« le soir fit place à la nuit »

Levi-Strauss

« Alors, par un passage très habituel, mais comme toujours imperceptible et instantané, le soir fit place à la nuit. Tout se trouva changé. Dans le ciel opaque à l’horizon, puis au-dessus d’un jaune livide et passant au bleu vers le zénith, s’éparpillaient les derniers nuages mis en oeuvre par la fin du jour. Très vite, ce ne furent plus que des ombres efflanquées et maladives, comme les portants d’un décor dont, après le spectacle et sur une scène privée de lumière, on perçoit soudain la pauvreté, la fragilité et le caractère provisoire, et que la réalité dont ils sont parvenus à créer l’illusion ne tenait pas à leur nature, mais à quelque duperie d’éclairage ou de perspective. Autant, tout à l’heure, ils vivaient et se transformaient à chaque seconde, autant ils semblent à présent figés dans une forme immuable et douloureuse, au milieu du ciel dont l’obscurité croissante les confondra bientôt avec lui. »

(Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, p.57 (Pléiade))

2 commentaires pour « le soir fit place à la nuit »

  1. Quel bel extrait…qui nous fait sentir que Claude Lévi-Strauss est aussi un écrivain qui sait voir les nuées, qui capte leurs danses intangibles et illusoires…

  2. Sebastien Chevalier dit :

    C’est la fin d’un de mes passages préférés de Tristes Tropiques, le chapitre VII « Le coucher de soleil » constitué d’extraits de ses carnets, qui sont collés dans le texte (rédigé en 1954) comme un morceau du passé. La tentative de rendre compte des infinies variations de la lumière et de l’imperceptible glissement dans la nuit a lieu sur le pont du Mendoza. Nous sommes en 1935, Lévi-Strauss est en route vers le Brésil.
    Dans la superbe édition de la Pléiade (p.1705) Vincent Debaene dresse un parallèle avec l’évocation des clochers de Martinville et de Vieuxvicq dans la Recherche du temps perdu (il met aussi en avant, par ailleurs, le côté « conradien » de TT). Debaene note cependant le caractère forcé (il parle d’exercice de style) du passage de Lévi-Strauss, qui ne prend véritablement sens que dans l’acte de citation, vingt ans après.
    Je ne suis pas, et vous non plus j’ai l’impression, tout à fait de son avis sur la qualité intrinsèque de l’extrait.

    Bien à vous

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