Thomas Bernhard, Béton, p.154
Sans doute n’ai-je, toujours à nouveau, pas pu commencer mon travail uniquement parce que les livres et les écrits n’étaient pas bien rangés sur ma table, me suis-je dit.
(Gallimard, traduction Gilberte Lambrichs)
Je vivrai paisiblement dans une petite maison située aux environs d’un endroit quelconque, jouissant d’un repos où je ne réaliserai pas l’œuvre que je ne réalise pas non plus aujourd’hui, et je me chercherai, pour continuer à ne pas la réaliser, des excuses différentes de celles grâce auxquelles je me dérobe aujourd’hui.
(Christian Bourgois, traduction de Françoise Laye)
Depuis quelques mois, peut-être sous l’influence des Films rêvés d’Éric Pauwels, ou bien de tel ou tel passage de tel ou tel livre de Sebald, j’accumule les citations relatives aux lieux rêvés, moins des utopies que des refuges.

Fred Deux, Continuum, Journal 1999, p.363:
30 décembre
Pourquoi insister (à écrire)?
Nettoyage? Il y a de ça. Pas seulement.
C’est comme d’avoir nettoyé la pierre de la tombe, dans le cimetière de Boulogne, où père, mère, grand-mère reposent!
Je crois qu’ils reposent vraiment? Je n’ai pas besoin d’aller vers eux.
Puisque je suis leur tombe.
J’ai sorti des feuilles, toutes blanches et certaines tachées. Tout est prêt.
(André Dimanche, 2001)
Frédéric Pajak, Manifeste incertain, p.20:
Je ne traîne pas dans les cimetières.
Sous les pierres, sous la terre, il n’y a personne.
(Noir sur blanc, 2012)
Carnet de notes 2000-2010 de Pierre Bergounioux
Écorces de Georges Didi-Huberman
Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka
Quatre conférences de Claude Simon
La Bibliothèque de Warburg de Jacques Roubaud
L’Ascension du Haut-Mal de David B.
Suburbs de Raphaël Meltz
Humour de Frédéric Pajak et Yves Tenret
Somaland d’Éric Chauvier
Jimmy Corrigan de Chris Ware
Penser / Classer de Georges Perec
Beaucoup de jours: D’après Ulysse de James Joyce de Philippe Forest
L’herbe des nuits de Patrick Modiano
Continuum. Journal 1999 de Fred Deux
Ravel de Jean Echenoz
Recouvrance de Frédéric-Yves Jeannet
Journal de Jean-Patrick Manchette
Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, de Luc Boltanski
Un jardin en Allemagne de Georges-Arthur Goldschmidt
L’auteur et moi d’Éric Chevillard
Manifeste incertain de Frédéric Pajak, dans lequel je lisais hier soir cette résolution:
Je décide de me mettre sérieusement à ce "manifeste", d’écrire et de dessiner quand ça me chante. Et de lire, ou plutôt de relire différentes énormités, contemporaines ou pas. Lire, et vivre. Dire un peu ce que je lis, ce que je vis, pourquoi, comment.

Bonne année.
À un moment, Jean Echenoz s’interroge :
14, p.79
Tout cela ayant déjà été décrit mille fois, peut-être n’est-il pas la peine de s’attarder encore sur cet opéra sordide et puant.
(Minuit, 2012)
Et puis finalement
p.82 :
C’est alors qu’après les trois premiers obus tombés trop loin, puis vainement explosés au-delà des lignes, un quatrième percutant de 105 mieux ajusté a produit de meilleurs résultats dans la tranchée : après qu’il a disloqué l’ordonnance du capitaine en six morceaux, quelques-uns de ses éclats ont décapité un agent de liaison, cloué Bossis par le plexus à un étai de sape, haché divers soldats sous divers angles et sectionné longitudinalement le corps d’un chasseur-éclaireur. Posté non loin de celui-ci, Anthime a pu distinguer un instant, de la cervelle au bassin, tous les organes du chasseur-éclaireur coupés en eux comme sur une planche anatomique, avant de s’accroupir spontanément en perte d’équilibre pour essayer de se protéger, assourdi par l’énorme fracas, aveuglé par les torrents de pierres, de terre, de nuées de poussière et de fumée, tout en vomissant de peur et de répulsion sur ses mollets et autour d’eux, ses chaussures enfoncées jusqu’aux chevilles dans la boue.

Thomas Bernhard, Corrections, p.379-380 :
A Altensam, la nuit, la voracité des vers du bois l’a empêché de dormir, partout et la nuit, comme il est naturel, la finesse de son ouïe et son cerveau ultra-sensible lui ont fait entendre avec la plus grande netteté le ver du bois au travail ; dans les lattes et sous les lattes du plancher, dans les armoires et les commodes, principalement dans toutes les armoires à tiroirs, selon Roithamer, dans les portes et les croisillons des fenêtres et même dans les pendules, dans les chaises et les fauteuils, il a toujours pu distinguer exactement où et dans quel objet, dans quel meuble un ver du bois était au travail ; effectivement le ver du bois s’était même déjà creusé une galerie dans son propre lit ; pendant qu’il restait éveillé dans son lit toute la nuit, ainsi écrit Roithamer, il avait suivi, il avait été obligé de suivre le travail des vers du bois avec l’attention la plus grande, il avait respiré l’odeur douceâtre de la poussière de bois fraîche et il avait dû constater avec accablement qu’au cours des années des milliers, il se peut des dizaines et des centaines de milliers de vers du bois s’étaient attaqués à Altensam pour, comme il avait été toujours forcé de le penser durant la nuit, ronger Altensam, grignoter et ronger Altensam jusqu’à la dernière parcelle, et le ronger tout le temps nécessaire jusqu’à ce qu’en un seul instant, qui peut-être ne se fera pas tellement sentir, il s’effondre sur ses bases.
(Gallimard, L’Imaginaire, traduction Albert Kohn)
W. G Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.259-260:
Bientôt, on fut obligé d’abandonner les étages supérieurs voire des ailes entières et de se retirer dans quelques pièces encore praticables au rez-de-chaussée. Les fenêtres des étages condamnés se ternirent derrière les toiles d’araignées, la pourriture sèche gagna du terrain, les insectes transportèrent les spores du champignon jusque dans les angles les plus reculés, des moisissures brunes violacées et noires présentant des formes monstrueuses, parfois grandes comme des têtes de bœufs, apparurent aux murs et aux plafonds. Les planchers commencèrent à céder, les charpentes des toitures à ployer. Boiseries et cages d’escalier, depuis longtemps pourries en dedans, tombaient parfois dans la nuit en poussière jaune soufre. Les catastrophes, sous forme de soudains effondrement intervenant le plus souvent après de longues périodes de pluie ou de sécheresse ou, d’une manière générale, lorsque le temps changeait, se produisaient au beau milieu de ce processus de désagrégation rampant, devenu pour ainsi dire la norme, donc quelque chose qu’on ne percevait même plus et dont la progression d’un jour à l’autre était d’ailleurs pratiquement imperceptible.
(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)
W. G. Sebald, Vertiges, p.132
La ville est déjà plongée dans le noir.
(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)
Franz Kafka, Journal, 25 juin 1914
Une apparition se préparait, qui allait me libérer.
(LP, traduction Marthe Robert)
Suite des allers-retours Sebald-Kafka à partir du troisième récit de Vertiges, "Le Dr. K va prendre les bains à Riva" (1). J’ai mis un peu de temps à retrouver la source de l’épisode triestin, qui ne figure ni dans les Lettres à Felice de l’automne 1913, ni dans le Journal de la même période. Tout juste Kafka fait-il allusion, dans une carte postale datée du 15 septembre, au voyage en bateau
léger mal de mer qui m’a pris lors de la traversée
de Trieste à Venise, où il reste quelques jours à l’hôtel Sandwirth, sur la Riva degli Schiavoni. J’y reviendrai.
Après une recherche sommaire sur internet ("Kafka + Trieste"), c’est dans la traduction anglaise du premier tome de la biographie de Kafka par Reiner Stach (2) que j’ai fini par comprendre le fin mot de l’histoire. Sebald, nous dit Stach, aurait en fait fondé son récit sur une entrée du Journal postérieure de plusieurs mois au voyage en Italie du Nord, celle du 25 juin 1914, dans laquelle Kafka consigne un rêve de la nuit passée. Démarche «pleine d’esprit», sans doute, mais «plainly short on empiricism», juge le biographe (pourquoi, pendant qu’on y est, ne pas lui faire rencontrer Joyce et Svevo dans les rues de Trieste? écrit-il encore), d’autant que le rêve aurait fort bien pu se dérouler à Venise.
W. G. Sebald, Vertiges, p.132-133
Franz Kafka, Journal, p.370-372
A l’hôtel, il s’allonge sur le lit et les bras croisés derrière la tête regarde
je levai les yeux
le plafond. Des cris isolés parviennent
poussés de force à l’intérieur
dans la chambre à travers les rideaux agités par la brise. Le Dr K. sait qu’il existe dans cette ville un ange d’airain qui tue les voyageurs venus du Nord et il songe à sortir. Aux frontières de la fatigue serinante et du demi-sommeil, il parcourt les ruelles du vieux port et éprouve sous sa peau la sensation de l’homme libre qui, attendant sur le bord du trottoir, flotte légèrement au-dessus du sol. Les reflets mouvants de la lumière sur le plafond
Enfin, enfin, si je ne me trompais pas, cette chambre secouée en tous sens par moi commençait à bouger.
lui signalent que d’un instant à l’autre celui-ci va être percé, va s’ouvrir sur quelque chose. Déjà
Cela commençait sur les bords du plafond blanc garni de
l’enduit se désagrège
fragiles moulures de plâtre. De petits moellons se détachèrent et tombèrent comme par accident sur le plancher, claquant de temps à autre d’un coup sec.
et dans un nuage de poussière de plâtre
chute du mortier
descend lentement, au cœur de la pénombre, une silhouette drapée de voiles bleutés retenus par des lanières d’or,
linges d’un violet bleuâtre ornés de cordons d’or
parée de grandes ailes blanches à l’éclat diapré de la soie, brandissant à l’horizontale un glaive dans sa dextre. Un ange,
« Tiens , un ange ! pensai-je
véritablement, pensa le Dr K. une fois qu’il eut réussi à reprendre son souffle ; toute la journée il a volé vers moi
il vole à ma rencontre toute la journée, et moi incrédule, je ne le savais pas
et dans mon incrédulité je n’en ai rien su. Maintenant il ne va pas tarder à m’adresser la parole,
il va me parler. »
pensa-t-il en baissant les yeux. Mais quand il les releva, l’ange, qui pendait maintenant assez bas sous le plafond refermé, n’était plus un ange vivant, mais seulement
une statue de bois peint
ce n’était plus un ange vivant, simplement une figure de proue en bois peint
provenant d’un éperon de navire,
comme celles qu’on voit suspendues au plafond des tavernes à matelots.
comme on en voit accrochées dans les bars à matelots. Le pommeau du glaive était sculpté pour servir de bougeoir et retenir
recueillir
les coulures
gouttes
du
de
suif.
Rien de plus.
Franz Kafka, Lettres à Felice, p.527
Au lieu de supplier mon directeur à genoux de m’emmener à Vienne, que ne l’ai-je supplié de ne pas m’emmener.
(TII, Gallimard, 1972, traduit par Marthe Robert)
W. G. Sebald, Vertiges, p.130
Le plus pénible est peut-être de continuer vaille que vaille.
(Actes Sud, traduction de Patrick Charbonneau)
Martin Klebes, "Infinite Journey : from Kafka to Sebald", p.133
To trace these internal states back to Kafka’s letter to Felice or to his diary is either to fall into a trap or to set up a trap oneself.
(in J.J. Long et A. Whitehead, W.G. Sebald – A critical companion, p.123-139, UWP, 2004)
J’ai ce rêve borgésien de livres entiers composés d’un livre et des livres qui l’ont inspiré d’une manière ou d’une autre, ou qu’il a inspiré, ainsi que des livres d’où ces derniers sont nés, ou auxquels ils ont eux-mêmes donné naissance. Et ainsi de suite. Leurs lignes seraient entremêlées et disposées successivement au gré des citations, emprunts, plagiats, clins d’oeil. Apparaîtraient sans doute, si l’on prend soin de choisir le bon point de départ, des livres sans fin – comme des miroirs se reflètent.
En dépit de l’avertissement formulé plus haut par Martin Klebes, c’est guidé par cette idée – ici illustrée en sa première étape – que je me suis amusé à rechercher les sources littérales du troisième récit de Vertiges, faisant à cette occasion, de Sebald à Kafka, le voyage inverse (mais tout aussi infini) de celui que l’universitaire américain propose. À sa manière si caractéristique, et déjà éprouvée dans le premier récit, "Beyle ou le singulier phénomène de l’amour" – où il fait entendre, mêlée à sa prose, transformée, et pourtant toujours sensible, celle d’Henry Beyle/Stendhal – Sebald retrace un court épisode de la vie de Kafka: le séjour à Riva, au bord du Lac de Garde, en septembre 1913, que ce dernier a relaté dans son journal et surtout dans ses lettres à Felice.
Au cours de cette série, les lignes de Kafka apparaîtront en grisé, sous forme de citations introduites comme des échos – ou des fantômes – dans celles celles de Sebald. Parfois, elles prendront le dessus, et ce sont alors les fragments de Sebald qui viendront hanter ceux de Kafka.
Vertiges, p.129-131
Lettres à Felice, T2, p.523-530
"Le samedi 6 septembre 1913, le vice-secrétaire de la compagnie pragoise d’assurance ouvrière, le Dr K. , est en route pour Vienne, où il doit assister à un congrès sur le secourisme et l’hygiène.
Hier au dernier moment on a tout de même décidé que j’irai.
Dehors, c’est déjà la gare de Heiligenstadt. Sinistre, vide, avec des trains vides.
vide avec des trains vides
Rien que des stations de bout de ligne. Le Dr K. sait qu’il aurait dû supplier à genoux le directeur de ne pas l’emmener avec lui. Mais maintenant il est trop tard.
Si je pouvais annuler ces journées à Vienne – et cela jusqu’à la racine -, ce serait le mieux.
A Vienne, le Dr K. s’installe à l’hôtel Matschakerhof, par sympathie pour Grillparzer, qui y déjeunait
"très simple, mais bon", comme dit Laube, son biographe.
tous les midis. Un acte de piété
qui malheureusement s’avère inefficace. La plupart du temps, le Dr K. se sent très mal. Il souffre d’oppression et de troubles visuels.
je me suis mis des compresses sur le front
sur la tête,
ce qui ne m’a pas empêché de me retourner inutilement en tous sens
Insomnie impitoyable.
reste longtemps debout près de la fenêtre à regarder par la ruelle et souhaite se retrouver
couché
quelques étages plus bas, sous terre.
quelques étages plus bas sous terre.
Bien qu’il décommande autant qu’il le peut, il se retrouve, lui semble-t-il, constamment au milieu d’une foule effrayante de gens.
un nombre de gens effrayant
Assis comme un fantôme
je joue à leur table le rôle du revenant
à leur table, l’angoisse l’étreint et il se croit percé à jour par chaque regard qui l’effleure.
Il est impossible,
impossible de tout dire, et impossible de ne pas tout dire. Impossible de garder sa liberté, impossible de ne pas la garder.
note-t-il le lendemain,
J’y pensais dans le train tout en bavardant avec P.
de mener la seule vie possible,
je veux dire vivre ensemble, chacun libre, chacun pour soi, n’être marié ni extérieurement ni réellement, être simplement ensemble
de vivre en communauté avec une femme, chacun libre, chacun pour soi, mariés ni extérieurement ni réellement, de seulement être ensemble
et avoir fait par là le dernier pas possible au-delà de l’amitié virile,
le seul pas possible pour dépasser l’amitié masculine
tout contre la frontière qui m’est assignée, là où le pied se met déjà en mouvement.
le pied qui va l’écraser.
Dans le tramway, il ressent soudain une violente aversion pour Pick,
bavardage stupide
dans l’ensemble, un très brave homme
parce que celui-ci a une petite faille désagréable dans sa personne
son caractère
par laquelle parfois, constate à présent le Dr K., son être ressort
en rampant tout entier
tout entier. L’irritation du Dr K. s’exacerbe encore
Pitié et ennui
lorsqu’il s’avère qu’Ehrenstein, tout comme Pick, porte une moustache noire et pourrait presque être son frère jumeau.

Comme deux gouttes d’eau, ne peut s’empêcher de penser le Dr K. Sur le chemin du Prater, la compagnie des deux hommes lui apparait de plus en plus comme une monstruosité, et sur le lac aux Gondoles, déjà, il se sent complètement prisonnier. C’est une faible consolation de voir qu’ils le ramènent à terre. Ils auraient pu tout aussi bien l’assommer
Maux de tête continuels.
à coups de rame. Lise Kaznelson,
Lise Weltsch
qui est aussi de la partie,

traverse à présent la forêt vierge sur un manège.
"Un jour dans la jungle" (de quel air emprunté elle se tient en haut, sa robe qui se gonfle
bouffante
bien faite, lamentablement portée).
Le Dr K. la voit perchée, là-haut, désemparée,
Ma compassion pour ces sortes de filles
Quand tous ensemble, par plaisanterie, ils se font photographier en passagers d’un aéroplane survolant la grande roue et les flèches de l’église votive, le Dr K., à son propre étonnement, est le seul qui, à cette hauteur, parvienne encore à esquisser un semblant de sourire.
Photographie, tir, manège."


Et je pensai de nouveau qu’il eût beaucoup mieux valu lire mon Gogol et mon Pascal et mon Montaigne, ou jouer du Schönberg ou du Satie, ou encore tout simplement arpenter les rues de Vienne.
(Folio, traduction de Bernard Kreiss)
Troisième édition, déjà, de mon palmarès annuel et personnel, très personnel, pas toujours – pas souvent – "sur le fil de l’actualité culturelle", comme dit quelqu’un à la radio. De certains des livres qui suivent j’ai cru pouvoir dire des choses qui n’auraient pas encore été dites, d’autres seulement citer quelques passages. Il y en a que je n’ai voulu (pu) qu’admirer en silence. Voici en tout cas ceux qui me sont restés et qui reviendront sans doute dans les années qui viennent à côté de ceux que je relis compulsivement depuis des années.
Dans l’ordre chronologique de leur apparition:
- Saul Friedlander, Quand vient le souvenir
- Orlando Figès, Les chuchoteurs
- Eric Chauvier, Contre Télérama
- Julius Margolin, Voyage au pays des Ze-Ka
- Alix Cléo-Roubaud, Journal
- H. G. Adler, Un voyage
- Emilio Gentile, L’Apocalypse de la modernité
- Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être
- Daniel Clowes, Wilson
- Jack Kerouac, Sur la route, le rouleau original
- Thomas Bernhard, Perturbation
- Tony Judt, The Memory Chalet
- Frédéric-Yves Jeannet, Charité
- Mireille Calle-Gruber, Claude Simon, une vie à écrire
- Anton Tchékhov, Drame de chasse
- Arno Schmidt, Scènes de la vie d’un faune
- Paul Nizon, Le livret de l’amour
- Thomas Bernhard, Des arbres à abattre
- enfin celui que je viens de refermer: le court essai d’autobiographie de Thomas Bernhard, encore et toujours lui, intitulé Trois jours, dont j’extrais ceci
Dans mon travail, quand apparaissent quelque part les signes avant-coureurs d’une histoire, ou simplement quand je vois se dessiner quelque part au loin, derrière une colline de prose, un soupçon d’histoire, je tire à vue.
qui me ramène tout droit à mes considérations d’il y a un an.

c’est une chose de faire un signe à un collègue qui s’en est allé, c’en est une autre d’avoir le sentiment que l’on vous en a adressé un, depuis l’autre rive.
(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)
Tentant de comprendre, il y a maintenant quelque temps, ma compulsion à relire certaines œuvres, faisant même de cette compulsion l’un des critères les plus pertinents pour juger de leur grandeur, j’avais formulé cette explication déceptive et paradoxale selon laquelle un texte ne me devient essentiel que parce que j’en oublie la plupart des détails, du moins les grandes lignes, ce qui fait en réalité que les détails, tout en restant bien vivants, se mettent à flotter de manière plus ou moins anarchique dans mon esprit, me donnant sans doute l’envie jamais rassasiée de les remettre dans le bon ordre. C’est donc à une faiblesse personnelle, aux ratés de ma mémoire en l’occurrence, que je mesurai la qualité d’un livre. A quoi sert d’ailleurs ce blog où je collecte des citations, les légende, puis les classe en catégories comme un entomologiste épingle ses papillons, si ce n’est à combattre ma propension à l’oubli, tout en espérant secrètement ne jamais remporter la moindre victoire?
A la relecture des portraits rassemblés par Sebald dans ses Séjours à la campagne, je fus donc heureusement surpris de trouver la remarque suivante, au sujet de Johann Peter Hebel
Or maintenant, je n’arrête pas de lire et de relire les histoires de son almanach, peut-être parce qu’une marque de leur perfection, comme le note Benjamin, est qu’on puisse aussi facilement les oublier.
Émanant de l’écrivain que je tenais d’une part pour le plus scrupuleux et érudit des lecteurs, d’autre part pour celui dont l’œuvre restait le plus profondément « perdue dans ma mémoire » (si j’ose dire), cette confession m’apparut comme un signe amical « depuis l’autre rive », de ceux que tout lecteur un peu obsédé, un peu mégalomane, a parfois l’impression de recevoir de ses auteurs favoris.
J’aurais pu considérer que cette conception pour le moins hétérodoxe de la perfection littéraire relevait du jugement de circonstance ou d’une forme avancée de scolastique littéraire, et que Sebald s’était quelque peu laissé emporter par son goût (particulièrement développé dans les lignes qu’il consacre à Hebel) des inversions, des changements de proportions et des renversements de perspective, si je n’avais lu cette longue question
Comment saurait-on comprendre un auteur qui, harcelé par tant d’ombres menaçantes, répand néanmoins à chaque page la plus agréable des lumières, un auteur qui composait des pièces humoristiques par pur désespoir, qui écrivait presque toujours la même chose sans jamais se répéter, qui en venait à ne plus comprendre ses propres pensées, aiguisées aux détails les plus infimes, qui avait les deux pieds sur terre et se perdait sans retenue dans des sphères éthérées, dont la prose a la propriété de se dissoudre à la lecture si bien que, quelques heures après, on ne se rappelle déjà presque plus les personnages, les événements et les choses dont il était question ?
quelques cent vingt pages plus loin, au début de l’hommage qu’il rend à Robert Walser.
Pour certains lecteurs, dont je suis, ce qui fait la grandeur d’une œuvre, c’est bien une certaine qualité de transparence (celle qu’évoque encore Sebald, dans les pas de Starobinski, à propos de Rousseau), cette « propriété de se dissoudre » au point de lui donner la physionomie du souvenir. Une prose assez puissante et assez légère pour maintenir le lecteur en apesanteur ; suffisamment diaphane et labyrinthique pour l’égarer, lui faire perdre la mémoire, se rendre inoubliable.
How small a thought it takes to fill a whole life.