On the road (9): Central City, Colorado

29 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.187

Central City est à trois mille mètres d’altitude; au début ça te tourne la tête, et puis ça te crève, pour finir par te mettre la fièvre à l’âme.

Image: Klaus Kinski dans Fitzcarraldo, de Werner Herzog (1982)

On the road (7): Ogallala, Nebraska

27 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.158

On les a regardé disparaître dans la nuit vers les baraques, au bout de la ville, un gars en blue-jean qui regardait passer la nuit leur avait dit qu’ils y trouveraient les types de l’embauche.

Photo: Walker Evans, Subway portraits (1938-1941)

On the road (5): Preston, Nebraska

25 mai 2011

Jack Kerouac, Sur la route, p.148

Nous revoilà devant l’inscription Preston, sur le château d’eau. Le train de Rock Island est passé comme un boulet de canon. On a aperçu le visage des passagers du Pullman, tout flous. Le train hurlait en traversant les plaines, il roulait vers nos désir. La pluie redoublait. Mais j’étais sûr que j’y arriverais.

Photo: Robert Frank, U.S 285, New Mexico

“En 1898…”

13 mars 2011

De la destruction (3)

Le commerce de l’eau (fin)

Emilio Gentile, L’Apocalypse de la modernité

En 1898, un écrivain américain, Morgan Robertson, publia un roman intitulé Futility, dans lequel il racontait l’histoire d’un transatlantique, le plus beau et le plus grand jamais construit, baptisé Titan. Il mesurait 424 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était muni de trois hélices et pouvait atteindre une vitesse de vingt-cinq nœuds. Dans son voyage d’inauguration, le Titan emportait à son bord une foule de riches passagers. Le navire grandiose pouvait loger trois mille personnes environ, dont les chaloupes de sauvetage ne pouvaient accueillir qu’une petite partie ; et l’on ne voyait aucune raison à en prévoir davantage, car le Titan était considéré comme « insubmersible ». Par une froide nuit d’avril, dans les eaux de l’Atlantique Nord, après la collision avec un iceberg, le transatlantique insubmersible sombra. Le titre du roman se voulait une allusion, dans l’esprit de cette fin de siècle, à la vanité de toutes les choses humaines.

Six ans auparavant, en 1892, donc, William T. Stead avait lui aussi écrit un récit sur le naufrage d’un navire, intitulé From the Old World to the New. Le journaliste imaginait qu’il voyageait à bord d’un navire colossal, admiré de tous pour son luxe et ses merveilles techniques, qui se brisa contre  un iceberg et fut englouti par la mer. La morale de ce récit était moins solennelle que celle du romancier américain : Stead voulait simplement attirer l’attention sur le risque que représentaient ces montagnes de glace flottantes pour les navires qui traversaient l’Atlantique Nord, et aussi sur la nécessité de pourvoir les navires d’un nombre de chaloupes adapté à celui des passagers. C’était une question largement débattue à cette époque, mais on n’était pas encore parvenu à une législation internationale pour garantir la sécurité des voyageurs embarqués.

Le 10 avril 1912, à midi, Stead partait réellement de Southampton pour New York à bord du Titanic, un nouveau transatlantique anglais, le plus grand navire jamais construit, qui faisait là son voyage d’inauguration. Il y avait à bord 1316 passagers, 891 hommes d’équipage, et 16 chaloupes. Le bâtiment faisait 270 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était propulsé par trois hélices à la vitesse maximale de vingt-cinq nœuds. Ses constructeurs l’avaient dit « insubmersible » – comme l’était l’Empire britannique. Son chargement le plus précieux était un groupe de passagers dont les patrimoines montaient en tout à 250 millions de dollars, et une copie à la valeur inestimable du poème Ruba’iyyat du grand poète persan Umar Khayyam.

(Aubier, « Collection historique », 2011, p. 119-120, traduit de l’italien par Stéphanie Lanfranchi)

Au tournant du siècle dernier, nous dit Emilio Gentile, les hommes d’esprit interrogeaient les signaux contradictoires émanant de la civilisation européenne qui semblait alors atteindre son point de rayonnement le plus élevé en même temps qu’elle était menacée de dégénérescence, travaillée par des tendances suicidaires apparemment incontrôlables. Certains s’en inquiétaient, annonçant la fin du monde dans des anticipations angoissées, mettant en garde leurs concitoyens contre les effets destructeurs du nationalisme, surtout quand il est mis en contact avec des moyens guerriers presque sans limite; beaucoup s’en réjouissaient, cependant, considérant que la catastrophe à venir pourrait bien prendre la forme d’une apocalypse rédemptrice, se vautrant avec délice dans des descriptions fantasmées d’un grand conflit à venir, contrepoint à leur condamnation morale de l’apathie où, selon eux, menait immanquablement toute période de paix prolongée.  « Belle Époque », dira-t-on après 1918.

Image: Liberation.fr, 13 mars 2011, Un navire en construction échoué dans la ville de Kamaishi dans la préfecture d’Iwate, le 12 mars 2011. (Yomiuri Shimbun pour l’AFP)

Le commerce de l’eau (3)

7 mars 2011

Herman Melville, Moby Dick

- Et bien, ton rapport? me demanda le capitaine Peleg lorsque je fus revenu. Qu’as-tu vu?

- Pas grand chose, répondis-je, rien que de l’eau, mais l’horizon est immense; et il me semble qu’un grain se prépare.

- Alors, désires-tu toujours voir le monde? Veux-tu doubler le cap Horn pour en voir davantage? Ne peux-tu voir le monde où tu es?

(Gallimard, Pléiade, traduction Philippe Jaworsky, p.96)

Le commerce de l’eau (2)

3 mars 2011

Herman Melville, Moby Dick

Mais voyez ! D’autres encore s’approchent en foule et se dirigent tout droit vers l’eau ; on croirait qu’ils vont y plonger. Étrange !  Rien d’autre ne les satisfera que la plus extrême limite de la terre ; flâner à l’ombre abritée de ces entrepôts ne leur suffirait pas. Non. Il leur faut aller aussi près du bord qu’il est possible sans risque de tomber à l’eau. Et ils se tiennent là, alignés sur des milles, des lieues et des lieues… Tous viennent de l’intérieur des terres par des ruelles et des allées, des rues et des boulevards – au nord, à l’est, au sud, à l’ouest ; mais c’est ici qu’ils se retrouvent. Dites-moi : est-ce la force magnétique des aiguilles du compas de tous ces navires qui les attire en ce point ?

(Gallimard, traduit par Philippe Jaworsky, Pléiade, p.22)

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne

Lors de l’enterrement au petit cimetière de Framingham Earl, je ne pus m’empêcher de songer à l’enfant de troupe Francis Browne qui avait sonné du clairon dans la nuit, en été 1914, dans la cour d’une école du Northamptonshire, et à la jetée blanche de Lowestoft qui avançait si loin dans la mer. Frederick Farrar m’avait appris que la population ordinaire, qui n’avait évidemment pas accès au bal de bienfaisance, se rendait à bord de centaines de barques et de canots jusqu’au bout de la jetée ; de ces observatoires qui ne cessaient d’osciller doucement et, parfois, de dériver, les gens regardaient la bonne société danser en rond au son de l’orchestre, comme soulevée par une vague de lumière au-dessus de l’eau noire, le plus souvent déjà nappée de brouillard au seuil de l’automne.

(Actes Sud, traduit par Patrick Charbonneau, p.64-65)

Longtemps je me suis buté à la première phrase de Moby Dick

Call me Ishmaël.

qui m’apparaissait comme le « je me suis couché de bonne heure » américain, c’est-à-dire l’image inversée, mais le reflet quand même, de ce que la littérature européenne a pu produire de plus fascinant

(dont le français

Je m’appelle Ishmaël. Mettons. (Giono, 1941)

Appelons-moi Ismahel. (Guerne, 1954)

Appelez-moi Ismaël. (Jaworsky, 2006)

ne traduit qu’imparfaitement la puissance démiurgique, l’effet enchanteur, le désenchantement amer. Mais qui suffisait pourtant à me figer (Roberto Bolano dit que « la traduction est une enclume » à l’épreuve de laquelle la grande littérature résiste toujours.))

Trois mots si impérieux qu’ils semblent commander au lecteur de quitter séance tenante le cours de son existence pour plonger corps et âme dans le texte ; si simples et définitifs qu’ils semblent receler la vérité de toute littérature, décourageant l’idée même d’en poursuivre d’une quelconque manière l’exercice.

M’étant enfin décidé à ne plus rester au bord, j’ai cependant été arrêté, aussitôt cette première barrière passée, par un autre reflet, d’un autre début, où l’homme, seul cette fois, recherche aussi le commerce de l’eau, comme on recherche celui des morts, de dieu, du diable; où un obscur désir de rivage nait pareillement d’un moment de grand doute.

En effet ce que je lisais chez Melville

Il y a quelques années de cela – peu importe combien exactement -, comme j’avais la bourse vide, ou presque, et que rien d’intéressant ne me retenait à terre, l’idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin. C’est ma façon à moi de chasser la morosité et de corriger les désordres de mes humeurs. Quand je sens l’amertume plisser mes lèvres, quand bruine dans mon âme un humide novembre et que je me surprends à faire halte, malgré moi, devant un marchand de cercueils, à me glisser dans le premier cortège funèbre que je croise, et, surtout, quand la noire mélancolie me tient si fort que seul un robuste sens moral peut m’empêcher de descendre d’un pas décidé dans la rue et d’envoyer méthodiquement valser les chapeaux des passants – alors, j’estime nécessaire de m’embarquer sans délai.

me rappelait Sebald, au commencement des Anneaux de Saturne, à ceci près que celui qui parle reste à terre, au bord de ce qu’il nomme « l’Océan allemand »

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans le reste de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant. Cet espoir devait d’ailleurs se concrétiser jusqu’à un certain point, le fait étant que je me suis rarement senti aussi libre que durant ces heures et ces jours passés à arpenter les terres partiellement inhabitées qui s’étendent là, en retrait du bord de mer.

J’ai par la suite trouvé dans Moby Dick bien d’autres reflets annonciateurs de la prose des Anneaux, à commencer par ces passages que j’ai mis en exergue, évoquant des lieux inaccessibles vers lesquels convergent malgré tout les foules, attirées aux bouts du monde comme des insectes par une lumière blanche ;

ou encore les dizaines d’Extracts (supplied by a sub-sub-librarian) placés par Melville au début de son roman, dont un est tiré des Vulgar Errors de Sir Thomas Browne

Ce qu’est la baleine, les hommes ont le droit de se le demander, puisque le savant Hosmanus, dans son ouvrage de cinquante ans dit clairement : “Nescio quid sit”.

et un autre

Plusieurs baleine sont venues s’échouer sur cette côte (Fife), Anno 1652, l’une d’elles, de l’espèce à fanons, qui mesurait quatre-vingt pieds de long, donna (à ce qu’on m’a dit) une énorme quantité d’huile, mais aussi cinq cents livres de baleines à corsets. Ses mâchoires servent de portail dans le jardin de Pittfiren.

attribué à un certain Sibbald, géographe et naturaliste écossais du même dix-septième siècle que Browne, auteur d’une Histoire naturelle de son pays, dont le nom, nous dit Philippe Jaworsky, réapparait à deux reprises dans la suite du texte.

Il y a aussi cette question que Sebald aurait pu faire sienne, posée par Ismaël dans la chapelle de New Bedford

D’où, que les vivants s’acharnent à réduire les morts au silence ?


Le mardi 7 octobre 1941

11 janvier 2011

Dans la guerre (22)

Vassili Grossman, Iasnaïa Poliana

Iasnaïa Poliana. Je propose d’y passer. La emka tourne et quitte cette chaussée en folie, « l’arche de Noé » suit derrière. Au milieu des boucles d’or du parc automnal et de la forêt de bouleaux, on aperçoit des toits verts et des murs blancs. Voici l’entrée. Tchekhov, arrivé là, s’est avancé jusqu’à cette entrée, et, saisi d’un accès de timidité à la pensée qu’il allait, dans les minutes qui suivaient, voir Tolstoï, a fait demi-tour et s’en est allé à la gare prendre le train pour Moscou. Le chemin qui mène à la maison est tapissé de quantité de feuilles, rouges, orange, jaune d’or et citron clair, c’est vraiment beau. Et plus c’est beau, plus c’est triste, l’époque veut ça…

A l’intérieur règne la détestable agitation fiévreuse qui précède les départs. Des caisses sont empilées. Les murs sont nus…

Avec une force étonnante, j’ai été saisi d’un sentiment soudain : les voilà, les Lyssye Gory [« Monts Chauves »], le voilà qui part, le vieux prince malade, et tout est venu se fondre en quelque chose qui ne faisait plus qu’un tout unique, ce qui se passait il y a plus de cent ans et ce qui se passe maintenant, aujourd’hui même, ce qui est décrit dans le roman avec une force et un justesse telles qu’il semble qu’il s’agisse du destin non pas du vieux prince Bolkonski, mais du vieux Comte Tolstoï, ce qu’il est désormais impossible de séparer de la vie et qui est devenu la réalité supérieure de la guerre d’il y a cent ans, la seule réalité qui soit parvenue jusqu’à nous, l’unique vérité sur une souffrance qui s’en était allée et qui revient à nouveau nous envahir…

Rencontre avec Sofia Andreevna [pette-fille de Tolstoï]. Elle est sereine et accablée… Elle raconte que le secrétaire du comité régional a promis de donner des wagons pour tout évacuer, mais arrivera-t-on à le faire, maintenant que les Allemands sont si près et qu’ils avancent aussi inexorablement ? Nous avons évoqué Moscou et les amis qui ne sont plus, et nous nous sommes tus en songeant à leur triste sort. Puis nous avons parlé de ce dont tout le monde parle, avec un sentiment de douleur, de perplexité, d’affliction : de la retraite…

La tombe de Tolstoï. Au-dessus d’elle les avions de chasse hurlent, les explosions sifflent. Et cet automne majestueux et calme. Comme c’est dur. J’ai rarement ressenti une douleur pareille.

(…)


Accélération (4): décélérations

7 novembre 2010

Voici douze ralentis, pauses, sorties de piste. Des moments et des mouvements suspendus hors du temps que j’ai trouvés chez W. G. Sebald et quelques autres, comme c’est la règle sur ce blog. Je laisse aux plus joueurs le plaisir d’identifier les auteurs et les oeuvres :

Ralenti 1

Les morts n’étaient-ils pas hors du temps ? Les mourants ? Les malades alités chez eux ou dans les hôpitaux.

Ralenti 2

Ce qui est certain, c’est que jamais plus je ne me suis reposé de cette façon, les pieds obscènement posés par terre, les bras sur le guidon et sur les bras la tête, abandonnée et brimbalante. C’était en effet un triste spectacle, et un triste exemple, pour les citadins, qui ont tellement besoin d’être encouragés, dans leur dur labeur, et de ne voir autour d’eux que des manifestations de force, de joie et de cran, sans quoi ils seraient capables de s’effondrer, en fin de journée, et de rouler par terre.

Ralenti 3

Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? Ah, où sont-ils, les flâneurs d’antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui trainent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ?

Ralenti 4

C’est qu’aujourd’hui encore et, à y regarder de près, aujourd’hui surtout, quiconque voyage à pied, à moins de correspondre à l’image de l’estivant randonneur, suscite immédiatement la méfiance des habitants de la localité où il vient à passer.

Ralenti 5

Dès lors il me parut impossible de ne pas contempler le fleuve roulant ses eaux lourdes dans le crépuscule, les péniches en apparence immobiles, enfoncées jusqu’au ras de la ligne de flottaison, les arbres et les fourrés sur l’autre rive, les fines hachures verticales striant les vignobles (…)

Ralenti 6

Il fallut un certain temps pour que mes yeux s’accoutument de nouveau à la douce pénombre et que je puisse voir le bateau qui s’était avancé au milieu de l’incendie et à présent mettait le cap sur le port de ****, si lentement qu’on pouvait croire qu’il ne bougeait pas. C’était un grand yacht à cinq mâts, qui ne laissait pas la moindre trace sur l’eau immobile. Il était tout au bord de l’immobilité et pourtant il avançait aussi inéluctablement que la grande aiguille d’une horloge.

Ralenti 7

A Smederevo, là-bas derrière le fort au bord du fleuve que les Allemands avaient à demi fait sauter pendant la Seconde Guerre mondiale, pas un bruit ne parvenait de l’eau lumineuse et spacieuse qui pourtant coulait rapidement ; pendant toute l’heure sur la rive pas le moindre glougloutement, pas le moindre gargouillement, aucun bruit.

Ralenti 8

Malachio coupa le moteur. Le bateau roulait au gré des vagues et un long temps, me sembla-t-il, s’écoula. A nos yeux s’offrait l’éclat déclinant de notre monde, une vue dont on ne se laissait pas de se repaître, le spectacle d’une ville céleste. Le miracle de la vie née du carbone, entendis-je dire Malachio, part en flammes.

Ralenti 9

Comme flottant entre deux eaux, à la façon de quelque monstre marin aveugle et très vieux, quelque cétacé blanchi émergeant de la préhistoire, vaguement phallique, son avant aux contours imprécis est apparu, sortant lentement des ténèbres au milieu des rafales de neige (…)

Ralenti 10

On entendait au loin la rumeur étouffée de la ville et dans le ciel le grondement des gros avions qui à une minute d’intervalle apparaissaient au  nord-ouest à la hauteur de Greenwich et planaient très bas, incroyablement lents, me semblait-il, pour disparaître vers l’ouest en direction de Heathrow.  Tels des monstres retournant le soir à leurs tanières ils restaient suspendus au-dessus de nos têtes dans l’air qui s’assombrissait, les ailes écartées du corps, comme tétanisées.

Ralenti 11

Juste à l’extérieur du périmètre de l’aéroport, il s’en fallut d’un cheveu que je ne quitte la route en voyant s’élever lourdement, tel un monstre préhistorique, un Jumbo au ras de la véritable montagne d’ordures accumulées à cet endroit. Il laissait échapper derrière lui une trainée de fumée noirâtre et un instant j’eus l’impression qu’il avait battu des ailes.

Ralenti 12

Il semblait qu’on glissât tout naturellement sur cette large chaussée. Les dépassements, si tant est qu’ils eussent lieu étant donné les infimes différences de vitesse, s’effectuaient avec une lenteur telle que, avançant ou reculant pouce par pouce, on devenait pour ainsi dire une connaissance de voyage du conducteur sur la file d’à côté.

Ces derniers extraits, où la plus grande vitesse donne l’impression de la plus grande inertie, me font penser aux remarques de Marc Desportes dans Paysages en mouvement: les moyens de transports modernes (trains, automobile, avions…) ont poussé le regard à se porter au loin, vers un arrière-plan de plus en plus panoramique, de plus en plus stable, de plus en plus immobile en comparaison du premier qui, pendant ce temps, file à toute vitesse et échappe à l’œil humain.

Ils me rappellent aussi que parmi les cinq formes de décélérations identifiées par Hartmut Rosa dans Accélération, la plus paradoxale, même si ce n’est pas la mieux étayée, est celle qui relève de la « pétrification culturelle et structurelle », principe selon lequel la vitesse des changements dans nos « sociétés modernes avancées » n’est que le masque de l’immobilité et de l’absence d’avenir.

Images: Photogramme tiré de L’emploi du temps de Laurent Cantet (2001); La lagune de Venise et les cheminées de Mestre, photographie Romain Bonnaud; Photographie tirée de Vertigo; Le long de la Metro North Railroad, entre New York et Beacon, par Romain Bonnaud.

Retours au pays natal

20 octobre 2010

Aharon Appelfeld, Le temps des prodiges, p.22

- Que faites-vous donc ? demanda Brum.

- Rien, je me promène.

- Cela ne vous ennuie pas ?

- Non, certains endroits me rappellent des souvenirs.

p.154

On claqua le portail sur nous, nous étions prisonniers du temple où nous n’avions jamais mis les pieds.

En 1965 Bruno A. revient dans la petite ville autrichienne où, à la fin des années trente, une ombre, comme une nuée de corbeaux, a commencé de gagner son territoire – la demeure familiale au bout de l’avenue des Habsbourg, la maison de vacances près de Baden, le train express qui chaque été ramenait les A. de l’une à l’autre – puis les visages familiers – la tante Theresa, son père “l’écrivain A.”

Il s’enfermait dans sa chambre, travaillait jour et nuit et partait ainsi en guerre contre les mauvais esprits qui ne cessaient de frapper à notre porte depuis l’été

- avant de les engloutir, sa mère et lui, et avec eux tous les juifs autrichiens de la petite ville autrichienne. Un soir on les amena derrière les grilles de la synagogue, on les referma sur eux, et le lendemain on les déporta.

Les longs voyages en train, dans les vapeurs d’alcool et les bouffées de haine, les arrêts involontaires dans les petites gares hors du temps,

les intérieurs empesés et fragiles de la bourgeoisie éclairée (aveugle) d’Europe centrale,

“la pluie fine » qui « découpait l’avenue en tranche humides”.

Ces images me rappellent d’autres retours au pays natal.

Le début du Regard d’Ulysse : l’arrivée en Grèce d’un autre A., le cinéastes exilé, sur la place d’une autre petite ville. Le cinéma a été fermé sous la pression des “intégristes” et son film est projeté sur le marché. Accompagné de deux hommes il marche sous la pluie, pendant que la foule de ses admirateurs fait face à la foule de ses ennemis. Dans le Temps des prodiges, au premier soir de son retour, Bruno erre comme lui dans les rues de son passé. Le cinéma est déserté pour d’autres raisons et la séance n’a pas lieu.

Je pense aussi à un voyage en train d’Allemagne en Ukraine, le retour aux sources de Svetlana Geier, la traductrice allemande de Dostoïevski. Un documentaire vient de sortir, qui suit son travail méticuleux sur les textes, ses pas mal assurés sur la neige et le verglas, au pied de son immeuble d’enfance à Kiev, sa recherche de la datcha familiale à jamais perdue dans les forêts.

Elle a toujours en tête le bruit des rafales tirées à Babi Yar.

Elle dit « cela n’est jamais devenu du passé ».

Je me contenterai de ces rapprochements. De la prose magique d’Appelfeld, j’aurais bien du mal en effet à révéler les tours subtils et puissants qui font entrer dans un mauvais rêve avec les moyens les moins spectaculaires qui soient, les phrases les plus innocentes.

Je me souviens de la claire lumière du soir qui reposait, comme du métal en fusion, sur les doubles fenêtres. Le poêle était rempli de braises; mais je me rappelle encore mieux ce paquet d’ombres qu’apporta une jeune femme et qu’elle posa à terre avec le soin que l’on a pour de longs objets délicats; elle portait aussi un panier d’osier avec un bébé dedans.

Soudain, la pluie tomba à verse. Un des ennemis de mon père se mit à publier des articles dénigrant son œuvre.

Déjà, pendant les dernières grandes vacances, dans la maison de campagne de tante Gusta, une évidence s’imposait : la lumière et les arbres n’étaient plus les nôtres.

J’y vois des reflets de celle de Walser, dont J. M. Coetzee avait dans un article relevé les traits les plus saillants : “its lucid syntatic layout, its casual juxtapositions of the elevated with the banal, and its eerly convincing logic of paradox”.

Ainsi ce passage du Temps des prodiges, à l’enterrement de la tante Theresa

La paix régnait sur ses yeux clos. Ma mère s’approcha du cercueil, la tête un peu penchée, comme on regarde un bébé dans un berceau.

On (et Appelfeld lui-même) a aussi associé sa manière d’écrire à celle de Kafka. C’est vrai bien sûr, mais un Kafka “d’après”, ou, plus précisément, « des années après”, comme l’annonce le titre de la deuxième partie, « quand tout fut accompli».

Photogrammes tirés du Regard d’Ulysse, de Théo Angelopoulos (1995) et de La femme au cinq éléphants de Vadim Jendreyko (2010)

Voyage en Allemagne

3 octobre 2010

Samuel Beckett, Molloy, p.125

Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Je suis calme.

(Minuit, Collection double)

Werner Kofler, Derrière mon bureau, p.129-130

Ne tombe pas, ne t’écroule pas !, me dis-je, je me tiens encore droit, ma faiblesse, cette faiblesse que je redoute, je ne la montre pas, il faut bien que j’arrive à destination, à mon bureau, ma radio, ma table, aux papiers portant les phrases Pour vivre quelque chose, je fis un voyage en Allemagne, il est minuit, derrière moi marche l’étranger.

p.64-65

Cette fois, j’avais choisi le chemin de fer comme moyen de transport. Je voyageais dans le wagon-restaurant, filant onze heures durant vers une victoire certaine. C’était par une journée printanière d’hiver, le Vormärz en plein mois de janvier, alternativement et parfois en même temps il tombait de la neige et de la pluie, des paysages détrempés, petites inondations, je voyais des prairies submergées, de petits nuages volant bas déchiquetés par la tempête, des trous de ciel bleu se reflétant dans l’eau qui inondait les pâturages, des villages et des fermes isolées ; puis à nouveau des zones très peuplées, des installations militaires, casernes, camps, camions garés alignés l’un derrière l’autre, des voies ferrées secondaires, des tanks ou des pièces d’artillerie chargées sur des wagons ou autres ustensiles nécessaires pour le maintien d’un minimum de paix. Sympathique cette description.

(Editions Absalon, traduit et présenté par Bernard Banoun)

Werner Kofler me fait penser à Thomas Bernhard qui aurait dérapé et décroché de sa paroi. Dans Derrière mon bureau il y a d’ailleurs « Bernhard, Thomas » himself, encordé à son guide, mais ce dernier hésite à lâcher le boulet souffreteux dans le grand vide.

J’entends un même rire sardonique, les même coups de pioche entêtés dans la terre d’Autriche, dans celle d’Allemagne, sur les crânes autrichiens, allemands, pour découvrir, sous les couches sociales-chrétiennes-démocrates, les couches nationales-socialistes.

Les bureaux ont toujours joué un grand rôle, sinon le plus grand, dans l’histoire allemande

Des citations de Bernhard, entre autres, sont semées un peu partout : « mon cher Pascal, mon cher Montaigne, etc. ». (« Mon cher Beckett », écrit Kofler de son côté.)

Dans le train qui traverse l’Allemagne au milieu du livre, c’est semble-t-il encore dans l’esprit de Bernhard (incognito) que l’on entend résonner “les lambeaux de conversations” attrapés ici ou là à l’intérieur du wagon-restaurant, sur le fond de sa propre pensée, ou celle de l’auteur – mais l’auteur se cache sous beaucoup d’identités : Tobias Reiser, Christoph Willibald Gluck, l’auteur Schmidt – dans un tourbillon vertigineux et parfaitement virtuose, aussi virtuose que la prose de Bernhard, qui tourne le dos à l’impeccable emboîtement des discours rapportés qu’on trouve dans les textes de Bernhard.

La relecture corrosive est le meilleur des hommages.

M’avez-vous lu dans Maîtres anciens ? Vous m’avez certainement lu dans Maîtres anciens, un cheval de bataille, dit-on… La canne coincée entre les genoux, sur la banquette de la salle Bordone du Kunsthistorisches Museum, et c’est parti la rhétorique de la destruction, la poésie des tables de verdicts, la canonnade d’injures, en avant ! c’est parti ! Il me suffit de dire : Ce pays est une fosse d’aisances de bouffonnerie, ou bien Chaque matin tant de bouffonnerie nous fait monter la honte au visage, et la critique littéraire allemande, le Michaelis du Zeit ou cet autre crétin de la Frankfurter Allgemeine, j’ai oublié son nom, tous crient à la révélation, à l’ébahissement littéraire.

(…)

C’est naturellement un plaisir que d’être le héros d’un livre placé si haut, et que m’importe la parfaite incompétence des thuriféraires.

(p.121)

Chez Kofler, comme chez Bernhard et chez les plus grands imprécateurs, à l’inverse des plus médiocres d’entre eux, on n’a jamais le sentiment rassurant d’être du bon côté. Ni l’auteur ni le lecteur ne peuvent contempler le troupeau humain avec la clairvoyance factice du grand esprit – le grand esprit se met alors à ressembler au petit vieux de certaines bourgades – accablé de tant de bêtise, bien à l’abri derrière sa fenêtre. Leur clairvoyance, elle se trouble vite; le troupeau, tous deux en font partie.

La dernière page venue, on ne sait plus qui est le maître, où est le guide.

Devant moi marche le guide de montagne. Derrière moi marche l’étranger. Non, c’est moi l’étranger. Autrement: derrière moi marche le guide de montagne, devant moi marche l’étranger. Non plus, le guide de montagne est considéré comme disparu. Devant moi, donc, marche l’étranger. Connait-il le chemin?

Je ne connaissais pas Werner Kofler. Je dois sa découverte à Pascale Casanova, qu’on n’entend plus sur France Culture. Ce que j’en ai appris : il est né en 1947, une quinzaine d’années après Bernhard. Il a commencé à publier à peu près en même temps que son maître ancien, au début des années 1960. Depuis il trace sa voie, imperturbable.

Il est minuit. La pluie fouette les vitres. Je suis assis derrière mon bureau.

Notes:
Les éditions Absalon publient aussi Automne, liberté, tout aussi étonnant et superbe, et Caf’conc Treblinka (pas lu). Leur catalogue a l’air dans l’ensemble hautement recommandable.
J’ai regardé un peu sur internet et j’ai l’impression que la traduction de ses textes est passée inaperçue dans la presse (à part l’Huma et la Quinzaine). Pour qui veut compléter ma lecture du dimanche par une présentation et des analyses plus étoffées de l’ensemble de l’oeuvre, je signale les critiques de Bartleby les yeux ouverts et de la Revue des ressources. L’Atelier littéraire que Pascale Casanova lui a consacré a eu lieu le 13 juin 2010, mais il n’est plus disponible (un jour peut-être dans les avant-dernières choses).
J’ajoute ce lien : on y lira l’auteur (au sens plein) de la traduction française, Bernard Banoun, entouré de collègues, au meilleur de leur forme, attelés à la traduction d’un morceau (d’anthologie) de Kofler (tiré d’Automne, liberté). Où l’on verra aussi que la virtuosité de l’auteur et son inventivité redoutable se reflètent trait pour trait, mot pour mot, dans celles de son (ses) traducteur(s). Et inversement.



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