Dictionnaire des lieux sebaldiens (11): les jardins de Petrin

anemone nemorosa-anemone des bois

Austerlitz, p.194-195

« Au troisième jour de ma présence à Prague, continua Austerlitz une fois son exaltation retombée, je suis monté le matin de bonne heure au jardin du séminaire. Les cerisiers et les poiriers dont avait parlé Vera avaient été abattus et remplacés par de très jeunes arbres dont les maigres branches n’allaient pas porter de fruits de sitôt. Le sentier montait en serpentant entre les pelouses humides de rosée. (…) Jusqu’à l’heure de midi je suis resté assis au soleil sur un banc à contempler, par-dessus les toits des maisons du « Petit Côté » et la Vlatva, le panorama de la ville qui, exactement comme le vernis d’un tableau peint, me paraissait recouvert d’une réseau irrégulier de fissures et de craquelures tissé par les époques révolues. »

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p.196

« Je comprenais maintenant la raison pour laquelle, des années auparavant, au cours d’une de mes expéditions pour débusquer, avec Hilary, dans le comté du Gloucestershire, les manoirs abandonnés, la voix m’avait manqué quand nous étions tombés sur un parc très semblable dans son agencement aux jardins de Schönborn, dont la pente exposée au nord était colonisée par l’Anemone nemorosa aux feuilles si frêles, qui déploie en mars ses corolles d’une blancheur immaculée ».

(Traduction Patrick Charbonneau)

Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, p.46

«(…) puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donné les sites agréables, et m’arrêtant quelques fois à fixer les plantes dans la verdure. J’en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondante dans ce canton-là. L’une est le Picris hieracioïdes, de la famille des composées, et l’autre le Buplevrum falcatum, de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m’amusa très longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surout dans un pays élevé, à savoir le Cerastium aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et placé dans mon herbier. »

(édition Folio)

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Les jardins de la colline de Petrin (les vergers du séminaire, les jardins de Schönborn) surplombent la Mala Strana, le quartier où est né Austerlitz. Ils offrent un moment d’apaisement au milieu du récit dramatique des années d’occupation allemande de Prague. Cadres privilégiés des promenades d’enfance (p.186), ils sont d’abord évoqués par Vera, la nourrice du petit Jacques, avant qu’Austerlitz devenu adulte ne les arpente lui-même au matin de son troisième jour dans la ville, en un épisode qui donne lieu à une vision et à un nouvel exercice de mémoire involontaire qui ramène le personnage et le lecteur à l’adolescence et aux excursions dans les environs d’Oxford en compagnie d’Hilary, l’ancien professeur d’histoire de Jacques (p.92).

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De l’observation de la nature (un « enchevêtrement » de racines, en écho au craquelures du tableau qu’il a sous les yeux, les fleurs qui colonisent « la pente exposée au nord ») le souvenir resurgit, et l’évocation botanique du nom « anemona nemorosa » n’est pas sans rappeler (si Michael Edwards vous met sur la voie) la deuxième promenade des Rêveries, au cours de laquelle Rousseau, sur les pentes de Ménilmontant, se plaît à donner aux plantes qui l’entourent leur nom latin, et pas seulement parce qu’il herborise en connaisseur. Michael Edwards explique en effet, dans  une de ses leçons les plus magnifiques, combien nommer les choses du monde, de toutes les manières, et surtout les plus précises, est une façon de rejouer la scène édénique, avant la Chute.

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Enfant déjà Austerlitz se délectait de la vision des écureuils, dont il guettait les sorties. A son retour, près de soixante ans plus tard, les cerisiers et les poiriers ont disparu, mais il peut, grâce au souvenir, jouir un instant encore du  «bonheur d’être ici ».

N’ayant jamais parcouru les pentes de Petrin, je ne peux, pour en préciser l’image, que me fonder sur quelques guides disponibles en français. Dans l’un de ces derniers bien des détails confirment la nature paradisiaque de l’endroit. On découvre ainsi que les jardins à l’anglaise du Palais Lebkowitz tout proche ont été aménagés par le paysagiste à qui l’on doit par ailleurs le parc de Marienbad où, aux temps heureux, le jeune Austerlitz s’est rendu en famille (p.244), et où, « fin août 1972 » (p.245) il vécut une idylle platonique avec Marie de Verneuil. On lit que ce même jardin possède le premier alpinum constitué en Bohème. On apprend enfin que le couvent des Prémontrés, au sommet de la colline, avait été, dès la fin du moyen âge, appelé « Montagne de Sion ».

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