Dictionnaire des lieux sebaldiens (6): La Gare d’Anvers

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Austerlitz, p.11-12

« Au fil des ans, les images que j’ai conservées de ce monde à l’envers se sont mélangées à celles de la salle des pas perdus de la Centraal Station anversoise; et aujourd’hui, dès que j’essaie de me représenter cette salle d’attente, je vois le Nocturama, et, quand je pense au Nocturama, j’ai à l’esprit la salle d’attente, vraisemblablement parce que cet après-midi-là, au sortir du parc animalier, je suis entré directement dans la gare ou plutôt je suis d’abord resté un moment sur la place devant la gare, les yeux levés vers la façade de ce bâtiment fantastique que le matin, à mon arrivée, je n’avais fait qu’entrevoir. Maintenant je me rendais compte que la fonction de cet édifice construit sous les auspices de Léopold II était loin d’être purement utilitaire; je restai en arrêt devant le négrillon érugineux qui, avec son dromadaire, se dresse seul depuis un siècle dans le ciel des Flandres, tout là-haut, à gauche, au sommet d’une poivrière, comme en rappel de l’Afrique, de sa faune et de ses indigènes. »

C’est dans la salle d’attente de la Centraal Station d’Anvers qu’a lieu la rencontre entre le narrateur et Jacques Austerlitz, au début de l’été 1967. Meeting point, point de départ:  elle introduit les personnages, tous deux en terre étrangère, ainsi que le motif de la gare, un des leitmotivs essentiels du livre, qui se décline plus loin à Lucerne (p.17), Prague (p.258), Paris (Gare du Nord (p.300), Gare d’Austerlitz (p.341-343)), et bien sûr Londres où la « ladies’ waiting room » de la Liverpool Street Station est le cadre d’un autre moment fondateur du roman (p.163-165).

Elle introduit aussi à une herméneutique et à une épistémologie, au seuil d’un texte qui raconte la conquête d’un savoir: Jacques Austerlitz y met en œuvre sa connaissance de l’architecture de l’ère industrielle, dans la grande tradition positiviste de l’accumulation érudite des faits historiques méthodiquement identifiés et attestés.

Le déchiffrement des « cartouches de pierre » (p.19), par exemple, rappelle la manière dont Émile Mâle « lisait » la cathédrale gothique comme une bible pour Illettrés:

« gerbe de blé »

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« marteaux croisés »

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La ruche: « le principe de l’accumulation du capital »

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« Les divinités du XIXème siècle – les mines, l’industrie, les transports, le commerce et le capital » dans ce « Panthéon » à la gloire de la Belgique industrielle.

Pourtant, déjà, la démarche intellectuelle d’Austerlitz y prend une orientation plus audacieuse, labyrinthique, structurale, qui cherche à rapprocher des bâtiments éloignés dans l’espace et dans leurs fonctions, mais qui ont un « air de famille » :

« l’impératif d’ordonnance et la tendance au monumental à l’oeuvre dans les cours de justice et les établissements pénitentiaires, les bourses et les gares, mais aussi les cités ouvrières construites sur le plan orthogonal » (p.43).

On est plus proche alors d’Erwin Panofsky, qui ne voyait pas seulement dans les oeuvres artistiques et architecturales des traductions de textes, mais des « formes symboliques », reflets d’une manière de voir le monde propre à une époque (1).

Gare Anvers

La gare d’Anvers est ainsi comme dédoublée de multiples manières par le texte: confondue avec le Nocturama tout proche, à la fois contenant (d’une scène de rencontre) et contenu (d’un savoir), lieu du départ et d’arrivée des voyageurs, mais aussi du récit qui, à peine entamé, y parait menacé d’achèvement précoce. Comme le souligne en effet Richard Bales dans un article que j’ai déjà cité (2), la gare d’Anvers est « productrice d’une mémoire culturelle plus que douteuse », celle de l’exploitation effrénée des richesses et des hommes, du goût de la démesure, que rappelle le « négrillon érugineux » qui partage le ciel avec le dôme. En tant que telle elle est selon lui « peu propice au lancement d’un récit profitable ».

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Dédoublée, elle l’est aussi par la « rénovation lourde » qui a suivi son classement en 1975 comme monument historique, comme me l’apprend le numéro de juin 2009 du mensuel Traits urbains. Aujourd’hui en effet le train n’entre plus par un « sombre viaduc flanqué de deux tourelles » (p.9) mais – comme je l’ai aussi appris, après l’avoir expérimenté, en feuilletant récemment cette revue qu’on ne trouve guère que dans la petite librairie du Pavillon de l’Arsenal, où je me trouvais il y a peu pour tout autre chose – pénètre par un tunnel long de 3,8 km creusé sous le sol, tandis que le voyageur, protégé par la longue verrière (nef?) d’origine, est lentement remonté par des escalators au niveau des galeries commerciales et des guichets.

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Ce n’est qu’après avoir traversé une façade qui peut apparaitre comme un jubé qu’il est introduit dans la fameuse salle des pas perdus inaugurée en 1905. Cette dernière apparait donc à la fois reléguée au rang de survivance touristique quelque peu baroque, et élevée à la dimension d’un sanctuaire mystérieux (3), comme le chœur de la cathédrale (ou le naos d’un temple antique) qu’avait élevée l’architecte Delacenserie pour célébrer l’empire de Leopold II, et dont l’horloge serait la divinité supérieure et inquiétante (4).

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Austerlitz, p.15

« Pendant les pauses de notre discussion, nous prenions l’un et l’autre la mesure du temps infini que mettait à s’écouler une seule minute, et nous étions chaque fois effrayés, bien que ce ne fût pas une surprise, par la saccade de cette aiguille pareille au glaive de la justice, qui arrachait à l’avenir la soixantième partie d’une heure puis tremblait encore une fraction de seconde, lourde d’une menace qui nous glaçait les sangs. »

Ainsi la description que fait Sebald de la Centraal Station rappelle le caractère ambivalent de toute gare, et l’on songe à Proust:

A l’ombre des Jeunes filles en fleurs, p.214 (Folio)

« Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d’où l’on part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques, car si le miracle s’y accomplit grâce auquel les pays qui n’avaient pas encore d’existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer, au sortir de la salle d’attente, à retrouver tout à l’heure la chambre familière où l’on était il y a un instant encore ».


Notes:

(1) Dans Architecture gothique et pensée scolastique, la cathédrale gothique était ainsi interprétée par Erwin Panofsky comme le pendant architectural de la pensée scolastique, à l’oeuvre chez Thomas d’Aquin notamment, et pas uniquement comme une mise en forme de la Bible.

(2) Richard Bales, « ‘L’édifice immense du souvenir’, Mémoire et écriture chez Proust et Sebald », Recherches germaniques, Hors-série N°2, 2005, p.132

(3) Un érudit local me signale d’ailleurs que cette salle d’attente est encore, parfois, le théâtre de manifestations étranges, dont on a bien du mal à décider si elles relèvent du sacré ou du profane.

(4) On pense aussi à l’article d’E. P. Thompson paru sous forme de livre en français: Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, 2004

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6 Responses to Dictionnaire des lieux sebaldiens (6): La Gare d’Anvers

  1. racine dit :

    Grâce à vous je commence la lecture d' »Austerlitz ». C’est un CHOC littéraire pour moi.
    Je vais accompagner cette découverte par la lecture de vos articles.
    Merci pour ce remarquable travail.

  2. Sebastien Chevalier dit :

    La découverte de Sebald: en un sens je vous envie un peu. D’un autre côté il fait partie de ces auteurs que je redécouvre à chaque relecture, ceci pour une raison assez étrange: malgré une lecture attentive j’ai tendance à oublier assez vite le détail de ses récits gorgés de références, d’allusions, de réminiscences. Le parcours dans ses autres oeuvres embrouille encore ma mémoire, si bien qu’au bout d’un certain temps je ne sais plus trop si telle traversée du Rhin se trouve dans Vertige ou dans Austerlitz, si tel survol de la Hollande a lieu dans les Anneaux ou dans D’Après Nature, etc. Et il faut recommencer. Je conçois mon dictionnaire comme une sorte d’atlas, mais je l’espère un peu flou et imprécis, pour ne pas trop briser le charme de la désorientation sebaldienne.

  3. racine dit :

    Oui, vous avez raison de m’envier car c’est une magnifique découverte ! J’ai trouvé votre blog par un lien de François Bon sur Facebook et Sebald en lisant vos itinéraires. Ils sont suffisamment pertinents pour pousser à la rencontre de cet auteur dont la lecture projette dans un univers en soi.

  4. Michka dit :

    Un auteur que j’ai decouvert dès sa traduction chez Acte Sud et qui est pour moi un monument. Votre blog amplifie son oeuvre, je vous en remercie. Je reste toujours sous l’emprise d' »Austerlitz ». Je vais déambuler dans ce dictionnaire des lieux sebaldiens et
    ainsi prolonger « ce choc » d’une découverte littéraire.

  5. Patrice dit :

    peut-être certains de vos lecteurs seraient-ils intéressés de voir le tableau de Lucas Van Valkenboch (avec la dame en jaune canari qui glisse sur l’Escaut gelé) dont il est question au début d’Austerlitz :

    amitiés et bravo pour votre site que j’ai découvert par hasard (je faisais une recherche pour voir le négrillon sur le dromadaire…)

  6. Sebastien Chevalier dit :

    Merci. L’Escaut gelé est déjà dans mon « dictionnaire lieux sebaldiens » (to be continued…): https://norwitch.wordpress.com/2010/01/07/qui-a-mieux-peint-lhiver-3/

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