Conte d’été (2): vue de Saint-Malo

Je lis Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent: ses notes et croquis de l’année 2008. Ils vont m’accompagner longtemps, comme Waltenberg.

Le samedi 30 août:

« …la fille au deux-pièces rouge s’est assise, voit passer le garçon aux boucles brunes, elle lance: « Elle était bonne? », il est surpris, se gratte l’oreille, reconnait la fille qui demande: « C’est la première fois que vus venez par ici? » puis: « Vous attendez quelqu’un? – Moi? non, non, pas précisément. – Asseyez-vous! » Le regard de la fille a désigné l’espace à droite, le garçon regarde au loin: « Mes affaires sont là-bas. – Allez les chercher », elle lui sourit, il y va, elle passe la main sur ses genoux, sourit encore, glisse ses cheveux derrière l’oreille, humecte ses lèvres, il revient, s’assied à côté d’elle, elle demande: « Tu es seul ici? – Pour l’instant, oui. – En vacances? – ben oui », elle frotte le sable avec son pied, sourit, il ne sourit pas, elle s’essuie doucement la cuisse en baissant les yeux puis le regarde, il regarde la mer, avant-bras posé sur les genoux repliés, tient sa serviette bleue à bout de doigts, son regard va des yeux de la fille à la serviette, oui, il fait des maths, elle? de l’ethnologie, lui, c’est Nantes, le mois d’août dans un bureau d’étude, le regard a glissé une fraction de seconde sur les seins de la fille, non, pas ingénieur, il sera plutôt prof, pour le temps libre, il regarde devant lui, sans sourire, ils parlent, puis elle prend un chemisier derrière elle, se lève, laisse le garçon parler d’avenir: « Je n’ai pas envie d’organiser ma vie en fonction de l’argent », elle enfile le chemisier, commence à ajuster un paréo, il reprend ses affaires sans qu’elle lui dise rien, et tout le mouvement vient se boucler dans le geste qui referme le paréo sur la cuisse en contre-plongée, c’est elle qui a fait la scène, elle y met fin, le garçon va la suivre, Rohmer, Conte d’été » (p.250-251)

Mais j’ai pensé à eux trente pages avant.

« Mercredi 23 juillet:

Livre sur l’estuaire de la Rance, par Caroline et Christian Daché. J’y retrouve l’histoire qu’on raconte à Saint-Malo, sur la porte Saint-Thomas, et « La Noguette », la cloche qui annonçait jadis à 22 heures la fermeture de la ville. On lâchait ensuite, extra muros, une meute de dogues. Un matin, on retrouva, déchiqueté, un couple d’amoureux qui n’avait pas vu passer le temps. » (p.216)

Curieux. Je reviens au 30 août. Kaddour a fait suivre la description de la scène d’un de ses croquis. Ainsi s’achève la journée:

« Saint-Malo la nuit. Des bruits de clochettes ou même de clarines: le cliquetis des filins contre les mâts, dans le port de plaisance ». (p.251)

Et à l’instant, à la page 300. C’est le jeudi 16 octobre:

« Fragments d’Héraclite, dans la traduction de Conche. « Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit ni ne cache, mais donne des signes. » Ça pourrait être la première leçon d’écriture littéraire. »

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3 Responses to Conte d’été (2): vue de Saint-Malo

  1. Parfait ! l’attention-description aux détails, la découpe, l’analyse au quotidien _ afin de ne pas trop passer sa vie anesthésié…

    Lire « L’Acte esthétique » de Baldine Saint-Girons (avec son sublime chapitre d’ouverture, à Syracuse, en compagnie de deux amis échangeant, tous trois, leurs impressions sur la ville et la mer, au crépuscule) ;

    et le non moins indispensable « Homo spectator » de la lucidissime, aussi, Marie-José Mondzain…

    Apprendre à regarder, dans l’espace et dans le temps ; en rythme adéquat…

    Bravo pour cet ajointage du film de Rohmer et des textes si bien proposés !

    Titus Curiosus

  2. Sebastien Chevalier dit :

    Merci pour les conseils de lecture Titus Curiosus. Auteurs inconnus, j’irai voir.
    Dans les « Pierres qui montent », à côté des croquis, on trouve des explications de textes toujours précises et romanesques. Elles débutent souvent par la une phrase ou un court passage, et se développent avec élégance sur une page, une page et demi. Il y a ce qu’il faut de belles formules d’écrivain sur les écrivains, mais qui arrivent toujours après ce travail, pour replier la réflexion. Je vous laisse regarder ce qu’il fait de « Blonds friselis », le dimanche 6 juillet. Ou encore ce commentaire de l’apparition de Madame Arnoux, le 12 octobre.
    C’est un anti-Sollers qui ne dit pas : « attention, je vais penser… », « du sens se cache là-dessous », ou « comme par hasard » (j’emprunte les critiques à Jourde), en embrouillant le lecteur avec de petits oracles (je pense à ses livres du genre « La Guerre du goût »). Kaddour sait comment débusquer « le sens » sans faire perdre le goût de l’oeuvre. Il n’a pas peur de s’étendre sur plusieurs journées, il ne craint pas d’utiliser les outils de l’analyse poétique qui font sale dans la « blanche »: le côté prof, défenseur de la langue littéraire. Mais il se moque de lui-même : « j’ai l’air de distribuer les bons points », il confesse parfois sa « lâcheté » (13 octobre) après qu’il a renoncé à une explication en apparence trop technique. J’aime beaucoup cette tension entre le souci de décortiquer et le plaisir de déguster.
    Et toujours des citations à tomber:
    11 mai: « Il faut un peu de vigne sur un mur pour consoler un regard qui va de la feuille blanche à la fenêtre, de la fenêtre à la feuille blanche. ». Colette, Le Voyage égoïste.

    J’entendais à la radio samedi dernier une critique littéraire du Monde conseiller, en forme de compliment, d’en lire « quatre pages avant de se coucher ». Inutile de s’attarder sur ce genre de considération qui ramène la littérature au verre de lait chaud. Je note juste qu’à ce rythme, Josyane Savigneau, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, devra attendre encore une bonne soixantaine de jours avant d’arriver au 3 décembre, à la page 350, qui la concerne. Le sommeil lui viendra peut-être plus lentement.

  3. Baldine Saint-Girons, Marie-José Mondzain : ce sont des philosophes (de la sensibilité). Croiser les perspectives est personnellement ma méthode, modestement, forcément, de comprendre le monde _ en faisant feu des meilleurs bois (y compris, et d’abord, peut-être, ceux des artistes).

    Mais les verres (de lunette) des philosophes peuvent être pas mal non plus ; ils balaient à la fois précis et large (quand ils ne sont pas trop présomptueux).

    Pour ma part, mon modèle est Montaigne _ l' »essayeur »…

    Cf l’article d’ouverture de mon blog (« En cherchant bien » ou « les carnets d’un curieux : http://blogs.mollat.com/encherchantbien/ ), le 3 juillet 2008 :

    http://blogs.mollat.com/encherchantbien/2008/07/03/le-carnet-dun-curieux/ Je l’y évoque…

    En vous remerciant à mon tour de vos belles précisions,
    Bien à vous,

    Titus Curiosus

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