Dictionnaire des lieux sebaldiens (1): The Great Eastern Hotel

GEH
Austerlitz, p.54-55

« Puis j’ai visité avec Pereira ce grand hôtel désormais presque entièrement désaffecté, j’ai parcouru le dining room qui pouvait accueillir plus de trois cents convives sous sa haute coupole de verre, les fumoirs, les salles de billard et les suites, gravi l’escalier jusqu’au quatrième étage où naguère se trouvaient les buffets, descendu les marches menant au premier et au second sous-sol, jadis frais labyrinthe où s’entreposaient les vins du Rhin, les bordeaux et les champagnes, où se préparaient par milliers les pâtisseries, où s’accommodaient légumes, viandes rouges et volailles blanches. A elle seule, la cave aux poissons où s’entassaient, sur des plans d’ardoise noire constamment irrigués d’eau fraîche, perches, plies, sandres, soles et anguilles, était un véritable petit royaume des morts, me dit Pereira, ajoutant que s’il n’avait pas été si tard il aurait refait avec moi le parcours. Il aurait en particulier aimé me montrer une nouvelle fois le temple, et dans celui-ci le panneau ornemental dont les dorures représentent l’arche à trois étages flottant sous un arc en ciel, que regagne la colombe avec dans son bec le rameau vert. » (traduction de Patrick Charbonneau)

L’hôtel est proche de la Liverpool Street Station, à Londres, situé exactement au 40 de la Liverpool Street. Aujourd’hui il fait partie d’une chaîne d’hôtels de luxe baptisée « Andaz ». Ouvert en 1884, il a été rénové à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Les travaux de réfection ont débuté à la fin des années 90, ce qu’annonce Austerlitz après avoir discuté avec le maître d’hôtel Pereira. Il possède entre autres curiosités un temple franc-maçon. Les dimensions du bâtiment, et sa coupole en particulier, le rapprochent en ce début de récit d’autres édifices qui fascinent particulièrement Austerlitz: la gare d’Anvers, la gare de Lucerne, le palais de Justice de Bruxelles. Tous lieux qui témoignent de l’hubris moderne de l’Europe industrielle, qui ne semble que projeter sa propre destruction.

L’usage du Great Eastern Hotel est plutôt inédit. Les hôtels abondent dans l’oeuvre de Sebald mais quand le narrateur itinérant s’y arrête, ils sont d’ordinaire plus petits (Campo Santo), plus vétustes (Anneaux de Saturne), le personnel moins avenant (AdS). La chambre est évoquée le plus souvent, la fenêtre ouverte, laissant filtrer les bruits du monde (circulation, opéra , pluie (CS)… bombe (CS)).
On peut pourtant remarquer quelques traits communs à Pereira et Ambros Alderwarth (Emigrants): mêmes amabilité froide, rigueur et zèle à remplir une fonction subalterne à laquelle ils savent donner, par cette ascèse, une noblesse un peu protestante.
Les grands hôtels sont des marqueurs du passage du temps: ils semblent avoir été engloutis avec la deuxième guerre mondiale et la vie mondaine qui y avait cours n’y résonne que de manière nostalgique, à travers des lieux ou des indices (bar, salle de réception, façade) désormais vides ou peuplés d’autres « espèces animales » (A, p.51).  On pense aussi au Shining de Kubrick. Les bâtiments eux-mêmes semblent s’enfoncer dans le sable, comme le Kurhaus de Scheveningen (AdS)
Les hôtels sebaldiens sont aussi des lieux où s’expriment les états dépressifs, mélancoliques, du narrateur, qui y est rarement en position de réflexion ou de travail, mais plutôt en proie au désarroi, aux maux de crâne (début de la deuxième partie de V).

Le salon-bar du Great Eastern, en ce mois de décembre 1996, est pourtant particulièrement fécond. Peut être parce que, justement, c’est le bar. Peut être aussi parce que la gare est proche. Toujours est-il que le narrateur y rencontre Jacques Austerlitz par hasard, comme déjà ce fut le cas en 1967. Il remarque notamment son sac à dos (qui lui fait penser à Wittgenstein), et identifie Austerlitz un peu à l’écart des jeunes cadres de la City. C’est là que ce dernier se lance dans les premières confidences, touchant à son enfance adoptive au Pays de Galles. La mémoire se met en branle. Le soir, dans une chambre du premier, le narrateur:

Austerlitz, p.119-120

« Là je restai assis jusqu’à près de trois heures du matin devant une petite table éclairée par la lueur blafarde d’un des réverbères de la rue – les radiateurs de fonte émettaient de légers craquements et dehors, dans la Liverpool Street, passait parfois un des rares taxis noirs encore en maraude-, pour consigner en mots clés et phrases télégraphiques le maximum de ce que m’avait raconté Austerlitz tout au long de la soirée ».

Notes:
A: Austerlitz
AdS: Les Anneaux de Saturne
V: Vertiges
CS: Campo Santo
E: Emigrants

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