Les débuts dans la vie (pour Martin)

Martin Amis, Expérience, son autobiographie. A propos d’un des livres de son père:

« Un passage de I like it Here (1958), le troisième roman de Kingsley, et le plus réaliste de tous:

 » Papa?
– Oui?
– Il est gros comment le bateau qu’on va prendre pour aller au Portugal?
– Aucune idée. Assez gros, sans doute.
– Aussi gros qu’une baleine?
– Quoi? Oh oui! Sans problème.
– Aussi gros que la baleine bleue?
– Oui, bien sûr, aussi gros que n’importe quelle baleine.
– Plus gros?
– Oui, beaucoup plus gros.
– Plus gros comment?
– Aucune importance, mais plus gros. Ça c’est sûr. »

Après un temps d’arrêt la conversation reprend.

… »Papa?
– Oui?
– Si deux tigres sautaient sur une baleine bleue, est-ce qu’ils la tueraient?
– Mais ça tu comprends, c’est pas possible. Si la baleine était dans la mer, les deux tigres se noieraient tout de suite, et si la baleine était…
– Mais en admettant quand même qu’ils sautent sur la baleine?
– … Bon Dieu! Oui, j’imagine qu’ils finiraient par la tuer, mais ça leur prendrait beaucoup de temps.
– Et un seul tigre, il lui faudrait combien de temps?
– encore plus. Allez, ça suffit, tes questions de baleines et de tigres.
– Papa?
– Qu’est-ce qu’il y a encore David?
– Si deux serpents de mer… » »
(Gallimard, p.15)

Puisque ce blog me sert parfois de journal, aujourd’hui je note ceci, et il me servira aussi de faire-part:

Mon fils Martin est né ce matin. Une nouvelle fois les nuits et les jours vont s’emmêler, s’allonger, se raccourcir, le temps va se remplir encore davantage.

Il a déjà un frère aussi solide et bienveillant que Philip, j’espère juste qu’il aura de meilleures dents, et moins obsédantes, que celles de Martin Amis (elles sont un des leitmotivs de son autobiographie, running gag et augure sombre). Tout va bien de ce côté là, pour l’instant.

Le cliché des deux frères, qu’on retrouve dans l’édition « blanche » d’Expérience, m’en rappelle un autre de Jacob Riis, le grand photographe des taudis new-yorkais et de leurs habitants (les enfants en particulier) à la fin du dix-neuvième siècle. Ses images montrent la misère comme aucune autre à l’époque, mais il y a aussi des éclairs de bonheurs:

J’ai la photo sous les yeux, c’est la couverture de mon édition d’un superbe récit d’enfance dans la grande ville: le premier volume de l’autobiographie romancée d’Henry Roth, A la merci d’un courant violent (Une étoile brille sur Mount Morris Park).

A bientôt. Ralentissements (pause?) à prévoir.

(Photo: Martin Amis sur le dos de son frère Philip, Portugal, 1955 (publiée dans Expérience, 2003); Jacob Riis, Children in a playground, 1892)

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17 Responses to Les débuts dans la vie (pour Martin)

  1. VS dit :

    Vos photos me font penser au film « Le petit Fugitif ».

    Beaucoup de joies et de nuits blanches — il n’y a pas de raison (et puis cela ne dure pas bien longtemps, finalement).

  2. Elise dit :

    Ben, félicitations !

  3. Ces photographies des frères porteurs-portés, dans l’abandon et dans la force, tendres.

    Bienvenue Martin.

  4. philippe dit :

    jolie manière de faire-part et belle aventure…

  5. Bonne paternité !
    Et bonne vie, Martin Chevalier !

    C’est une des joies de la vie : transmettre !

    Titus Curiosus

  6. Chris dit :

    bienvenue à un futur lecteur en ce monde ! et que cela lui procure autant de joies futures qu’à son papa !

  7. letourneux dit :

    Je me disais bien que ce prénom était lié à des lectures!!Bienvenue à Martin et prépare-toi à trouver toutes sortes de réponses aux questions de tes fils.affectueusement.

  8. lm dit :

    Monsieur Chevalier,

    A défauts de vos nuits et de vos matinées, c’est la joie d’être père à nouveau que je vous souhaite grasse. Et c’est à la vôtre, de grâce littéraire, à vos deux beaux enfants et votre chère épouse, que je lève mon verre.
    Bien à vous,
    Laure

  9. racine dit :

    Belle vie à Martin.

  10. Yannick Cavalier dit :

    Tout ceci est bien beau, Norwich se laisse envahir par un soupçon de romantisme bienveillant.

    MAIS (oui, il y a un mais), rappelons que, pour faire office de faire-part homologué par la Fédération Française des Faire-Part, un tel document doit impérativement mentionner les mensurations du nouveau-né.

    Dans l’attente de ces informations sans nul doute disponibles, je vous adresse, mon cher Chevalier, mes plus sincères félicitations, et vous charge de transmettre de chaleureuses bises à qui de droit.

    Yannick Cavalier

  11. Sebastien Chevalier dit :

    Merci à tous pour vos messages, je transmets aux deux héros de cette aventure.
    Pour info, car il y a des curieux : le petit est assez grand, Yannick Chevadeline, et il pèse son poids, je peux vous l’assurer. Quant au romantisme bienveillant, vous écouterez son « chant de la faim » et m’en reparlerez, il n’y a (encore) qu’un lointain rapport avec les lieder de Schubert.
    Letourneux, l’hypothèse sur le choix du prénom est séduisante, pourtant c’est l’inverse qui s’est produit, et puis Martin Amis, grand écrivain mais gamin ingérable.
    LM je suis sûr que la coupe est pleine, et bonne. Demain c’est mercredi.

  12. DD d'ORVAULT dit :

    Lorsque l’enfant paraît…
    Bravo à vous deux et beaucoup de bonheur à vous quatre.

  13. mobilisesup dit :

    « experience » est un de mes favoris, je me rappelle d’un passage, où lui et son frère vont voir le père mourant à l’hôpital, où Martin s’interroge sur le moment où on passe de la vie à la mort – pour lui c’est l’absence du sourire ou du rire tout court – je ne me rappelle plus, il invente aussi un mot pour désigner ces moments lorsqu’il se trouve face à son père qui ne réagit à plus rien.
    Merci beaucoup pour se passage, que je ne connaissais pas, mais je deviens un fan inconditionnel de votre site…

  14. Sebastien Chevalier dit :

    Ma lecture d’Expérience date de quelques années. J’en ai aussi d’excellents souvenirs, le genre d’autobiographie débridée, libre, fonctionnant davantage sur des images, une succession de scènes, de temps forts, que sur le respect de la chronologie ou le souci de peindre de soi une image cohérente. L’art de conter, aussi, très anglo-saxon, avec des emprunts à une tradition plus (est)-européenne. Pas étonnant de retrouver Nabokov et Saul Bellow parmi ses sources d’inspiration. Très bons souvenirs aussi de L’Information, mais voilà encore plus longtemps que je l’ai lu.

  15. Martin dit :

    trouvais intéressant cette complémentarité entre mon souvenir de lecture d’Experience (fin de l’humour=mort de l’homme) avec ce passage hilarant cité ici pour marquer les débuts de la vie – comme quoi interface, machines, intertextes, mémoires, tout un réseau qui se fait et se défait

  16. Sebastien Chevalier dit :

    Le passage que j’ai cité est drôle (début dans la vie = humour, c’est vrai), mais on imagine pas vraiment que le père s’amuse des questions du fils: sourire crispé. Un peu avant (ce sont les premières lignes) Martin Amis se souvient que quand l’enfant qu’il était lui posait une question : « Papa..? », Kingsley répondait toujours « …Ouiiii?) avec « une pointe d’agacement ».

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