Moments de lieux, lectures d’été

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Mario Rigoni Stern, Hommes, bois, abeilles, p.121:

« A la belle saison, à midi et à cinq heures de l’après-midi, par la fenêtre de ma chambre j’entends, au milieu du bourdonnement des abeilles, non la sirène des établissements, mais l’explosion des mines dans les carrières de marbre, et j’imagine mes « pays », suants et éreintés après le brusque silence qui suit le bruit des compresseurs et des mines, se dirigeant vers le frugal repas qu’ils prendront ensemble dans une baraque ou à l’ombre d’un hêtre. Mais ma pensée s’envole aussi vers les palais de marbre, les cathédrales et tous les monuments du monde qui sont eux aussi, depuis des siècles, le fruit presque ignoré de leur travail. » (1980, traduction Monique Baccelli, aux belles éditions La fosse aux ours).

 

Il existe des « moments de lecture », qui sont à la fois des « lieux de mémoire » et des « moments de lieux » personnels (1), c’est-à-dire des souvenirs d’heures ou de minutes pendant lesquelles un lieu s’est accordé de manière miraculeuse à la lecture d’un livre, d’un passage plus souvent, faisant naître des instants uniques et impossibles quand on songe à ce que peut l’esprit humain, puisqu’on se rappelle avoir été à la fois plongé dans un texte et, sans que l’attention s’en trouve altérée, dans un paysage, une musique, un brouhaha. La qualité intrinsèque des différents éléments du décor a peu d’importance. C’est le texte qui donne son intensité au cadre, et c’est un lien qu’on peut souvent juger improbable qui unit les deux. En cela mon sentiment diffère sensiblement des souvenirs de jeunesse de Proust, pour qui c’est le plaisir de la lecture, plus que l’œuvre lue (réduite alors à n’être plus qu’un « calendrier », un repère ), qui donne à certaines journées un éclat sans pareil. Le texte est toujours premier dans mon souvenir, mais il est comme mis en scène.

Je me souviens ainsi de ma lecture du monologue de Quentin Compson, sommet du Bruit et la Fureur, un soir banal de printemps, dans mon austère chambre d’étudiant. Du passage des Anneaux de Saturne consacré aux harengs de la Mer du Nord dans un train corail qui reliait des villes aussi peu romanesques (voir…) que Bourges et La Roche sur Yon. De la guitare de Pablo Solers en fond sonore des quarantaines effrayantes du Hussard sur le toit, et peu après, des premières pièces de Prosodie d’Aldo Romano, un album qui est loin de faire partie de mon panthéon personnel, mais qui est devenu éternel parce qu’il a accompagné de beaux passages du Journal du même Giono, un samedi soir de désœuvrement tranquille. Ou encore: les problèmes existentiels et dentaires de Martin Amis, étalés – et comment – dans son autobiographie, Experience, allongé sur le lit d’une chambre chez l’habitant à Sarajevo; les descriptions de paysages suisses des Carnets du Grand Chemin de Gracq, à des heures caniculaires, mais à l’ombre fraîche des petits tilleuls d’un jardin d’enfant parisien. Etc. On ne sait pas toujours qu’un de ces moments est en train de prendre forme, on ne le comprend qu’après plusieurs jours, parfois plusieurs mois. Ils sont assez rares, je crois.

Je peux quand même en identifier deux cet été.

Le plus net, franchement bucolique, à la lecture de cet étonnant écrivain, Mario Rigoni Stern, les pieds dans l’herbe grasse du Massif central, le léger bruit des vaches blanches broutant paisiblement à quelques mètres de moi, le vent doux, tout cela, conjugué aux déplacements imperceptibles et implacables de l’ombre et de la lumière franche, donnait un faux rythme (concentration, contemplation, un oeil sur les lignes, un autre attiré par le hors champs) qui était en harmonie parfaite avec les courts textes, réminiscences, tableaux, récits, tout cela mélangé, qui composent le recueil.

L’autre moment, caverneux, dans la maison familiale, à l’heure de la sieste. Il faut dire que les premières lignes du jeune Thomas Bernhard (il a 32 ans alors) vous saisissent d’une manière incomparable.

Leçon anatomie

Gel, p.9:

« Premier jour

Un stage médical ne consiste pas seulement à assister à des opérations intestinales compliquées, à fendre des péritoines, à bloquer des lobes pulmonaires, à scier des pieds, ça ne consiste pas seulement à fermer les yeux des morts et à tirer au monde des enfants. Un stage médical n’est pas seulement ceci: jeter par-dessus son épaule, dans un bac émaillé, des moitiés de jambes et de bras sciés ou des membres entiers. Cela ne consiste pas non plus à toujours trotter derrière le chef chirurgien, derrière l’assistant et derrière l’assistant de l’assistant, à être en quelque sorte le bout de la queue de la visite médicale. Cela ne consiste pas non plus à raconter de pieux mensonges: « C’est simple, le pus va se résorber dans votre sang, et vous serez guéri. » Et des tas d’autres histoires. Pas seulement à répéter: « Ça va s’arranger! » alors que tout est fichu. Un stage de médecine doit aussi tenir compte de faits et de possibilités extra-corporels. La mission dont on m’a chargé, à savoir, enquêter sur le peintre Strauch, m’oblige à me mesurer avec de tels faits et de telles possibilités extra-corporelles. » (1963, traduction de Josée Turk-Meyer et Boris Simon)

 

Un des meilleurs débuts que je connaisse. Il m’a donné l’idée de faire un petit article uniquement dédié à un florilège de premières pages, mais ce genre a été illustré de telle manière récemment, chez paul edel et ses habitués, que je préfère attendre un peu.

 

Y a-t-il de « mauvais » moments de lecture ? J’en consigne un, né de la pénible tentative de compréhension du projet de Benedict Anderson, ou plutôt à la révélation que son ouvrage les Bannières de la révolte relevait décidément du travail bâclé, de la juxtaposition de notes de cours, d’articles parfois peu convaincants, présentés sous le jour avantageux de l’essai de Global History. Le salon où je me trouvais, ce petit canapé de cuir qui avait accueillit des après-midi entières les lectures des Frères Karamazov, ont fait tout à coup pâle figure.

cross iles d orEt quand je compare cette pièce à la merveilleuse maison près de Lorient, à sa véranda surtout, dans laquelle, face au bleu épais de la mer d’où émergeait, à gauche, l’île de Groix, je lisais, une fin d’après-midi d’août, les Quatre parties du monde de Serge Gruzinski, réussite magistrale et audacieuse dans le genre que l’historien américain a voulu maladroitement illustrer, je me dis qu’il vaut mieux oublier Anderson, et en rester à Dostoïevski.

Notes:

(1) J’emprunte la première expression à Pierre Nora, la seconde à Rémy Knafou et à son équipe (MIT), qui ont donné deux livres fondamentaux. Les Lieux de Mémoires sont connus, Tourismes 2: moments de lieux, beaucoup moins, et c’est dommage, car c’est un travail magnifique sur les quelques années (ces « moments » sont bien plus longs que les instants de lecture que j’évoque) durant lesquelles un lieu (Bath, Chamonix, Ibiza…) a inventé une pratique touristique (le bain de mer, l’alpinisme, la vie nocturne…).

Images: Rembrandt, La leçon d’anatomie du Docteur Nicolas Tulp (1632); Henri-Edmond Cross, Les îles d’or (1892)

 

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