Sunday 2 September 1666

GHL8148

Samuel Pepys, Journal, T2, p.498

 » (…) M’étant arrêté et ayant vu, en l’espace d’une heure, l’incendie faire rage de toutes parts et observé que personne ne tentait de l’éteindre, chacun ne se souciant que de sauver ses propres biens en abandonnant le reste aux flammes, j’observai en outre que l’incendie s’étendait maintenant jusqu’au Steelyard et qu’un vent très puissant propageait les flammes dans la ville, tout matériau s’avérant combustible après une aussi longue sécheresse, et jusqu’à la pierre des églises, comme ce fut le cas pour le malheureux clocher (à l’ombre duquel vivait la jolie Mrs **** qui était au nombre des ouailles de mon ancien condisciple Elborough) lequel s’enflamma par le haut et se consuma avant de s’effondrer. » (traduction Alain Morvan et François Piquet)

W.G. Sebald, Vertiges, p. 231-232

« A l’ouest, l’horizon s’éteignait. Les ombres du crépuscule envahissaient les champs et les halliers. Je feuilletai l’édition sur papier bible – Everyman’s Library 1913 – du Journal de Samuel Pepys que je venais d’acquérir l’après-midi. Je lus au hasard un passage par-ci, un passage par là, des milles cinq cents pages de ces relations intimes couvrant dix années, jusqu’à ce que le sommeil me gagne et que je me mette à déchiffrer les mêmes lignes sans pouvoir les comprendre… Puis j’ai traversé en songe une contrée montagneuse. (…) Des paroles résonnaient dans le vide, portées par un écho sur le point de s’éteindre – bribes d’un témoignage sur le grand incendie de Londres. Je le voyais prendre ampleur. Non point feu clair mais brasier mauvais, horrible et sanglant, chassé par le vent sur la ville. Pigeons morts par centaines, plumes roussies par les flammes, sur le noir pavé. » (traduction Patrick Charbonneau)

Un site fascinant nous donne chaque jour à lire l’entrée correspondante du Journal qu’a tenu Samuel Pepys entre 1660 et 1669. J’arrive un peu tard… Nous en sommes à l’année 1666, celle du Grand Incendie. Le 2 septembre le feu commençait à ravager la capitale, et Pepys, amateur éclairé de bonne chère et de belles femmes (à propos, le **** remplace pudiquement une certaine Mrs Horsley) autant qu’observateur attentif de sa ville, rédigeait l’entrée la plus longue (1800 mots, nous dit la préface de l’édition française) des plus de trois mille pages sténographiées qui constituaient le manuscrit d’origine. La catastrophe, aujourd’hui comme hier, stimule la plume de l’observateur (1).

The Diary of Samuel Pepys est aussi une immense encyclopédie (2) qui permet de retrouver l’allusion a tel fait, tel personnage, tel lieu dans cette somme foisonnante. Vous saurez tout sur tout du monde de Pepys : du « cock fighting » aux « taverns » adorées (115 répertoriées!), en passant par le comte de Sandwich, Lord Montagu, protecteur de Pepys (« My Lord »), dont la mort, au cours de la bataille de Sole Bay (1672) qui opposa la Royal Navy à la flotte hollandaise, est évoquée par Sebald dans un autre de ses récits :

Les Anneaux de Saturne, p.97-98:

« Près de la moitié de l’équipage fort d’un millier d’hommes périt sur le seul Royal James incendié par un bateau-feu. On n’a guère plus de précisions sur le naufrage de ce trois-mâts. Différents témoins oculaires affirment avoir vu gesticuler désespérément sur le pont arrière en flammes le comte de Sandwich, commandant de la flotte anglaise, aisément reconnaissable à son embonpoint puisqu’il pesait près de trois quintaux. Une chose est certaine, c’est que son cadavre balonné fut rejeté quelques semaines plus tard sur le rivage, non lon de Harwich. Les coutures de son uniforme avaient craqué, les boutonnières étaient déchirées mais l’ordre de la Jarretière brillait encore de tout son éclat. » (traduction de Bernard Kreiss)

Solebay Storck

La mise en page est sobre et efficace. La température du jour est indiquée et les discussions animées par les érudits les plus sérieux. L’ensemble du projet a Phyl Giford pour maître d’oeuvre.

C’est précis, carré, complètement inutile et pourtant essentiel.

almanach sebald

Sebald, l’Archéologue de la mémoire, p.96-97:

« Le jour même où je finissais de rédiger ces pages, j’ai trouvé dans le journal que je lisais, je crois que c’était le Times, tous les renseignements dont j’avais besoin. Vous savez, la liste des événements qui s’étaient produits un certain jour, il y a de cela trente ans ou deux cent vingt ans. Et tous s’inséraient parfaitement dans le texte, comme si, en écrivant, j’avais cherché à atteindre ce point précis. (…) » (entretien avec Joseph Cuomo, dans ce recueil édité par Lynne Sharon Schwartz, traduit par Patrick Charbonneau et Delphine Chartier)

Notes:

(1) Un essai dense, appuyé sur des études de cas (dont un sur les récits de la peste), a paru sur ce genre en soi et ce que l’historien peut en faire: Christian Jouaud, Dinah Ribard, Nicolas Shapira, Histoire, littérature, témoigage. Écrire les malheurs du temps, Folio Histoire

(2) L’édition française, en deux volumes chez Bouquins, est elle aussi d’une exceptionnelle qualité : une préface en forme de véritable essai, des tableaux chronologiques, un index plus que fourni, des notes nombreuses mais discrètes et précises.

Images: Dans l’ordre: D’après Philippe de Loutherbourg, Le Grand Incendie de Londres. Bataille de Sole Bay (1672) peinte par Van de Velde (à gauche) et par Storck.

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