de mars 1993, Jacques Austerlitz se rend en taxi de l’aéroport de Ruzyne (dont sa mère avait dû, il l’apprend plus tard, déblayer les pistes sur ordre des nazis (p.211)) aux Archives d’Etat sur la Karmelitska, au coeur de Prague, espérant retrouver l’adresse du domicile familial. En pénétrant dans ce qui fut à l’origine l’église Sainte-Marie-Madeleine, avant d’être transformé en poste, en caserne, et finalement en archives, il est pris d’un de ses fréquents malaises. Sous la haute voûte en berceau qui rappelle autant celle du Great Eastern Hotel que celle du palais de justice de Bruxelles, ou encore le plafond de la salle des pas perdus de la Gare d’Anvers, il est immédiatement déstabilisé par l’air de famille qu’il remarque entre le bâtiment et les autres productions de « l’époque bourgeoise ».

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Austerlitz est maître dans l’art de dégager, sous l’infinie variété des choses, le soubassement archéologique qui dit l’esprit d’un temps. Mais il n’est pas Michel Foucault, et c’est le corps ici qui parle plus que la raison, la mémoire davantage que l’histoire. Les images les plus contradictoires se mêlent dans son esprit, qui révèlent ses obsessions, ses angoisses, son érudition: un cloître (refuge, bibliothèque, prison), un paquebot (de touristes, de migrants? le Titanic?), un asile, un manège où hommes et bêtes tournent en rond, mais aussi un opéra, écho anticipé à la mère, Agata, et à ses répétitions au Théâtre des Trois-Ordres. Point commun: la dimension carcérale, panoptique, de ces constructions.

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Au lendemain de cette première visite, armé cette fois-ci de son petit appareil photo et de son savoir d’historien de l’architecture, Austerlitz échappe au vertige en prenant quelques clichés et en identifiant de nouvelles formes, plus anciennes. L’escalier, en particulier, retient son attention du fait de sa parenté avec les folies architecturales d’une noblesse anglaise aujourd’hui disparue.

L’inquiétante étrangeté du lieu rappelle bien sûr le Procès dans lequel les bâtiments du pouvoir, spécialement ceux qui rendent la justice, ont un caractère labyrinthique, démesuré, déconcertant. Le narrateur a d’abord bien du mal à se pencher et à se faire comprendre du portier reclus dans son minuscule guichet. Au troisième étage de la Karmelitska, depuis la balustrade de la galerie intérieure, les choses prennent à se yeux des dimensions inhabituelles, disproportionnées.

Il se perd dans les couloirs tel Joseph K à la recherche de son juge d’instruction, dans un immeuble d’un faubourg de la ville. A la différence du récit de Kafka, celui de Sebald n’est pourtant pas irrémédiablement marqué du sceau de l’échec. Même si Austerlitz, à son retour de Prague, sombre dans une profonde dépression, il parvient à retrouver la précieuse adresse et la rencontre avec son ancienne nourrice Vera, le récit qu’elle lui fait de ses années de jeunesse sont une étape décisive de sa recherche (1).

La tension dialectique entre un passé subi et une histoire maîtrisée résume assez bien l’oeuvre dans son ensemble. Le récit dispose à tout instant des traces, des indices, qui permettent de mettre en scène la mémoire involontaire d’Austerlitz, mais ce dernier progresse aussi grâce à la mise en œuvre de techniques spécifiquement historiennes: consultation des archives (qui sont déjà le résultat d’un choix, d’une sélection), y compris les archives cinématographiques (p.290-291) recherches en bibliothèque (rue Richelieu ou BNF (p.324-325)), lecture de thèses (celle d’Adler sur Theresienstadt (p.277)), mise à distance par la photographie, le discours érudit. Dans ce jeu de va-et-vient constant entre histoire et mémoire, entre savoir rationnel et connaissance plus intuitive et émotionnelle, entre mémoire volontaire et involontaire, la Karmelistka apparaît comme un lieu central, l’épisode un moment charnière.

Comme le souligne J. J. Long (2), le personnage est un familier des archives, qu’il utilise dans la première partie du roman et de sa vie comme des substituts à son histoire personnelle. Les monceaux de documents relatifs à l’architecture de l’ère capitaliste qu’il a rassemblés dans son bureau de Londres (p.42) forment ainsi un rempart à l’histoire plus récente et plus tragique, celle qui débute au moment de sa naissance, en 1934, celle qu’il ne veut pas voir, et à laquelle il n’accède le plus souvent qu’incidemment et sans l’avoir cherché. A Prague, pour la première fois, en ces deux jours du printemps 1993, dans la grande bâtisse des Archives d’Etat, Austerlitz plonge volontairement au cœur de son histoire.

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L’archiviste Teresa Ambrosova est une figure étrange à bien des égards, avec sa pâleur diaphane, ses yeux de pervenche, sa petite veine au cou dont la pulsation attire le regard d’Austerlitz, mais elle n’a plus l’aura angoissante des dépositaires kafkaïens de l’autorité. Elle apparaît en Ariane, elle qui, sans se départir de sa réserve et de son efficacité professionnelle, sait accueillir Austerlitz « avec la plus exquise courtoisie », identifier le malaise qui le prend subitement, et y mettre fin en lui offrant un simple verre d’eau.

Le lecteur d’aujourd’hui, en revanche, ne s’y retrouvera pas tout à fait. Le 2/4 de la Karmelitzka abrite depuis 2004 le musée national de musique.

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Notes:

(1) Michael Niehaus, dans un article que j’ai déjà évoqué, insiste davantage sur la dimension déceptive de la recherche. Selon lui l’épisode pragois ne permet aucune véritable libération (p.330) et les personnages sebaldiens semblent  condamnés à traverser les institutions et les bâtiments qui les abritent comme des non-lieux dont ils seraient irrémédiablement exclus. C’est sans doute juste, et à bien des égards le travail d’historien mené par Austerlitz apparait comme un échec, mais on peut aussi, en suivant le propos de Martine Carré, voir dans le retour à Prague une étape essentielle d’une véritable reconstruction, et Austerlitz comme un récit qui couronne le triptyque Vertiges-Emigrants-Anneaux de Saturne en permettant pour la première fois une forme de résolution (p.293) grâce au passage du statut d’historien à celui de témoin oral (p.293), et grâce à la mise au premier plan de la Shoah.

Voir :

Michael Niehaus, "No Foothold. Institutions and Buildings in W. G. Sebald’s Prose.", in Scott Denham et Mark McCulloh (ed) W. G. Sebald, History, Memory, Trauma, Walter de Gruyter, 2006, p.330

Martine Carré, W. G. Sebald, le retour de l’auteur, PUL, 2008, p.281-293.

(2) J. J. Long, W. G. Sebald, Image, Archive, Modernity, CUP, 2007, chapitre 8: "The Archival subject: Austerlitz"



Book days in Brittany: day two

8 novembre 2009

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A la veille de la Toussaint, dans une librairie à l’écart, discrète, recroquevillée pour tout dire, je trouve ce livre dont la composition fut réalisée elle aussi retiré du monde, l’Homme devant la mort en Occident (1977), le grand œuvre de Philippe Ariès. « Historien du dimanche », c’est lui qui le disait. Il disait aussi "réactionnaire".

Toujours est-il que j’aime le « devant » du titre.

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Le soir je lis son avant-propos : il a pu achever son ouvrage au Woodrow Wilson International Center for Scholars de Washington, sis en "un fantastique château de brique rouge dont le style néo-Tudor invite au détachement du siècle", une "abbaye laïque" dont les fenêtres donnent sur le Mall.

Je retrouve dès les premières lignes la puissance des travaux historiques des années 70 : ampleur chronologique, audace des questionnements, beauté tranquille de la langue, souci anthropologique de découvrir « dans le temps » les variants et invariants de notre humanité.

Philippe Ariès, L’homme devant la mort, p.13:

"Nous allons nous demander très naïvement comment meurent les chevaliers dans la Chanson de Roland, les romans de la table ronde, les poèmes de Tristan…"

arièsJ’y reconnais aussi le défaut d’un autre de ses ouvrages, l’Enfant et la vie familiale, que j’avais été amené à étudier plus sérieusement : la focalisation trop exclusive sur les sources littéraires et artistiques. La mort est perçue trop souvent par ceux qui ont écrit, raisonné, représenté. Disent-ils seuls l’esprit du temps ?

Sinon, tout est comme a dit Paul Edel. C’est au bas de la rue Ernest Renan à Tréguier, Côtes d’Armor.

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Lumière parcimonieuse, taux d’humidité assez élevé, bibliothèques ployantes de merveilles par centaines. Le patron devise avec un habitué. Politique internationale, nationale, locale. Vieillissement, retraite, maladie, mort. Riche endroit : outre Ariès, je trouve d’étranges documents sur l’URSS des années 50. Je les offrirai à Monsieur Thée (peut-être nous fera-t-il le plaisir d’une recension? Puisse-t-il m’entendre), je ne peux m’empêcher de les feuilleter. Au hasard dans celui-ci:

Orient soviétique
En Ouzbékistan, p.229:

"Je les ai souvent observées, ces paysannes et ces ouvrières. Elles se tiennent avec la noble réserve, la distinction innée des filles de la steppe. elles ont le regard droit, les traits sereins, le calme des êtres assurés du lendemain qui avancent paisiblement vers l’avenir. Elles sont débarrassées à jamais des stigmates tragiques de l’humiliation, de la peur, de la lutte atroce pour la vie que reflètent tant de regards traqués rencontrés dans les médinas, les bidonvilles et les mechtas d’Afrique, et que l’on ne peut plus oublier"

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Celui-là est nettement plus distancié mais tout aussi exotique

Sur les routes d'URSS

Drôle d’époque et purs objets d’histoire, un orientalisme de Guerre froide dans ces pages qu’on ne trouve nulle part ailleurs qu’en ce lieu miraculeux.

simon dallebach02A la fin, la belle jeune femme blonde qui fouillait les étagères en même temps que moi m’offre cette étude sur Claude Simon .

botticelli_birth_venus_2(on croit rêver !)


Book days in Brittany: day one

2 novembre 2009

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Il faut passer outre le léger agacement. Vu de Bretagne Paris c’est souvent (encore, pas toujours) l’endroit où l’on ne voudrait pour rien au monde habiter, où l’on respire mal (mais respirais-je mieux dans la petite ville du Grand Ouest où se sont tranquillement écoulées mon enfance et mon adolescence?); Paris où l’on vous marche dessus (ah! marcher sur des gens) ; et puis on est si bien, en Bretagne, la nature. La nature en Bretagne, vaste sujet en effet.

On part donc sur les routes pour quelques book days (cette belle expression de Bergounioux, de ses essentiels Carnets de notes). En premiers lieux deux librairies-cafés, ou cafés-librairies, le genre est à la mode, il y a même un réseau entier, une fédération des cafés-librairies bretonnes.

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Première étape à Huelgoat, au sud de Morlaix. Au milieu (enfin au sortir) d’une forêt peuplée de gros rochers ronds, on trouve l’Autre rive.

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Une maison, des fauteuils de cuir, une terrasse plus qu’agréable en cet été indien. La charcuterie est bonne, le tenancier sympathique, si l’on tient compte de mon avertissement liminaire.

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Livres en petit nombre bien sûr, mais c’est là aussi l’intérêt de ce genre d’échoppe : mettre sous les yeux ce qui disparaît habituellement dans la masse des nouveautés. Le librairie sait qu’il n’a aucun intérêt, dans tous les sens du terme, à rivaliser avec les grosses écuries urbaines en proposant les ouvrages dont on parle partout.

La sélection se fait intempestive.

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Plus au nord, dans la baie de Morlaix, le plus ancien (à ma connaissance) des cafés-librairies de la région, qu’on fréquente régulièrement depuis dix ans. Caplan and Co, à Poul Roudou pour être précis.

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Sélection littérature assez impeccable, beaucoup de philosophie, quasiment tout Gracq chez Corti (ce que, pour le coup, on ne trouve pas toujours ailleurs).

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Petite promenade au bord de la mer, la lumière ingrate me convient bien. Puis On the road again, direction les librairies d’occasion plus à l’est.

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Qu’as-tu donc dans ton panier (2) (pour les vacances)?

12 juillet 2009

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Choix stratégique s’il en est quand on s’éloigne un long moment de sa bibliothèque et quand on sait qu’on n’aura pas toujours la chance de tomber sur des étagères aussi bien fournies que celles de cette pension du bout du monde, que je n’ai pu m’empêcher de prendre en photo.

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Des impératifs de taille, de poids, d’épaisseur, un équilibre entre gros ouvrages qui permettent de tenir la distance et plus petits qui brisent avantageusement le rythme. Relectures et découvertes. De la littérature, de l’histoire, de la philosophie, pour être partout chez soi et ailleurs.

Ainsi des classiques, sur lesquels se reposer:

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Formed'une ville

De ces monuments qu’on se promettait depuis longtemps de lire, et qu’une édition nouvelle vient opportunément mettre sur le chemin:

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Un autre que je me suis plus vite procuré. Déjà entamé et comme toujours limpide, puissant et novateur:

Didi

Mais aussi, dans le même genre:

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Les Considérations inactuelles, notamment celle que j’ai souvent aperçue au détour d’une page, d’une note: "De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie".

Tout un programme, qui ne sera sans doute pas sans lien avec celui, fort suggestif, que propose Benedict Anderson :

Bannières

Et encore plus avec celui-là, qu’aucun éditeur français ne semble en revanche disposé à faire traduire:

Culture time

Pourtant c’est le petit dernier, le plus léger, qui, je l’espère (je le crois), me donnera le plus de plaisir:

Spoerri


Qu’as-tu donc (bientôt) dans ton panier? (1)

22 juin 2009

Librairies

Trois livres qui me semblent bien prometteurs, judicieusement mis en valeur dans une de mes librairies favorites.

D’abord aux excellentes Editions de l’Eclat (philosophie, sciences humaines notamment), ces deux collectifs sous la direction de Philippe Simay, qui complètent une importante actualité Benjamin, comme on dit.

L’un date un peu (2006), mais peu importe

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La recension qui en est faite ici est engageante

L’autre est un peu plus récent (septembre 2008)

capitales modernité

Le dernier vient de paraître chez Allia, autre éditeur très estimable

Frances yates

Frances A. Yates s’est surtout fait connaître par son travail sur l’Art de la mémoire de l’Antiquité à la Renaissance.

A suivre


Lectures urbaines de Jacques Roubaud

17 juin 2009

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Le Grand Incendie de Londres, p.133-134

« J’aime les itinéraires familiers, les parcours accomplis une infinité de fois, vers des points invariables, les bibliothèques par exemple, les endroits où habite celle que j’aime et avec laquelle je ne vis pas. La familiarité réduit le temps, permet la contemplation oisive et rêveuse de ce qui se passe, comme la contemplation intérieure (je travaille beaucoup ainsi); la durée s’allège, la fatigue (plus menaçante pour moi quand j’avance en années) s’éloigne, du plaisir de la reconnaissance, moins épuisant si moins exaltant que celui de la surprise, que peut donner un chemin inconnu.
Quand je pars sans but, comme cela, pour marcher, je ne vais pas, je ne vais presque jamais, au hasard. Le hasard dans la marche m’est peu attirant, comme il ne l’était guère en littérature pour mon maître Raymond Queneau. (…)
C’est pourquoi j’ai un goût très vif pour les parcours obligés, où l’itinéraire, non prévisible à l’avance au sens où je ne le connaîtrais, est néanmoins nécessaire, dès lors que la ou les règles qui guideront mes pas auront été par moi choisies. Ces règles peuvent être très contraignantes, absurdes, bizarres; pour m’en tenir ici à la ville, je peux décider de n’avancer qu’en empruntant des rues à nom de lieu, par exemple (c’est particulièrement facile dans le quartier de Saint-Lazare, le mien autrefois, où elles abondent), ce qui m’amène parfois à des culs-de-sac (en ce sens) d’où je ne peux me sortir que par un coup de force, un ‘clinamen’. »

Jacques Roubaud dit détester Paris, ses voitures, son bruit, son froid, depuis son arrivée, en provenance du Midi, au cours de l’hiver glacial de 1944. Sa préférence va à Londres, qu’il aime pour ainsi dire platoniquement, au sens où il n’y a jamais habité, et préfère ne jamais le faire par peur de briser le charme. Pour apprivoiser la capitale française, Roubaud marche donc, beaucoup. Il pratique l’itinéraire comme la littérature, sous contraintes.

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Le dimanche 7 juin, au Pavillon de l’Arsenal, il a une heure durant alterné lectures et commentaires de son œuvre,  dans le cadre de la manifestation Paris en toutes lettres, qui m’avait déjà permis d’assister, la veille, au dialogue entre Patrick Deville et Jean Rolin. Roubaud n’a pas lu le passage qui précède mais en a, sans le citer, repris l’essentiel. Les oeuvres choisies, en partie tirées de  La Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, n’étaient d’ailleurs pas mes préférées de l’écrivain, dont j’aime la forme plus ouvertement autobiographique et plus méditative (série du Grand Incendie, Quelque chose noir), dans laquelle le jeu oulipien est toujours présent, et toujours créateur, mais le ludique comme tenu à distance par la gravité du propos.

N’empêche, la séance lui a permis de dire de bien belles choses des rapports de la ville et de la littérature. L’urbain, Paris en particulier, n’est pas qu’un espace à maîtriser, ni uniquement un sujet à saisir, c’est surtout un moteur, une matrice, qui met en branle tout le processus de création. Roubaud compose mentalement, en marchant, et ne couche ses poèmes sur le papier qu’ensuite, revenu chez lui. La lecture des autres l’invite à parcourir les rues, et la déambulation pousse, en retour, à l’écriture ou la réécriture. En 2001 à l’occasion d’une journée d’hommage à Perec organisée par l’Oulipo et d’une nouvelle tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Roubaud a rappellé comment il avait  avait choisi la rue Perec, pour rédiger in situ et en public un poème d’hommage au cher disparu. A l’écoute des extraits lus par l’auteur, La Forme d’une ville est apparu comme une grande citation de Courir les rues de Queneau.

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Ainsi le début de Rue Volta, reprise du poème du "maître"

« Plus de « petite échoppe ancienne »
au 5 de la rue Volta
survivance « électricienne »
que le progrès englouta »

Inventaire après décès du monde de Queneau. La ville, la grande ville devient le témoin privilégié du passage du temps, précisément parce qu’elle change sans cesse. Le jeu littéraire sur l’accumulation, la citation, se fait mélancolique quand il dresse la liste de ce qui n’est plus.
Pourtant, jamais je n’ai retrouvé dans les poèmes de la Forme d’une ville la beauté poignante de l’ouverture du Grand Incendie.

« 1. Ce matin du 11 juin 1985
Ce matin du 11 juin 1985 (il est cinq heures), pendant que j’écris sur le peu de place laissé libre par les papiers à la surface de mon bureau, j’entends passer, dans la rue des Francs-Bourgeois, deux étages plus bas à ma gauche, une voiture de livraison qui s’arrête devant l’ex-Nicolas, sans doute, à côté de la boucherie Arnoult.
Le moteur tourne, et , tandis que j’écoute le bruit des voix et des caisses, vient de s’éloigner invisiblement le moment intense d’angoisse et d’hésitation à commencer à écrire ceci, en lignes qui seront noires et serrées, aux lettres minuscules, sans ratures, sans repentirs, sans réflexion, sans imagination, sans impatience, sans promesses sinon de leur existence assurée ligne après ligne sur la page de cahier où je les écris. » Le Grand Incendie,
p. 13

Ni le bonheur de ces irrésistibles « trajectoires » en quête de livres:

« Du Crescent Hotel à la British Library, de la British Library chez Dillon’s, ou Foyle’s à Hatchard’s (qui est sur Picadilly), Londres présente ainsi des trajectoires quasi obligées, des parcours que je pourrais presque faire les yeux fermés, que j’ai fait d’innombrables fois, sans réfléchir. C’est une sorte de « noyau dur » de la ville qui s’établit, autour des endroits à livres.
Il en est d’ailleurs un peu de même à Paris, entre les bibliothèques (BN, Arsenal, Sorbonne, Mazarine) et les librairies fournisseuses de livres anglais (entre deux « pôles » à livres: le « triangle » des Tuileries, « Bermudes » des grandes librairies traditionnelles anglo-saxonnes: Brentano’s, Galignani, Smith and Sons; le « quadrilatère » du Luxembourg: Shakespeare and Co, Attica (Rue des Ecoles), Gibert, le Nouveau Quartier Latin, en haut du boulevard Saint-Michel. (Je les dispose, constellations d’un ciel de lectures, autour de deux jardins, puisque c’est là, bien souvent, que je fais le point de mes achats)).
Toute ville pour moi est, d’abord, livres, et lectures. Je ne marche,
Homo lisens, comme j’ai dit, je ne prends les métros, les trains, les autobus pour ainsi dire jamais sans un livre, des livres: ils m’accompagnent, dans mes poches, dans des sacs plastiques  de librairies ou d’éditeurs. Londres offre aussi, au hasard des rues, d’innombrables petites librairies, des « antiquarian bookshops », sans compter les « book fairs », les « foires à livres » qui fleurissent parfois dans les halls d’hôtels, les marchés, les jardins de presbytères. Je m’y arrête toujours, même quand je n’y achète rien. Tout pratiquant des villes a sa topographie personnelle, orientée autour des architectures, des musées, des vêtements, des nourritures. La mienne est livres. » Le Grand Incendie de Londres, p.240-241

On en trouve un écho sombre dans les pérégrinations rituelles de Pierre Bergounioux et de son frère Gabriel. Son « book day » du 21 mai 1983:

«  Nous exécutons un plan tracé à l’avance. Après une assez belle moisson, rue de l’Odéon, chou blanc rues Saint-Sulpice et Bonaparte. Un orage nous contraint de chercher refuge dans un café. Ensuite, nous parcourons les rues Dauphine, Mazarine, de Seine. Je ne vois rien, aux vitrines des galeries, qui me plaise. La poignée du cartable me scie la main. C’est par un acte exprès de la volonté que je parviens à mettre un pied devant l’autre. Nous passons devant l’Ecole pratique des hautes études, rue de Tournon. C’est là, il y a treize ans, que j’avais rencontré Roland Barthes. Il est mort depuis trois ans. L’abîme nous talonne. Paris m’oppresse toujours. Trop de mouvement, de bruit, d’événements.
Nous nous séparons place de l’Odéon après avoir parlé encore un peu, mais avec angoisse, dans cette espèce de distraction qui nous vient d’être au coeur de Paris, loin de la petite patrie, de nos enfances, de nous-mêmes. »
Carnet de notes 1980-1990, p.207


Dictionnaire des lieux sebaldiens (2): Le Havane

11 juin 2009

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Austerlitz, p. 301

« Je rencontrai Austerlitz comme prévu, le jour de mon arrivée, au bistrot Le Havane, sur le boulevard Auguste-Blanqui, non loin de la station de métro Glacière. Quand j’entrai dans ce bar assez sombre, même en milieu de journée, défilaient sur l’écran de télévision d’au moins deux mètres carrés, installé en hauteur dans la salle, les images des gigantesques volutes de fumée qui depuis plusieurs semaines étouffaient les villages et les villes d’Indonésie et répandaient une cendre gris clair sur les têtes de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se risquaient à sortir de leur maison avec un masque de protection. Un moment nous regardâmes tous deux le spectacle de cette catastrophe qui se déroulait à l’autre bout du monde avant qu’Austerlitz, sans préambule, comme à son habitude, ne commence à se raconter.» (Traduction Patrick Charbonneau)

Les cafés, sous toutes leurs formes, sont particulièrement importants dans le récit, cadres privilégiés des confessions et des remémorations de Jacques Austerlitz. La rencontre inaugurale avec le narrateur a lieu en juin 1967 au buffet de la gare d’Anvers (p.15). La promenade du lendemain les mène dans "un bistro du marché aux gants" (p.22) et des retrouvailles imprévues se déroulent quelques jours plus tard dans un « minuscule estaminet » de la banlieue industrielle de Liège, le Café des Espérances (p.37). Dans un "café à billard" de Terneuzen, quelques temps plus tard, Austerlitz et le narrateur contemplent "l’immense embouchure de l’Escaut noyée dans un brouillard gris" (p.41). Les premières paroles autobiographiques, touchant à l’enfance galloise, sont prononcées dans le salon-bar du Great Eastern Hotel de Londres en décembre 1996.

Les cafés se font plus rares dans les autres oeuvres de Sebald. Dans Vertiges (p.65-66), le buffet de la Ferrovia de Venise, "telle une île ancrée au milieu d’une  foule qui ondoyait comme les blés", avec ses serveuses-vigies et ses garçons coupeurs de têtes, est beaucoup moins rassurant, et invite à la fuite.

Le Havane est le théâtre du dernier récit d’Austerlitz, à la fin de l’été caniculaire de 1997. Située dans le XIIIème arrondissement de Paris, à proximité de son ancien appartement, rue des Cinq-Diamants, et de la dernière adresse de son père, rue Barrault, la brasserie offre un recoin sombre et calme où Jacques Austerlitz peut librement achever son travail d’histoire et de mémoire. Trois rencontres y ont lieu, au cours de trois journées. Trois moments décisifs : le récit de l’arrivée à Paris en 1958, rue Émile-Zola, et de la rencontre avec Marie de Verneuil; la description critique de la Bibliothèque François Mitterrand; la remise des clés de la maison d’Austerlitz au narrateur, qui ouvre sur l’épilogue.

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Le matin pluvieux de juin 2009 où je m’y suis rendu, le Havane offrait un semblable abri, une semblable obscurité, et les mêmes écrans, qui diffusaient cependant des images qu’on pourra juger moins inquiétantes.


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