Dictionnaire des lieux sebaldiens (2): Le Havane

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Austerlitz, p. 301

« Je rencontrai Austerlitz comme prévu, le jour de mon arrivée, au bistrot Le Havane, sur le boulevard Auguste-Blanqui, non loin de la station de métro Glacière. Quand j’entrai dans ce bar assez sombre, même en milieu de journée, défilaient sur l’écran de télévision d’au moins deux mètres carrés, installé en hauteur dans la salle, les images des gigantesques volutes de fumée qui depuis plusieurs semaines étouffaient les villages et les villes d’Indonésie et répandaient une cendre gris clair sur les têtes de ceux qui, pour une raison ou pour une autre, se risquaient à sortir de leur maison avec un masque de protection. Un moment nous regardâmes tous deux le spectacle de cette catastrophe qui se déroulait à l’autre bout du monde avant qu’Austerlitz, sans préambule, comme à son habitude, ne commence à se raconter.» (Traduction Patrick Charbonneau)

Les cafés, sous toutes leurs formes, sont particulièrement importants dans le récit, cadres privilégiés des confessions et des remémorations de Jacques Austerlitz. La rencontre inaugurale avec le narrateur a lieu en juin 1967 au buffet de la gare d’Anvers (p.15). La promenade du lendemain les mène dans « un bistro du marché aux gants » (p.22) et des retrouvailles imprévues se déroulent quelques jours plus tard dans un « minuscule estaminet » de la banlieue industrielle de Liège, le Café des Espérances (p.37). Dans un « café à billard » de Terneuzen, quelques temps plus tard, Austerlitz et le narrateur contemplent « l’immense embouchure de l’Escaut noyée dans un brouillard gris » (p.41). Les premières paroles autobiographiques, touchant à l’enfance galloise, sont prononcées dans le salon-bar du Great Eastern Hotel de Londres en décembre 1996.

Les cafés se font plus rares dans les autres oeuvres de Sebald. Dans Vertiges (p.65-66), le buffet de la Ferrovia de Venise, « telle une île ancrée au milieu d’une  foule qui ondoyait comme les blés », avec ses serveuses-vigies et ses garçons coupeurs de têtes, est beaucoup moins rassurant, et invite à la fuite.

Le Havane est le théâtre du dernier récit d’Austerlitz, à la fin de l’été caniculaire de 1997. Située dans le XIIIème arrondissement de Paris, à proximité de son ancien appartement, rue des Cinq-Diamants, et de la dernière adresse de son père, rue Barrault, la brasserie offre un recoin sombre et calme où Jacques Austerlitz peut librement achever son travail d’histoire et de mémoire. Trois rencontres y ont lieu, au cours de trois journées. Trois moments décisifs : le récit de l’arrivée à Paris en 1958, rue Émile-Zola, et de la rencontre avec Marie de Verneuil; la description critique de la Bibliothèque François Mitterrand; la remise des clés de la maison d’Austerlitz au narrateur, qui ouvre sur l’épilogue.

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Le matin pluvieux de juin 2009 où je m’y suis rendu, le Havane offrait un semblable abri, une semblable obscurité, et les mêmes écrans, qui diffusaient cependant des images qu’on pourra juger moins inquiétantes.

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