Les débuts dans la vie (3): Flaubert à Croisset

7 mars 2010

A Alfred le Poittevin, le 17 juin 1845:

« J’ai passé vraiment une amère jeunesse, et par laquelle je ne voudrais pas revenir. Mais ma vie maintenant me semble arrangée d’une façon régulière. Elle a des horizons moins larges, hélas! moins variés surtout, mais peut-être plus profonds parce qu’ils sont plus restreints. Voilà devant moi mes livres sur ma table, mes fenêtres sont ouvertes, tout est tranquille, la pluie tombe encore un peu dans le feuillage, et la lune passe derrière le grand tulipier qui se découpe en noir sur le ciel bleu sombre. »

(Correspondance, Pléiade, T1, p.241)

Dans la Correspondance de Flaubert je glane une pièce de plus pour ma collection de fenêtres et je marque une nouvelle étape sur son parcours d’écrivain.

Il revient d’Italie, où toute la famille a participé au voyage de noce de sa sœur Caroline. Il n’a pas pas vingt-quatre ans et a déjà terminé Mémoires d’un fou et Novembre. Il sait qu’il sera écrivain. Ce qui se décide ici, c’est où et comment il vivra l’écriture: à l’écart de Rouen et de Paris, loin de la vie agitée des grandes villes, des réseaux envahissants, des sollicitations intempestives. Flaubert n’est pourtant pas un ermite, il voyage, fréquente la société – après tout il lui faut bien faire ses prélèvements de bêtise bourgeoise- et après le triomphe de Salammbô (1862) il ne refusera pas les entrées qui s’offrent à lui jusque dans les salons impériaux.

Cependant il s’impose une sorte d’ascèse, car l’écriture – son écriture – requiert le calme, le travail (latin, grec, histoire, Flaubert dévore…), la rêverie. A Croisset près de Rouen, dans la maison familiale qui donne sur la Seine, il trouve le repos, le temps, l’assise, ce pourquoi on trouve ces lignes si apaisées et contemplatives, peu fréquentes dans les lettres emportées de la période.

Composer à l’écart de ce qui pourrait divertir, c’est assez banal. Mais Croisset joue un rôle plus complexe, et somme toute fondateur, pour peu qu’on veuille se pencher un peu attentivement sur ce que fait le génie de son lieu.

Pierre-Marc de Biasi, dans son essai décidément splendide, note qu’au retour du voyage en Orient (1850-1851) la décision d’y vivre s’est encore affermie. Maxime du Camp, son compagnon de route, l’a précédé à Paris où il lui a préparé ce qu’on peut appeler une situation: il faut que Gustave vienne à la capitale, rencontre ceux qu’il faut rencontrer, s’ouvre une carrière qui s’annonce fameuse. La réponse est un modèle d’ambition et de renoncement. Je n’en suis pas là, c’est dans le tome 2 :

A Maxime du Camp, Croisset, 26 juin 1852:

« Mon cher ami,

Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti là-dessus est pris depuis longtemps.

Je te dirai seulement que tous ces mots: se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un Algonquin. – Comprends pas.

Arriver? – à quoi? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., etc., Arsène Houssaye, Taxile Selord, Hyppolyte Lucas et soixante-douze avec? Merci.

Etre connu n’est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs sur ce chapitre même sait-on jamais à quoi s’en tenir? la célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l’obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire. »

(cité par P-M de Biasi, Flaubert, une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009, p.128)

Quelle meilleure définition de « l’art pour l’art », choix indissociablement sociologique et artistique? Où se confirme aussi l’excellence de l’approche choisie par Pierre-Marc de Biasi, et l’erreur qu’il y aurait à négliger la vie de l’homme pour en éclairer l’oeuvre. Suivre pas à pas les conditions de vie que s’est choisies Flaubert ne relève pas en effet de la curiosité médiocre, ou de l’inutilité crasse, comme le dénonçait par exemple Nabokov (il se trouve que reparaissent en un volume ses leçons de Cornell où je m’étonne de trouver, au milieu de tant d’intelligence, une condamnation aussi obtuse de toute démarche un tant soit peu biographique, comme si le véritable amour de la littérature excluait tout autre approche que purement textuelle).

Il n’est pas indifférent que Flaubert soit un bourgeois, et qu’il puisse se retirer à Croisset, en bourgeois, pour y écrire la prose bien peu bourgeoise qu’admire Nabokov. Pas seulement, ce qui serait de peu d’intérêt, pour en arriver à la conclusion que seule une certaine aisance permet de dégager le temps suffisant à la poésie, où pour trouver prétexte à lire sa prose comme un témoignage sur la société de l’époque, mais parce que l’occupation de ses journées de travail, son « style de vie », infusent son style « tout court ».

A Maxime du Camp, Mai 1846, Croisset:

« Et puis je commence à prendre une habitude de travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j’écris régulièrement de 8 heures à dix heures par jour et si on me dérange quelques instants, j’en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j’aille au bout de la terrasse. Le canot n’est pas seulement à flot. j’ai soif de longues études et d’âpres travaux. La vie interne que j’ai toujours rêvée commence enfin à surgir. Dans tout cela la poésie y perdra peut-être, je veux dire l’inspiration, la passion, le mouvement instinctif. J’ai peur de me dessécher à force de science et pourtant d’un autre côté je suis si ignorant que j’en rougis vis-à-vis de moi-même. »

(Pléiade, T1, p.264)

La « manière spéciale de vivre » de Flaubert permet de comprendre où sa poétique du « flou » et de « l’impersonnalité » trouve son origine et comment elle a pu être mise en oeuvre. Les hésitations du romancier partagé entre lectures savantes et composition romanesque ont pour écho ses allers-retours entre Croisset, où il écrit, et le vaste monde, où il réalise des percées brutales et enthousiastes pour ramener des croquis (réunis dans les Carnets, édités par le même P-M de Biasi) qui sont autant d’échantillons de visions (et je relis les récents croquis de Kaddour comme un hommage au maître). Mouvements de va-et-vient des livres au livre, du chez-soi à l’ailleurs, qui apparaissent eux-mêmes comme la source et la métaphore vivante de la prose flaubertienne et de son rapport ambigu (car imaginaire) au réel. Le résultat est merveilleux et déroutant: un mélange de réalisme (recherche d’une vérité objective, impersonnelle) et de romantisme (primat de la vision personnelle) qui n’a d’ailleurs pas empêché (si l’on aime vraiment les -ismes) qu’on le prenne, à tort, pour le premier des naturalistes.

Pierre-Marc de Biasi, Une manière spéciale de vivre, p.272-273

« La recherche, telle que la pratique Flaubert, repose sur un parti pris paradoxal: ce qu’il cherche, très souvent, il le sait déjà. Définie en termes artistiques, la vérité qu’il s’agit de découvrir est préétablie: elle constitue un préalable à l’investigation qui, en principe, est censée la rechercher et l’établir. (…)

Dans les recherches documentaires qu’il effectue en cours de rédaction, Flaubert ne part pas glaner du matériau référentiel qui aurait pour fonction de « faire vrai », de lester le récit d’un effet de réel qui « ne s’invente pas ». Selon lui, l’effet de réel est justement ce qui s’invente le mieux: c’est avant tout une affaire de style. En fait il part plutôt à la recherche d’un regard sur ce « vrai » spatio-temporel qui constitue l’objet de l’expérience. S’il observe la nature ou les rues par les vitres de son fiacre, ce n’est nullement avec l’illusion de recueillir une information neutre et objective qui lui fournirait une garantie référentielle pour la description qu’il va devoir écrire. le véritable objet de son investigation n’est pas la chose visible, mais la forme singulière de sa perception. »

Je n’ai par ailleurs reproduit qu’un extrait de la lettre du 17 juin 1845 citée en exergue, mais il faut en dire davantage, car le début montre que ce jour-là Flaubert a découvert bien plus qu’un lieu idéal où écrire. De Biasi en fait une analyse pénétrante (p.290) dans sa partie consacrée à l’Éducation sentimentale. Voici les premières lignes adressées à Alfred le Poittevin:

« Encore dans mon antre!

Encore une fois dans ma solitude. A force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien; d’ici à longtemps je ne demande pas d’autre chose. Qu’est-ce qu’il me faut après tout? n’est-ce pas la liberté et le loisir? Je me suis sevré volontairement de tant de choses que je me sens riche au sein du dénuement le plus absolu. J’ai encore cependant quelques progrès à faire. Mon éducation sentimentale n’est pas achevée, mais j’y touche peut-être. – As-tu réfléchi quelquefois, cher et tendre vieux, combien cet horrible mot « bonheur » a fait couler de larmes? Sans ce mot-là, on dormirait plus tranquille et on vivrait plus à l’aise. Il me prend encore quelquefois d’étranges aspirations d’amour, quoique j’en sois dégoûté jusque dans les entrailles. Elles passeraient peut-être inaperçues, si je n’étais pas toujours attentif et l’oeil tendu à épier jouer mon cœur. »

L’expression qui donne son titre au roman s’y trouve, plus de vingt ans avant sa publication (1869). Mais « l’éducation sentimentale » que Flaubert achève dans son « antre » de Croisset ne se réfère ni au livre à venir, ni d’ailleurs à la « première Education » (1845), jamais publiée. Elle concerne Flaubert personnellement et semble pour le moins paradoxale. Pierre-Marc de Biasi y lit une conversion du regard, une méthode littéraire d’expression des sentiments que Flaubert associe non pas à la recherche de riches expériences sentimentales, encore moins à une forme quelconque de sentimentalisme, mais à un « sevrage » et un « dénuement », signes que la dépersonnalisation, l’autonomie, la suspension du jugement – « le label même de l’ours Flaubert » dit de Biasi – sont ici en train de naître, en ce lieu à l’écart, où l’écrivain s’isole moins pour « se retrouver » (comme on dit), que pour « sortir de la sphère purement subjective, s’arracher à soi-même, pour ressentir comme s’il était lui-même un autre » (p.291).

C’était à Croisset, banlieue de Rouen, centre du monde flaubertien.

Il reste ce pavillon au fond du jardin.

Images: la première reproduction est une vue de Croisset de la main de la nièce de Flaubert, Caroline. Je n’ai pas retrouvé les auteurs des autres vues de Croisset. On trouvera une iconographie aussi riche que le texte dans le Découverte Gallimard sur Flaubert, l’homme-plume, de Pierre-Marc de Biasi (toujours).

L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (3/3)

3 mars 2010

LES ÉCRANS LÀ-BAS

Notes sur les écrans

Un regard transformé en projecteur, drôle de dialogue et de rencontre avec un réel recomposé : opérations de construction-déconstruction. Cadeau que de jouer dans un film de Kiarostami ou d’en être le spectateur. On ne peut être, c’est bien heureux, que l’émetteur d’images. La promenade, c’est ce rendre disponible à recevoir. Il y eut évidemment la rencontre avec les écrans d’Iran, images de là-bas, jamais vues ici.

Évacuons la question de la salle de cinéma. S’y rendre ou pas ? Pénétrer dans la chapelle, la chambre obscure des désirs enfouis.


Le pas ne fut jamais franchi, pas plus ici, à Kerman, que dans les autres villes. Des raisons objectives évidemment, mais le lieu est étrangement intimidant. Il faudrait chercher longtemps pour se l’expliquer. Laissons la question sans réponse.

Rencontre donc avec des images là-bas.


12 juillet, Téhéran, hall de l’hôtel Naderi
« Une série indienne à la télévision, avec un sosie de Gandhi. De l’action et de l’humour. Belle ironie : les hommes, pas tous, portent le turban, les femmes ont la chevelure libre. Peut-être que les fameux rayons capillaro-sexuels ne résistent pas aux ondes herziennes. »


22 juillet, lors du trajet entre Shiraz et Ispahan
« Le bus devrait bientôt partir. Le film lui est lancé. On nous ressert la même comédie socio-sentimentale multigénérationnelle que lors du trajet entre Yazd et Kerman. On y trouve de jeunes adultes masculins rondouillards, bouffons immatures, des femmes élégantes et intelligentes, quoiqu’un peu portées sur l’intrigue. »

« Le rôle du veuf semble lui aussi une constante, assez bizarrement, plus que celui de la veuve. L’un des protagonistes secondaires est un vague sosie de Diego Maradona. Le tout est joué avec une outrance désagréable, agressive, la touche est incontestablement vaudevillesque, avec éclats de voix et portes qui claquent. Le générique est bercé par un air de jazz qui ne dépareillerait pas chez Woody Allen. »

24 juillet, cette fois entre Ispahan et Kashan :

« De nouveau dans un bus, de nouveau une comédie sur l’écran. Une des premières scènes : il fait nuit, des kebabs de poulet grillent, deux jeunes adultes de sexes opposés discutent au clair de lune devant ce frichti. Peut-être sont-ils frère et sœur. Sinon, ils finiront pas s’aimer, au-delà de leurs différences, de leurs réticences et de leurs préjugés, notamment sociaux. Et voilà le personnage du veuf croulant, à l’hôpital en l’occurrence. C’est étrange, il doit certainement y avoir bien plus de veuves dans un pays ravagé par une longue guerre dans les années 1980… Certainement un arrangement avec la réalité. Il faut bien du courage pour prêter attention à ces films criards, absolument hideux. »

Et pourtant j’y ai prêté attention, notamment parce qu’il est toujours amusant de chercher à décrypter, en langue originale (c’est-à-dire en ayant très très peu accès au sens des dialogues), ces produits très répétitifs, calibrés et codifiés, notamment du fait de la censure.

Le bon et la mauvaise

Je n’ai rien consigné à propos d’un film vu à deux reprises dans les bus. Il est différent des comédies socio-générationnelles décrites ci-dessus, puisque l’on est en présence d’une veine mélodramatique, et plus franchement idéologique. À Kashan, j’ai vu l’affiche dans la rue, sur la vitrine d’une épicerie-vidéo club ; en version farsi, donc je ne connaissais toujours pas son titre.

Puis j’en ai parlé ensuite à Alasht avec des adolescentes connaissant visiblement assez bien ce film. Elles ont émis quelques ricanements – peut être bien des gloussements, je ne sais plus – à son évocation, sans doute en raison des qualités plastiques de l’acteur principal (Shahab Hosseini, que l’on a pu voir dans À propos d’Elly d’Asghar Farhadi, un bien meilleur film sorti en France en septembre 2009), effectivement plutôt bellâtre.


Bref, le film avait enfin son titre, Broken Heart, Del Shekasteh en version originale. Le personnage interprété par Shahab Hosseini est un basij, un membre de cette milice civile, les bassidji, devenue une sorte d’armée fidèle à Ahmadinejad, qui en fut. Quand je demandais à quoi reconnaît-on ces nervis du régime ?  Les mots « bad » et « dirty » revenaient sans cesse.

Le récit met en place une opposition totale entre cet étudiant franchement religieux doté des attributs des bassidji – barbe courte, vêtements amples, chemise par-dessus le pantalon – et une jeune fille délurée, portant négligemment le foulard, laissant souvent entrevoir une masse d’épais cheveux. Celle-ci débarque à l’université dans un coupé décapotable de marque allemande, s’en extrait d’une manière impudique et fait preuve d’un bagout effronté pas possible, notamment en prenant la parole en cours avec véhémence et aplomb.

Elle est plus qu’un brin moqueuse, notamment envers ce gueux mal fagoté et fou de Dieu. Mais ces derniers ont plus d’un tour dans leur sac, et à la suite d’une foule d’événements confus – pas seulement en raison de ma méconnaissance du farsi, je me souviens d’une sorte de secte aux rites complètement hétérodoxes – l’insolente comprend quel est le droit chemin : celui d’un mysticisme où l’amour du tout-puissant, et du beau basij, se gagne dans la souffrance. Une réalisation d’une rare laideur, un arc narratif à faire frémir, et même pleurer. La jeune fille, irritante en pétroleuse, finit, le visage de plus en plus sévèrement voilé, par ne plus être que l’ombre d’elle-même.

Pay(vi)sages

Si j’ai autant eu accès à une sociabilité féminine, c’est que je n’étais pas seul, mais avec ma compagne. Dans un autre cas de figure, le voyage aurait été sans doute très différent.

Retour à Alasht, en compagnie des adolescentes qui ont éclairé ma lanterne concernant Del Shekasteh/Broken Heart :
« Dans la partie haute d’Alasht, d’un point où l’on domine la vallée pour obtenir une belle vue, nous repérons un attroupement de jeunes gens, filles d’un côté, garçons de l’autre, ces derniers avec l’air goguenards. Un peu rompus à l’exercice, nous savons de quoi il va en retourner en s’approchant. Comme toujours, ce sont les filles qui sont les plus hardies. »

« Certaines présentent des caractéristiques physiques vraiment étonnantes ; maquillage massif avec effet de blanchissement de la peau, des chevelures largement hors du foulard au moyen d’une sorte de banane, et surtout trois ou quatre cas d’épilation intégrale des sourcils et greffe d’autres en demi accents circonflexes inversés. Le résultat de cet affichage de surféminité est assez terrifiant. »

Le visage, seul élément visible, s’impose comme une instance de dialogue entre les corps féminins et le pouvoir, et plus largement, l’espace public. Avec les formes masquées par l’habit long et ample, le visage est un espace de revendication, de (dé)monstration, pouvant prendre des proportions délirantes ; à la fois écrans et projecteurs.
« Trois jeunes filles du groupe se signalent par une certaine sobriété, Elahe et Elham sont deux soeurs, Zahra présente des traits plus secs, moins harmonieux, notamment du fait d’un nez très droit et long. Toutes trois sont des téhéranaises qui viennent l’été goûter au bon air des cimes. »

Elahe, Elham et Zahra vont accompagner notre séjour montagnard, une charmante compagnie à nouveau. Dès le lendemain, nous étions à la table familiale pour un délicieux ragoût aux herbes. Après le repas, une séance de dessin, des visages à capter à coups de crayons.

Fatemeh, petite sœur d’Elahe et Alahe, est aux portes de la puberté, bientôt elle devra se couvrir. Elle pétille d’intelligence et d’esprit, se risque à un anglais fantaisiste. Aimant le football, portant le cheveu court ; c’est ce que l’on appelle un vrai garçon manqué. On sent que le moment est compliqué, difficile de ne pas penser à un corps qui réprimerait l’arrivée des signes de la féminité.


Fatemeh s’est exécuté en posant avec beaucoup de sérieux. Son visage n’est pas encore un écran, ni un projecteur. J’aime beaucoup cette séance de dessin chez cette adorable famille, et l’idée que ces images soient restées là-bas, avec nos hôtes.

FIN

Images et photographies :

– affiches des films Kabuliwala de Hemen Gupta et Del Shekasteh (Broken Heart) de Ali Royeen Tan

– l’actrice indienne, Diego Maradona et Shahab Hosseini : auteurs inconnus

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée

– dessins d’Amélie Juillard


L’AVENTURE DU REGARD PERSAN (2/3)

1 mars 2010

MES ÉCRANS : SURGISSEMENTS

Récréation de la rue

Acteur imaginaire d’un Kiarostami, et parfois, souvent en même temps, spectateur fasciné. Il est peut être utile de signaler que les débuts du cinéaste se sont déroulés dans le cadre de la KANOON (Institut pour le développement intellectuel des enfants et des jeunes adultes).

Dans ce carcan éducatif officiel, il livre des œuvres sur l’enfance qui n’ont rien de brouillons, avec déjà un sens aigu de l’espace, de la fable morale et poétique. C’est notamment le cas dans Le Pain et la rue (1970), où un jeune garçon chargé de ramener chez lui le pain voit son trajet contrarié par un chien lui bloquant le passage. Une dramaturgie minimale pour une méditation sur les peurs, enfantines ou pas. Le pain et la rue, qu’en fut-il pour moi? Ils ont donné lieu à de belles rencontres, furtives mais solidement inscrites, pas seulement dans la carte mémoire d’un appareil photographique.

Le regard de ce petit garçon à Yazd.

Et le visage de Djamila.

J’ai écrit le 19 juillet :
À Mahan ce matin, comme une parade de séduction. Chacun sur le trottoir opposé, des échanges de regards, de sourires. Âgée d’une dizaine d’années, elle revient avec un sac rempli de cet excellent pain plat. Elle nous invite à l’accompagner vers sa maison. Le visage est resplendissant, la peau sombre. Les traits sont merveilleusement dessinés. La grâce est réelle, évidente. Et toujours ce quelque chose de sage et de grave. On se quitte sur le seuil de sa maison que les hauts murs en pisé ne permettent pas de voir. Le jardin de Djamila, c’est son prénom, est sans doute très beau.

La veille, dans la même ville : visite d’un splendide mausolée. Le lieu sacré se remplit tout à coup de plusieurs dizaines d’écoliers.

Ils viennent passer ici leur test d’anglais, l’endroit est spacieux et frais. En 1972, Abbas Kiarostami a réalisé La Récréation. Elle sera pour après, il était tentant de ne pas l’attendre.

Caisse de résonance

Nous avons rencontré Niloufar à Yazd, ville du centre du pays coincée entre deux déserts. Pour le plaisir de les nommer : Dasht-e Lut et Dasht-e Kavir. Le contact obtenu par une amie iranienne en France s’est transformé en une amie trouvée là-bas. Cinq jours délicieux en sa compagnie. Niloufar a une voiture, on s’est promené dans celle-ci.

Un visage élégant et déterminé, un regard noir souvent masqué de lunettes de soleil ; voici à nouveau Ten qui surgit ; la conductrice, le merveilleux personnage central du film.


En compagnie d’une amie de Niloufar, Anahita, zoroastrienne délurée, nous avons pris la route de Deghbala, un village dans les montagnes environnantes. Je suis à l’arrière et peine à faire autre chose que scruter le reflet des visages dans le pare-soleil ou le rétroviseur intérieur.

Ce qui me permet de me détourner, ce sont ces routes qui serpentent entre des sommets à la fois doux et vigoureux. Des paysages, kiarostamiens évidemment, bien qu’il n’ait jamais tourné dans cette contrée ; mon bagage, il faut en convenir, est un peu envahissant parfois.

Niloufar est peintre, en contradiction aussi bien avec son espace public que privé. On ressent  rapidement chez elle la pression sociale qui s’exerce dans cette ville conservatrice sur une jeune femme divorcée vivant chez sa mère, et dont les cinq frères et sœurs sont tous casés. S’il y en a un de moment kiarostamien, parce qu’il fut fulgurant, triste, beau et émouvant, c’est celui-là : un peu par désoeuvrement, surtout parce que cela se fait beaucoup ici, nous sommes partis pour une virée nocturne en voiture dans les rues de la partie moderne de Yazd.

La déambulation a semblé entraîner celui d’une parole devenue libre, sur le ton de la confession, cette dernière comme encouragée par le défilement de la route et l’aspect strictement privé du lieu. L’habitacle de l’automobile est devenu, comme dans Ten, une caisse de résonance, celle du poids des regards et du jugement des autres, d’une mélancolie déjà très perceptible par ailleurs.

Niloufar est sur le départ, c’est ce qu’elle veut. La France précisément. Comment ne pas espérer pour et avec elle ? Ses peintures dénotent un regard plein d’acuité dans la captation d’une singulière poésie. Défilement du temps et des saisons dans les polyptiques savamment composés et agencés.

Un impressionnisme tellement d’ici, tellement de ces déserts et montagnes environnants, ces murs de pisé de la vieille ville, ces lumières coupantes dont j’aimerais connaître la franchise hivernale. Que deviendra cette peinture si Niloufar devient une exilée ?

« Âmes du désert, âmes sensibles » : c’est ce que m’a écrit Sepideh Farsi, cinéaste iranienne installée en France, après qu’elle ait découvert les peintures de Niloufar.

À suivre : 3/3 – Les écrans là-bas

Photographies et images :

– peintures : Hamide Sadeghieh

– photogrammes issus de Ten et Le Pain et la rue

– photographies d’Amélie Juillard et Arnau Thée