Dictionnaire des lieux sebaldiens (3): La rue Barrault

Rue Barrault

Austerlitz, p.301-302

 » (…) je décidai finalement de m’installer ici, dans ce 13ème arrondissement que mon père, Maximilian Aychenwald, dont la dernière adresse était la rue Barrault, avait dû un temps fréquenter avant de disparaître, sans laisser de trace et irrémédiablement, selon toute probabilité. En tout cas, mes recherches dans cet immeuble de la rue Barrault aujourd’hui en grande partie inhabité sont restées vaines (…) »

Le choix des villes, des rues, des immeubles ne doit rien au hasard dans l’oeuvre de Sebald, qui sait, en admirateur de Proust, ce que les lieux – et en particulier leur nom- recèlent de mystère et de poésie (1). Qu’on songe à la litanie des  « Straat » (« Jeruzalemstraat,  Nachtegaalstraat, Pelikanstraat, Paradijstraat, Immerseestraat.. », p.9) qui entourent la Gare d’Anvers, dès la première page d’Austerlitz, ou à la maison du 104 de la Palatine Road dans laquelle a logé Max Ferber, l’un des Emigrants, et qui se trouve avoir été l’une des demeures du jeune Wittgenstein (Les Emigrants, p.196 de l’édition Babel).

La pulsion qui mène Jacques Austerlitz dans les endroits où ont vécu ses parents, et où lui-même a passé une partie de sa jeunesse, est un des moteurs du récit, qu’on peut comprendre comme une tentative de réappropriation, de reconstruction savante et sensible d’une histoire personnelle marquée par la perte du souvenir, du nom, du père et de la mère. Revenir sur les lieux, c’est posséder à nouveau, sublimer la pulsion de préhension en pulsion de voir (2), et l’on sait que les motifs freudiens sont nombreux chez Sebald.

Il est plus difficile de dire ce qui a poussé l’écrivain à choisir cette rue de Paris en particulier et cet immeuble dans cette rue, sur les pentes de Butte-aux-Cailles, au sein d’un réseau constitué par le bar le Havane, la Rue des Cinq-Diamants, le boulevard Blanqui, sinon la grande inscription à la gloire d’un apéritif aujourd’hui désuet, mais très en vogue dans les années 30 et même après la guerre. On apprend d’ailleurs sur le site internet qui vise à donner une nouvelle jeunesse à la marque que la distillerie d’origine fut fondée en 1795 à Maisons-Alfort, où,  mais c’est sans doute sans rapport, Jacques Austerlitz se rend dans une des divagations périphériques de sa jeunesse parisienne, et où il visite le musée des horreurs de l’école vétérinaire, avant de succomber à un malaise qui le ramène à quelques rues de l’immeuble, entre les murs de la Salpêtrière (p.320). Toujours est-il que le noir et blanc un peu sale et l’inscription publicitaire donnent un aspect ancien, et même l’allure d’une trace archéologique au bâtiment, qui semble dans le récit menacé d’abandon et de ruine. Le mot « SUZE » en fait en tout cas pour moi l’une des photographie les plus mémorables du récit.IMG_0077

Les quatre grandes lettres ont depuis été effacées par la rénovation qu’a subie l’immeuble, aujourd’hui bien rempli, et les traces peu lisibles qu’on pouvait deviner au bas du  morceau de mur blanc ont été comme actualisées (on y distingue un « 09 »).

Un autre indice pourrait expliquer l’élection de cette adresse (le 7) comme dernière demeure du père, militant social-démocrate tchèque en exil (p.184), dont Austerlitz ne retrouve finalement jamais la trace. L’enseigne de l’échoppe qui occupe le rez-de-chaussée n’est pas visible sur la photographie noir et blanc que Sebald a utilisée, mais ce qu’on y lit aujourd’hui est fort suggestif et il me plait de penser qu’il y a là l’un des motifs de son choix.

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(1) On peut rapprocher thématiquement les lieux proustiens et sebaldiens, comme le fait Richard Bales dans son article « L’édifice immense du souvenir », paru en 2005 dans le numéro spécial que la Revue Recherches germaniques (Hors série N°2) avait consacré à Sebald. Bales identifie dans son article trois catégories de lieux, qui permettent aux deux auteurs de mettre en question trois dimensions de l’existence: les gares, symboles de fugacité, les demeures, symboles de stabilité, les lieux saints, églises et cimetières, incarnations de la dimension spirituelle. L’éclat ou la ruine des bâtiments devient alors le témoin des états intérieurs des personnages ou de l’état plus général du monde dans lequel ils vivent.

(2) J’emprunte l’idée à Paysages en mouvement (p.175), dans lequel Marc Desportes cite Pulsions et destins des pulsions (1915) de Freud

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