Qui a mieux peint l’hiver (2)?

C’est aussi l’Épiphanie au chef-lieu du département N.

Tchékhov, Le Gel

« Le gel avait blanchi les arbres, les chevaux, les barbes; il semblait que l’air lui-même craquait, ne supportant pas le froid, mais, malgré cela, aussitôt après la bénédiction des eaux, la police était déjà près de la patinoire et à une heure précise l’orchestre militaire attaqua.
Lorsque, vers quatre heures, la fête battait son plein, l’élite de la société locale se rassembla pour se réchauffer dans le pavillon du gouverneur et sa femme, l’évêque, le président de la cour, le directeur du lycée et bien d’autres. les dames étaient assises dans des fauteuils tandis que les hommes se massaient près de la large porte vitrée et regardaient la patinoire. » (p.332)

Mais Iégor Ivanytch vient doucher la contemplation des notables:

« Le gel était cruel, effroyable. je sortais avec ma vieille et je me mettais à souffrir. Dieu Tout-puissant! On commence par glagater comme si on avait la fièvre, on se recroqueville, on sautille, puis les oreilles, les doigts, les pieds commencent à faire mal. Ils font mal comme si quelqu’un les serrait dans des pinces. Mais tout cela ne serait encore rien, pas grand-chose, pas important. le malheur, c’est quand le corps se glace. On se promène deux ou trois heures par le froide, saint prélat, et on perd toute ressemblance. On a des crampes dans les jambes, la poitrine écrasée, le ventre rentré et surtout on a dans le coeur une douleur comme il n’y en a point de pire. Le coeur souffre, on n’en peut plus, tout le corps se languit, comme si ce n’était pas une vieille femme qu’on conduisait par la main mais la mort elle-même. On est tout engourdi, tout pétrifié, comme une statue, on marche et on croit qu’on ne marche pas, que c’est un autre qui bouge les jambes à notre place. Comme l’âme est figée, on ne sait plus ce qu’on se doit: on est prêt à abandonner la vieille sans guide, ou à chiper un petit pain chaud sur un étalage, ou à chercher une bagarre. Mais quand on rentre du froid pour passer la nuit dans le chaud, on n’en est pas plus heureux! On ne dort pas jusqu’à minuit ou presque et on pleure, et pourquoi pleure-t-on? On ne le sait pas… » (p.335)

(Pochothèque, traduction Vladimir Volkoff)

Aert Van der Neer (1603-1677), Paysage d’hiver avec villageois jouant et glissant sur la rivière gelée (je traduis de l’anglais (sans doute maladroitement)).

7 commentaires pour Qui a mieux peint l’hiver (2)?

  1. Connaissez-vous l' »air du froid » du « King Arthur » de Purcell ? inspiré lui-même de l' »air des trembleurs » de l' »Isis » de Lully ?

    Ce serait une bonne illustration sonore de ces « variations » sur le gel…

    Titus Curiosus

  2. Le gel qui roidit les os, et coupe le sang, le gel à en mourir.Ligne de partage du gel entre ceux pour qui il est un aimable divertissement viril, et ceux pour qui il est la dislocation du souffle.

  3. Sebastien Chevalier dit :

    Merci Titus Curiosus pour la suggestion, je connaissais vaguement l’air sans savoir d’où il était tiré. J’ai même trouvé à cette occasion qu’un de mes morceaux préférés (Chasing sheep is best left to shepherds de Michael Nyman, qui illustre le Meutre dans un jardin anglais de Peter Greenaway) s’était inspiré du prélude de l’acte III.

  4. Sebastien Chevalier dit :

    Et Tchékhov le médecin est comme son personnage le maire bavard, Iégor Ivanytch, qui a connu la morsure du gel et l’introduit dans le doux cocon de la notabilité. Il se trouve toujours au sommet, sur la ligne de partage, fidèle à son ambition de faire le diagnostique « impartial » de la réalité.

  5. Tania dit :

    « La littérature n’a droit au nom d’art que si elle peint la vie telle qu’elle est en réalité. Sa raison d’être, c’est la vérité absolue dans son intégrité. » (Moscou, 14/1/1887)
    J’ai relu des lettres de Tchekhov récemment et c’est un plaisir de le retrouver ici.

  6. Sebastien Chevalier dit :

    Ekaterinbourg, 29 avril 1890
    « Les berges (de la Kama) et les arbres sont dépourvus de végétation, la terre est brune, couverte, ça et là, de traces de neige et le vent est tel que le diable lui-même ne saurait souffler de manière aussi brutale et aussi répugnante. Lorsque ce vent glacé souffle et ride la surface de l’eau qui, depuis qu’elle a débordé, a pris une couleur de rinçure de café, on se sent envahi par le froid, l’ennui et l’angoisse; les sons des accordéons venus des berges semblent tristes, les sihouettes en touloupes déchirées, debout immobiles sur les péniches que l’on croise, paraissent figées par un malheur sans fin. »
    Puis
    « Le voyage jusqu’à Perm a duré deux ans et demi, c’est du moins ce qu’il m’a semblé. J’y suis arrivé à deux heures du matin. le train partait à six heures du soir. Il a fallu attendre. Il pleuvait. Toujours la pluie, la boue, le froid… Brrr! »
    L’obsession du froid n’a rien du caprice d’esthète, comme le dit Gilbert Pinna plus haut. je lis en ce moment ces lignes tirées des Lettres de voyage (vers Sakhaline) (traduction Françoise Darnal-Lesné) qui donnent vraiment envie de se plonger dans sa correspondance complète. J’ai trouvé sur votre site un article qui répond justement à ma question (existe-t-elle en français?). Et , toujours sur votre site, un autre lien vers une belle recension de ces lettres.
    Merci

  7. What’s up, I check your blog on a reegular basis. Your humoristic style is awesome, keep it up!

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