Londres qui brûle, Londres qui broie

Une énigme sur Londres, la capitale prédatrice:

Extrait 1:

« 1907

L’été régnait en plein, avec ses nuits brûlantes. Le clair de lune frappait l’eau, la rendait blanche, insondable, qu’elle fût profonde ou non. mais il revêtait les objets solides d’un enduit brillant, d’une couche argentée, si bien que les feuilles elles-mêmes, sur les routes et campagne, semblaient vernies. Tout le long de ces routes silencieuses qui conduisent à Londres, des charrettes avançaient laborieusement, rênes de fer rigides dans des mains de fer, car légumes, fruits et fleurs voyagent lentement. Très haut, dans des mannes rondes, choux, cerises et œillets s’entassent. On croirait voir des caravanes chargées des biens d’une tribu qui émigre à la recherche de l’eau, forcée par ses ennemis à trouver de nouveaux pâturages. Les charrettes avancent laborieusement le long de cette route-ci, de cette route-là, se maintenant très près du bord. Les chevaux, fussent-ils aveugles, auraient pu du moins entendre le lointain bourdonnement de Londres, et les conducteurs, à moitié endormis, aperçoivent cependant, malgré leurs yeux mi-clos, la gaze de feu d’une cité qui brûle éternellement. A l’aube, dans Covent Garden, les fardeaux sont déposés; tables, tréteaux et pavés, encombrés de choux, de cerises et d’œillets, semblent ornés de volants tombés de quelque céleste blanchisserie ».

Extrait 2:

« Elle avait peur, mais elle aimait ce rythme, entre les voitures, les camions, les charrettes, l’asphalte, les pavés, la terre parfois, les obstacles et la folie des embarras, Londres était, malgré la crise, en plein mouvement, on la sentait s’étirer jour après jour, on avait la sensation de participer à ce progrès de la ville, à cette façon qu’elle avait de se jeter sur d’énormes morceaux de campagnes à sa périphérie, ou, dans certains quartiers, sur ses derniers terrains vagues, qu’elle engloutissait à coups de pelle mécanique, toute une végétation têtue de pissenlits et de chardons qui avait pourtant résisté pendant des siècles. La ville n’hésitait pas non plus à s’éventrer, à creuser son sol à des profondeurs inouïes, pour d’immenses chantiers d’immeubles sans pitié, elle creusait même sous l’eau, faisait travailler des hommes dans des caissons d’air comprimé pour lancer des ponts, elle lançait aussi des rails, et faisait passer de douze à vingt miles à l’heure la vitesse de tous les véhicules automobiles, les bus eux-mêmes passaient de quinze à cinquante passagers, et l’on rencontrait des femmes policiers qui réglaient la circulation, elle pourrait peut-être devenir une femme policier, une de celles qu’elle voyait maîtriser d’un lever de main les bus qui faisaient la course entre compagnies rivales pour se piquer les passagers, et sur la Tamise les pompiers inauguraient leurs nouveaux bateaux-pompes deux fois plus gros, deux fois plus puissants, et la ville restait la plus grande du monde, devant New York, c’était là qu’il fallait être, même si les journaux vous disaient qu’elle comptait des centaines de milliers de chômeurs, la ville accumulait les foules et G. marchait dans la ville, de foule en foule, sans appartenir à aucune. »

Du début du siècle aux années 30, la ville s’élève, creuse et s’étale, indifférente à la conjoncture, inhumaine et désirable. En 1939 Londres atteint le point culminant de sa domination, agglomérant 8,5 millions d’habitants, soit quasiment un cinquième de l’entière population britannique. Elle est aussi devenue un topos littéraire.

Les deux images méritent une petite explication. Je les ai trouvées dans Londres, l’indispensable et pesante « biographie » de Peter Ackroyd.

La photographie: « Monsieur Anti-Proteines » (cliché Sean Hickin) qu’Ackroyd légende ainsi : « Stanley Green (1915-1993) arpenta Oxford Street pendant des lustres afin de défendre son credo: « Moins de protéines, moins de passions ». Ignoré par la foule des passants, il devint un symbole poignant de la faculté qu’a la métropole d’ignorer, d’oublier et de broyer ».

Le tableau: Charles Ginner, Piccadilly Circus, 1912, Tate Modern. Commentaire : « Les marchandes de fleurs disparaitrons lors de la Première Guerre mondiale mais la ligne de bus Highbury-Battersea existe toujours ».

Je laisse les plus perspicaces deviner où je suis allé chercher les deux extraits.

Indices: l’un des deux est très récent, l’autre plus contemporain de ces scènes urbaines. Un hommage? Peut-être, quand on sait l’admiration que l’un des auteurs porte à l’autre.

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