Dictionnaire des lieux sebaldiens (9): Prague

IMG_1419

W.G. Sebald, Austerlitz, p.206

« Bientôt, la liste de plus en plus longue des restrictions – j’entends encore Vera me dire, dit Austerlitz, qu’il était interdit de marcher sur les trottoirs côté parc, d’entrer dans une blanchisserie ou une teinturerie, ou encore utiliser un téléphone public – ne tarda pas à mener Agata au bord du désespoir. Je la revois tourner en rond dans la pièce, dit Vera, je la vois se frapper le front de la paume de sa main et s’écrier en scandant les syllabes: Je-ne-com-prends-pas! Je-ne-com-prends pas, je-n’ar-ri-ve-rai-ja-mais-à-com-pren-dre! » (traduction Patrick Charbonneau)

Victor Klemperer, Mes soldats de papiers, Journal 1933-1941, année 1940, p.516-517

« 6 juillet, samedi

Nouvelle interdiction pour les Juifs: cette fois de pénétrer dans le Grosser Garten et autres parcs. Grand émoi dans la Judenhaus. »

Victor Klemperer, Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1941-1945, p.104

« 2 juin 1942

Nouvelles ordonnances in judaeos. Le garrot se resserre de plus en plus, ils inventent constamment de nouvelles mesures pour nous briser lentement. Qu’est-ce qu’il y a pu en avoir ces dernières années, des grandes et des petites! Et le petit coup d’épingle fait parfois beaucoup plus mal que le grand coup de massue. J’énumère ces ordonnances:

1) Obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir. Contrôle!

2) Chassés de notre propre maison

3) Interdiction d’écouter la radio, interdiction d’utiliser le téléphone.

4) Interdiction d’aller au théâtre, au cinéma, au concert, au musée.

5) Interdiction de s’abonner à des journaux ou d’en acheter.

6) Interdiction d’utiliser tout moyen de transport; en trois phases: a) autobus interdits, seule la plate-forme avant du tramway autorisée; b) interdiction de tout déplacement, excepté pour aller au travail; c) obligation d’aller au travail à pied pour autant qu’on habite pas à plus de 7 km du lieu de travail ou qu’on ne soit pas malade (…)

13) Obligation de remettre aux autorités: les machines à écrire,

14) les fourures et les couvertures en laine,

(…)

16) les chaises longues

17) les chiens, les chats, les oiseaux,

(…)

18) Interdiction de quitter la banlieue de Dresde

19) de pénétrer dans la gare

20) de passer sur la rive des ministères et dans les jardins publics,

21) interdiction d’emprunter la pelouse municipale et les rues adjacentes du Grosser Garten (Parkstrasse et Lennéstrasse, Karcherallee). Ce dernier durcissement depuis hier seulement. Interdiction également de pénétrer dans les halles depuis avant-hier

22)Depuis le 19 septembre: étoile juive

(…)

31) Restriction des achats à une heure (de quinze à seize heures, le samedi de douze à treize heures).

Voilà, je crois que c’est tout. » (traduction par Ghislain Riccardi, et par Michèle Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur)

Dans l’esprit convalescent de Jacques Austerlitz, Prague est d’abord le nom d’un de ces bateaux qui, tels des arches modernes, ont sauvé des milliers d’enfants menacés par le nazisme en les mettant à l’abri du côté anglais de la Mer du Nord. Entendus par hasard au printemps 1993, à Londres, dans une librairie proche du British Museum, le mot et l’histoire mènent bientôt Austerlitz en Tchécoslovaquie, mais ce n’est qu’à la fin de l’année 1997, « un soir d’hiver finissant », dans sa maison de l’Alderney Street, qu’il entame la partie pragoise de son récit autobiographique, lui-même retranscrit plus tard encore par le narrateur. Au cours de ce voyage Austerlitz apprend, de la bouche de son ancienne nourrice Vera Rysanova, comment la capitale tchèque a été mise en coupe réglée dès l’entrée des troupes nazies un matin neigeux de mars 1939.

IMG_1427

A partir de ce jour fatal la Prague de la famille Austerlitz ressemble à la Dresde de Victor Klemperer: une ville dont les espaces de vie rétrécissent de jour en jour sous le coup des décisions bureaucratiques insensées dont la longue litanie montre le chemin des camps d’extermination.

Ce que disent très bien Klemperer et Sebald, chacun à leur manière, c’est que ce chemin fut d’abord pavé de décisions absurdes, de grotesques humiliations quotidiennes, d’interdits ridicules et de confiscations mesquines dont l’accumulation défiait l’entendement et glaçait le sang beaucoup plus sûrement que de grands et spectaculaires décrets.

IMG_1426

A cette litanie infernale Sebald en oppose une autre dans son récit. De l’aéroport de Ruzine à une petite chambre d’un hôtel de l’île de Kampa où il contemple à la fenêtre « les eaux brunâtres et nonchalantes de la Vlatva » (p.178), en passant par les archives d’Etat de la Karmelitska, Jacques Austerlitz retrouve bientôt l’immeuble du 12 de la Sporkova où il a passé son enfance. Guidé par le récit de Vera, dans une prose bernhardienne où les « dit Vera, dit Austerlitz» s’enchâssent pour fonder l’édifice du souvenir, Jacques parcourt sur le « Petit Côté » de Prague, les lieux oubliés d’avant la grande catastrophe:

Austerlitz, p.189

« au cours de nos promenades nous n’allions jamais guère plus loin que le verger du séminaire, les jardins de Khotek et autres espaces verts de la Mala Strana. Parfois seulement, en été, avec la petite voiture d’enfant à laquelle était accroché, je me le rappelais peut-être, un petit moulin à vent de toutes les couleurs, nous entreprenions des excursions un peu plus longues, allant jusqu’à l’île Sofia, l’école de natation sur les bords de la Vlatva ou la terrasse panoramique du Petrin, où pendant une heure et plus nous regardions la ville étalée sous nos yeux, avec ses nombreuses tours dont je savais tous les noms, comme je savais le nom des sept ponts qui enjambent le fleuve scintillant de lumière. »

Le parcours mémoriel se poursuit au Théâtre des Trois-Ordres où Jacques, enfant, a pu assister, fasciné, à la générale des Contes d’Hoffmann (p.192) dans lesquels à joué sa mère. On passe aussi chez la tante Otylie (p.191), « dans le magasin de gants qu’elle tenait déjà avant la Grande Guerre sur la Serikova et où régnait, comme dans un sanctuaire ou un temple, une atmosphère feutrée excluant toute pensée profane ». La peinture de ces instants de bonheur figés dans une Prague maternelle et protectrice, provoque chez Vera la même réminiscence que celle qui avait frappé Austerlitz quelques années plus tôt dans la Liverpool Street Station.

Austerlitz, p.190

« Quand le souvenir vous remonte, on croirait par moments voir le passé comme au travers d’un bloc de cristal ».

Dans sa mémoire, sélective comme toutes les mémoires, le bonheur lumineux de ces moments contraste plus loin avec la douleur du départ qui brouille le souvenir et empêche toute mise en mot:

p.207

« Je n’ai plus en moi qu’une image indistincte, pour ainsi dire ternie, de nos adieux dans la gare Wilson ».

Semblable en cela à sa vieille amie, Agata, la mère de Jacques, n’a que sa décence ordinaire à opposer au viol quotidien de la langue civilisée:

Austerlitz, p.211

« Et je me rappelle, dit Vera, qu’un jour elle m’a montré, dans un de ces décrets édictés par la puissance d’occupation, un paragraphe où il était dit qu’en cas d’infraction le Juif susdit aussi bien que l’acquéreur s’exposaient aux sanctions les plus sévères de la part de la police d’Etat. Le Juif susdit! S’était exclamée Agata, puis elle avait ajouté: ces gens ont une façon d’écrire, il y a de quoi tourner de l’oeil ».

IMG_1425

Elle n’a pas les armes du linguiste philologue qu’est Klemperer, qui sait identifier le mal tout tout en sachant que le combat est inégal. Sans doute il y a « de quoi tourner de l’oeil », mais il faut pourtant regarder la machine nazie en face et rendre compte du moindre détail  :

IMG_1424

Je veux témoigner jusqu’au bout, p.58

« LTI: la langue est un révélateur. Il arrive que l’on veuille dissimuler la vérité derrière un flot de paroles. Mais la langue ne ment pas. Il arrive que l’on veuille dire la vérité. Mais la langue est plus vraie que celui qui la parle. Contre la vérité de la langue, il n’y a pas de remède. Les médecins qui font de la recherche peuvent lutter contre une maladie sitôt qu’ils en ont reconnu la nature. Les philologues et les poètes reconnaissent la nature de la langue, mais ils ne peuvent empêcher la langue de dire la vérité. »

Prague et Dresde sont des champs de bataille où Sebald et Klemperer combattent la Lingua Tertii Imperii, l’un à distance des années et de son exil anglais, l’autre au cœur des ténèbres, retranché dans sa Judenhaus cernée. Leurs armes de résistants: la beauté formelle de la prose, la rigueur de l’analyse. Face à la disparition de la langue dans la langue totalitaire, la littérature, la mémoire et la science restent de dérisoires mais irremplaçables « soldats de papier ».

IMG_1422

Note:

Tous les photogrammes sont tirés du superbe documentaire de Stan Neumann, La langue ne ment pas, qui parvient de manière miraculeuse à mettre en images et en sons le Journal de Klemperer. A ma connaissance il n’a pas été commercialisé depuis sa diffusion sur Arte en 2004.

Publicités

8 Responses to Dictionnaire des lieux sebaldiens (9): Prague

  1. Alain Paire dit :

    Bonjour et de tout coeur merci pour votre immense travail autour de Sebald, je dois aux récente notes de François Bon la découverte de votre site, cordialement, alain paire

  2. Sebastien Chevalier dit :

    Merci pour vos encouragements chaleureux. Votre lien ne fonctionne pas et c’est bien dommage. Je le remets donc ici:http://www.galerie-alain-paire.com/

  3. Neumann Stan dit :

    tombé par hasard sur votre site, merci pour le rapprochement entre La langue ne ment pas et Austerlitz. Sebald est pour moi un des écrivain les plus importants et Austerlitz m’accompagne depuis des années (d’autant plus que je suis moi même praguois).
    amicalement,
    Stan Neumann

  4. Sebastien Chevalier dit :

    Belle coïncidence, j’ignorais que vous veniez de Prague. Content de n’avoir pas fait de rapprochements abusifs. Ce qui est très fort avec Sebald (c’est le propre des grands artistes sans doute), c’est qu’on sent assez vite qu’un auteur (je pense à vous, je pense aussi à Hélène Frappat, que j’ai écoutée parler de Sebald hier) a dû le lire, sans qu’il y fasse allusion, et que ce qu’ils écrivent ou filment auraient forcément touché Sebald. Comme une communauté d’esprit.
    Je ne suis jamais allé dans votre ville natale, les articles sur les lieux praguois sont donc de seconde main, si Sebald peut être qualifié ainsi. J’espère qu’il n’y a pas d’erreur trop manifeste.
    Merci en tout cas pour vos films (je garde toujours en tête votre magnifique travail sur Otto Wagner et sa Caisse d’Epargne à Vienne, les plans au cordeau, les dernières minutes glaçantes, votre texte impeccable, je pense un jour faire un petit billet dessus si je vois par quel bout le prendre).
    Une question pour finir: Pensez-vous qu’un jour La langue ne ment pas sortira en dvd?
    Bonne soirée

  5. Neumann Stan dit :

    C’est en discussion avec Arte Editions, tout le monde veut que le film soit édité, mais il faut renégocier les droits. Je suis très pris en ce moment par le film que je prépare (Kepler en 1610, toujours à Prague) mais dès que j’en sors, je suis prêt à poursuivre et approfondir nos passions Sebaldiennes
    bien à vous

  6. racine dit :

    Je me suis arrêtée aussi sur ce passage et je découvre avec horreur les interdits notés dans le Journal de Klemperer, c’est effrayant. Votre article est excellent, merci, merci.

  7. Je vois que l’ami Alain Paire _ ami des Jaccottet _ est déjà familier de votre site…

    J’ai fait la connaissance d’Alain Paire lors de deux séjours à Aix, en 2008, pour préparer, puis donner une conférence à la galerie La NonMaison (ce fut le 13 décembre 2008), sur la « problématique » du « Pour un NonArt du rencontrer »…
    J’y avais évoqué la (sublime) séquence « ferraraise » du dernier chef d’oeuvre d’Antonioni, « Par-delà les nuages », en 1995 : je vous recommande cet opus !..

    Je retourne à Aix pour le vernissage de l’expo de mon ami Bernard Plossu, toujours à la NonMaison, samedi 23 janvier prochain : « Cinéma/Plossu »…
    Je tâcherai de rencontrer Alain Paire ; et lui parlerai de votre blog…

    Titus Curiosus

  8. Quant à Prague, j’en suis un amoureux fou.

    J’y ai un ami : l’écrivain (magnifique : auteur du « Traité des courtes merveilles », écrit en français) Vaclav Jamek !
    Découvrez-le !

    Titus Curiosus

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :