Le vendredi 29 septembre 1939

Dans la guerre (4)

Jean-Paul Sartre, Marmoutier (Bas-Rhin)

Le vétérinaire se saoule tous les soirs, il essaie d’embrasser toutes les femmes qu’il rencontre. Si elles résistent, il crie: « Attends voir, je vais te poteler le cul de force. » D’autre part, bagarre au mess des officiers. En conséquence de quoi des mesures sévères… vont être prises contre les soldats.

Un sergent trouve moyen de glisser son adresse au milieu d’une lettre qu’il écrit à sa femme. Celle-ci vient le retrouver dans un bled d’Alsace et couche clandestinement dans l’unique auberge. Mais elle est enceinte et fait une fausse-couche. Du sang partout, on est obligé de la ramener dans une ambulance militaire. Le capitaine dit au sergent: « Mais d’où savait-elle votre adresse? » « Je la lui avais donnée avant qu’il fût défendu de la communiquer. »

Pour être authentique-dans-cette-guerre, il faudrait me débarrasser de mon optimisme de défense. Je suis parti pour un an de guerre et les raisonnements n’y peuvent rien, je crois aussi stupidement à cette guerre d’un an que Keller à sa démobilisation pour la Noël. Aujourd’hui je profite des mauvaises nouvelles de Russie pour m’en délivrer. Ne croire ni en la brièveté de la guerre, ni même en la victoire de la France. Tant que j’y crois, je conserve, autour de moi, adhérant à moi, Castor, Wanda, B., mes écrits, ma vie. Si je n’y crois plus, tout s’écroule: un vide noir mais en échange je vis plus pleinement la guerre. Ma vie devient vraiment passée; la période 1918-1939 s’éloigne de moi, elle est morte. Mon présent est désagréable, l’avenir imprévisible, toutes mes possibilités sont supprimées. Ceci ne peut se raliser que dans et par l’angoisse. Si j’y parviens, cela ôte en même temps toute consistance à mon présent, il est désarmé, comme par la mort, puisque je suis précisément ici pour lutter contre cette rupture avec le passé. Seulement, à cet instant, je comprends et je sens la nature profonde de la guerre et de moi en guerre.

L’authenticité ne peut-être atteinte que dans le désespoir. Peut-être y a-t-il ensuite une sorte de joie clame et meurtrie, celle dot parlent Gide et Dostoïevsky. Cet étrange moment de bonheur que j’ai eu le 10 septembre dans le train de Saverne, quand l’aube grise se levait sur des militaires en casques, endormis dans le wagon. La Guerre est une invite à me perdre, à renoncer à moi totalement, même à mes écrits, à lâcher tout ce que je tenais si âprement, pour n’être plus qu’une conscience nue contemplant les diverses vies interrompues de moi, la guerre, l’après-guerre, l’avant-guerre, l’autre guerre, l’autre après-guerre, comme des séries d’expériences qui ne l’engagent pas.

Ernst Jünger, Blanckenburg (centre de l’Allemagne)

Dans les vallées du Harz, pour reconnaître l’itinéraire des unités motorisées qui vont revenir de Pologne. Dans un de ces fonds, sur le chemin de Hohegeiss à Rothehütte, une buse s’éleva du ruisseau, portant une couleuvre dans ses serres. Les détails de cette image éphémère, dans ce paisible vallon boisé, brillèrent à mes yeux avec une telle netteté – comme une miniature dans un mode immobile – que je vis scintiller le bord argenté des écailles sur le ventre d’airain sombre du serpent. En de telles images, l’eau, l’air et la terre vivent avec une fraîcheur exempte de douleur, comme aux anciens temps héroïques; l’aède les percevait directement, sans que le concept les brouillât.

Victor Klemperer, Dresde


L’épicier Vogel: « je ne crois pas que cela dure trois ans; soit les Anglais cèdent, soit ils sont anéantis. » Vox Populi communis opinio. Elle a finalement eu raison en ce qui concerne l’alliance avec les Russes et le partage de la Pologne, elle pourrait maintenant aussi avoir raison. Partout règne la confiance absolue et l’ivresse de la victoire. On dirait qu’ul n’y a même plus de guerre. A l’Ouest, il ne se passe rien. A l’Est, Modlin et Varsovie viennent de se rendre, déjà plus de 600 000 prinsonniers. A Moscou, Ribbentrop et Molotov négocient avec les Baltes et les Turcs. L’incroyable triomphe relègue au second plan tous les mécontentements intérieurs; l’Allemagne gouverne le monde – alors, qu’importent quelques petits défauts ici ou là.

Mais qui se joue de qui et qui va l’emporter sur l’autre? Hitler? Staline? – je suis en train de lire les premières pages du Tocqueville que Frau Schaps m’a offert en 1924. personne, pas même les têtes les plus illustres et les plus compétentes parmi nos contemporains, n’a la moindre idée des voies de la révolution. Chaque page du livre me bouleverse par ses analogies avec la situation présente. (C’est ma « lecture de black-out ». A six heures, il fait nuit, et en bas je ne peux pas écrire. Mais je vais bientôt être obligé de surmonter ce « Je ne peux pas ».)

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin pillage d’un dépôt, rue Barbara. Spectacle épouvantable. Magasin livré au pillage, puis les pillards eux-mêmes pillés. Je me suis proposé comme otage aux Allemands.

Inspecté les bureaux de la Communauté. Vu Bryl. Rencontré Mme Mayzel – sa maison a été détruite, il ne lui reste qu’une chemise. Le responsable du service des pompes funèbres écrasé sous les décombres. J’ai enterré des cadavres dans le petit square, du côté de Wegierkiewicz. Sur le chemin du retour – une réfugiée transporte ses affaires sur un petit cheval de bois. J(as)- un brancard – le mort s’est enfui du brancard.

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