Relectures

Thomas Bernhard, Maîtres anciens, p.32-33

Ce n’est pas pour rien que, depuis plus de trente ans, je vais au Musée d’art ancien. D’autres vont au café le matin et boivent deux ou trois verres de bière, moi je viens m’asseoir ici et je contemple le Tintoret. Une folie peut-être, pensez-vous, mais je ne puis faire autrement. (…) Ici, dans la salle Bordone, j’ai les meilleures possibilités de méditation et si j’ai par hasard ici, sur cette banquette, quelque chose à lire, par exemple mon cher Montaigne, ou mon Pascal qui m’est peut-être plus cher encore, ou mon Voltaire qui m’est encore beaucoup plus cher, comme vous voyez les écrivains qui me sont chers sont tous français, pas un seul allemand, je peux le faire ici de la manière la plus agréable.

Walter Benjamin, Je déballe ma bibliothèque, p.41-42

Ne serait-il pas dès lors présomptueux de vous énumérer ici, en me prévalant d’une apparente objectivité ou sobriété, les pièces et sections principales d’une bibliothèque, ou  de vous exposer sa genèse, voire son utilité pour l’écrivain ? En ce qui me concerne, en tout cas, je vise dans ce qui suit quelque chose de moins voilé, de plus tangible ; ce qui me tient à cœur, c’est de vous permettre un regard sur la relation d’un collectionneur à ses richesses, un regard sur l’acte de collectionner plutôt que sur une collection.

(Rivage poche « Petite bibliothèque », traduction de Philippe Ivernel)

Hédi Kaddour, Les Pierres qui montent, p.324

Relecture annuelle du Discours de la méthode. On y sent toujours un vent d’avenir.

De manière moins compulsive, plus distanciée et raisonnable que Reger, plus proche en cela d’Hédi Kaddour (Descartes contre Pascal), je reviens aux mêmes textes, souvent au printemps. A la fiction spatiale de l’île déserte je préfère la métaphore temporelle des saisons qui isole plus précieusement les livres qui comptent dans l’unité d’un temps que dans celle d’un lieu (mais des lectures et des lieux, j’ai déjà parlé ici).

C’est aussi plus réaliste. L’île déserte est une utopie, pas seulement parce qu’aujourd’hui le globe est toujours mieux connu, plus relié et moins désert, mais parce que le dégoût naitrait immanquablement de la relecture en circuit fermé des mêmes ouvrages, sans la respiration que procure la découverte des autres. Ceux qui tiennent à cœur gagnent à être quelque peu noyés dans un flux de lectures plus ou moins heureuses d’où ils émergent plus facilement.

Je déballe ma bibliothèque, comme dirait l’autre, mais la toute petite, celle des éternels retours, huit livres au total:

Reger revoyant encore et encore le Portrait de l’homme à la barbe blanche dans la salle Bordone du Musée d’Art Ancien de Vienne, vu par Irrsigler, vus par Atzbacher dans Maîtres anciens.

Sebald : surtout les Anneaux de Saturne, et un petit texte qui me revient de plus en plus entre les mains, sa promenade au cimetière de Piana qui donne son titre au recueil posthume Campo Santo, une anabase. Après avoir plongé dans l’eau de la Méditerranée le narrateur remonte interroger les tombes à flanc de versant et en vient à méditer sur le combat inégal, horizontal celui-là, que se livrent les morts et les vivants depuis que l’urbanisation a gagné des portions toujours plus larges des terres habitées.

Campo Santo, p.39

Où les mettre, les morts de Buenos Aires et de Sao Paulo, de Mexico City, de Lagos et du Caire, de Tokyo, de Shanghai et de Bombay?

La vraie Vie de Sebastian Knight de Nabokov, le premier de ses textes écrits en anglais. Il est peut-être moins virtuose que les autres, mais le ton amusé, faussement léger de l’enquête m’a toujours séduit. Je relis aussi souvent Autre Rivages, où je trouve une atmosphère comparable. Les deux forment un diptyque à mes yeux.

Celui qui m’est sans doute le plus cher : le Jardin des plantes de Claude Simon (je le relis en ce moment), son temps retrouvé. Il y a des rapprochements étonnants à faire avec les Anneaux de Saturne, écrit avant, et j’en ferai bientôt. Au revers de la couverture de son exemplaire Sebald a ébauché la première chronologie d’Austerlitz.

Chaque année une année des Carnets de notes de Bergounioux.

La nouvelle de William Gass, Au cœur du cœur de ce pays, last but not least.

Il y en a qui sont revenus moins souvent – tous les deux, trois, quatre ans :

La Montagne magique

Danube, et Microcosmes de Claudio Magris

Le Joueur, de Dostoïevski, que je relis juste avant ou juste après un Eté à Baden Baden, de Leonid Tsipkyn, un superbe récit sur les pas du grand Fiodor, l’œuvre unique d’un petit fonctionnaire soviétique mort au début des années 80.

Le premier tome (ou partie) de l’Homme sans qualité (voir ici pour quelques réflexions sur ce travers que je partage avec beaucoup de lecteurs). Deux petits livres complémentaires, d’un grand musilien : Prodiges et vertiges de l’analogie et Le philosophe chez les autophages, de Jacques Bouveresse. Même discipline intellectuelle, même ironie, même vertu, le geste d’essuyer régulièrement ses verres de lunette.

La Recherche, je ne la relis pas, pour la bonne raison que je ne l’ai pas encore lue en entier, et ceci pour une autre bonne raison : je relis plus que de raisonnable la deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleur.

Certains livres, longtemps revisités, ont peu à peu disparu: les grands romans de Faulkner. D’autres reviennent : grand plaisir, si je puis dire, à la Nausée, après quelques années au loin. L’épreuve peut être cruelle: le Testament à l’anglaise de Coe, le Dalhia noir d’Ellroy n’ont pas tenu les dix ou quinze ans passés depuis le premier enthousiasme.

Des raisons très diverses et très communes expliquent sans doute ma propension à la relecture, mais je préfère ici rechercher des motifs plus littéraires. D’abord ce qui pourrait être perçu comme des insuffisances. Contrairement à Nabokov, j’ai en effet beaucoup de mal à me représenter précisément la scène décrite, à m’imaginer Gregor en gros scarabée plutôt qu’en cafard (il serait plutôt un mélange des deux, avec, selon les gros plans du texte, telle ou telle partie du corps d’un insecte, telle autre d’un autre insecte), à me dessiner clairement l’appartement de la famille Samsa.

Je lis un peu flou, et je ne m’inquiète pas vraiment de rendre ma lecture plus claire ou plus fidèle à la lettre. Une proie idéale pour Flaubert qui, malgré les méticuleuses recherches qu’il s’imposait, souhaitait justement créer une image brouillée, propice à l’imagination.

Le manque de disposition à identifier les détails exacts, les défauts de concentration dans le suivi des intrigues, les erreurs souvent énormes quant aux relations entre les personnages (leur nom même m’échappe souvent, et je suis impressionné quand je lis ensuite le résumé limpide que font les critiques de certains gros et complexes récits), tout cela permet aussi de ne garder que des impressions, des souvenirs de « grands moments », quitte à mal les placer dans l’économie générale de l’œuvre. Après bien des relectures des textes Sebald il m’est difficile de dire si telle traversée de banlieue se trouve dans les Anneaux ou dans les Emigrants, telle remarque sur les feux de forêt dans un court texte de Campo Santo ou dans Austerlitz (en fait les deux, mais aussi dans les Anneaux), etc.

Il y a enfin une parenté entre ces œuvres, qui correspondent à ce type de lecture impressionniste, puisque la plupart de celles que j’ai citées, quand il ne s’agit pas de journaux, manquent justement de cette ligne droite, de cette colonne vertébrale bien articulée (les lopins à la Montaigne du jardin mémoriel de Claude Simon).

Ou plutôt elles n’en manquent pas mais leurs auteurs (les auteurs que j’aime) l’ont recouverte d’une telle épaisseur de digressions, de rêveries, de fausses pistes, que je la perds assez vite de vue tout en me laissant inconsciemment porté par elle.

Images: Tintoret, Portrait de l’homme à la barbe blanche; Poussin, le Printemps; Brecht; Page de l’exemplaire de la métamorphose sur lequel travaillait Nabokov, publié en 2010 dans Littératures en Bouquins Laffont; Incendie mystère; page du Jardin des Plantes, la Pléiade; plan du Jardin des Plantes.
Publicités

8 Responses to Relectures

  1. steckelburjer dit :

    Je n’arrive pas, quant à moi, à lire la deuxième partie d' »A l’ombre des jeunes filles en fleurs », pour la mauvaise raison que j’ai trop lu la première. J’appelle ce phénomène « la barre », comme celle que doivent enjamber sur l’océan ceux qui lancent depuis la plage leur petit bateau : cet empêchement de continuer un livre dû à la trop grande beauté de leur début. Cela m’a retenu longtemps dans « Au-dessous du volcan » et « Féerie pour une autre fois », et m’empêche encore de finir « Ulysse », dont je connais les trois premiers chapitres presque par coeur…

  2. Sebastien Chevalier dit :

    « La barre », c’est une expression assez juste, quoiqu’il y ait une différence à mon sens entre Proust et Musil. J’ai franchi une fois celle de l’HSQ, et terminé le T2 sans déplaisir, mais sans retrouver la jouissance du premier. La Recherche me parait plus homogène (on peut d’ailleurs la lire dans le désordre), et on retrouve à tout moment de l’œuvre le plaisir et la profondeur de l’ensemble. Ulysse, même expérience, des moments de pur bonheur et parfois le sentiment d’être laissé sur le côté.
    Sur la lecture par morceaux, Bernhard fait encore dire à Reger des choses intéressantes:
    p.35: « Mieux vaut lire douze lignes d’un livre avec la plus grande intensité, donc de les pénétrer entièrement, comme on peut le dire, que de lire tout le livre comme le lecteur ordinaire qui, à la fin, connait aussi peu le livre qu’il a lu que le passager d’avion le paysage qui survole ».
    et
    p.58: « Mais à présent je sais que je ne dois pas lire totalement et que je ne dois pas écouter totalement, si je veux continuer à vivre. C’est un art que de ne pas lire totalement et de ne pas écouter totalement et de ne pas regarder et contempler totalement, a-t-il dit. » Ceci à la suite de ses remarques sur l’imperfection de toute oeuvre d’art.
    Cette « méthode de lecture » de Reger, « feuilleteur supérieurement doué », me fait aussi penser d’une certaine manière à Godard, qui utilise la littérature de manière très parcellaire et désinvolte, sans pour autant la trahir.

  3. La plupart de vos lectures sont aussi les miennes : Nabokov (« Autres rivages » ; mais aussi « Ada »), Magris (« Microcosmes » et le reste…), Thomas Bernhard (je vous conseille aussi l’autobiographie), Proust (quelle joie pour vous d’avancer dans la « Recherche » ; et le feu d’artifices à venir du « Temps retrouvé » !..).
    De Claude Simon, « L’Acacia ».

    Connaissez-vous Imre Kertész ? Pas encore peut-être ; vous en parleriez… Ou Danilo Kis (« Sablier ») ?.. Et Antonio Lobo Antunes (« Traité des passions de l’âme », par exemple) ; pour les plus grands…

    Après, il y a aussi le plaisir de connaître en personne les écrivains… Mais, c’est un plaisir d’un autre ordre. Sainte-Beuve est aussi passionnant…

    Titus Curiosus

  4. Sebastien Chevalier dit :

    Le feu d’artifice du Temps retrouvé, c’est déjà fait, en réalité je parcours la Recherche dans un certain désordre, il ne me manque que quelques pièces, et toujours l’hôtel de Balbec me ralentit et me fait revenir aux jeunes filles en fleurs.

    Merci pour vos conseils en tout cas, je connais Kertesz, ses textes sur la déportation (Kaddish, Etre sans destin) mais ceux dont je parle ont un statut particulier pour moi, ce ne sont pas forcément les plus parfaits (certains pourront juger le Jardin des plantes moins ambitieux que d’autres récits de C. Simon) mais leur sinuosité particulière, leur circularité pour certains, et surtout la brume qui s’y attache dans mon esprit (pour les bonnes et les mauvaises raisons que j’ai invoquées), font que je veux y revenir souvent.

    D’autres oeuvres magnifiques n’ont pas à mes yeux ce mystère particulier, et si je les relis, c’est après de bien plus longs moments. Récemment j’ai encore été frappé, 15 après une première lecture tout aussi enthousiaste, de l’intelligence et de la beauté formelle de Madame Bovary, j’y ai pris un immense plaisir, mais je sais que je n’y reviendrai pas aussi souvent qu’à La vraie vie de Sebastian Knight, à bien des égards plus mineur. Je ne prendrai pas le roman de Flaubert sur les rayonnages comme je prends l’un des huit dont je parle, avec cette certitude d’y être « chez moi », de retrouver une aune, un port, et en même temps l’assurance d’y découvrir des choses jamais lues encore.

    Je n’ai pas parlé des films. Il y en a un qui joue quasiment le rôle d’un livre: le Filmeur d’Alain Cavalier.

  5. « Y être chez moi », retrouver une aune, un port », « et en même temps l’assurance d’y découvrir des choses jamais encore lues », même aux lectures précédentes, donc :
    c’est bien ce que je comprends de votre billet, Sébastien ; et que je désire aussi de mes lectures : la fraternité d’humains vrais, au plus près, en leur art (et oeuvres), de sensations fondamentales pour eux…

    Aussi est-ce pour cette raison-là que je vous ai cité ces auteurs (et ces autres oeuvres-là) qui devraient, me semble-t-il, vous « donner », eux (et elles) aussi, ce que vous désirez…

    Je pourrais en ajouter bien d’autres, par exemple « Neiges d’antan » de Gregor Von Rezzori, ou « Entre nous » et »L’obscure ennemie » d’Elisabetta Rasy : autour de leurs rapports à leurs proches…

    En tout cas, je vous suis tout à fait sur ce que vous attendez de « vos » livres ; et qui a l’éclat (feutré et soyeux) du mystère d’une certaine poésie, cela même, me semble-t-il, que vous nommez une « brume » ; et induisant, à la lecture, une sensation délectable et prenante de « sinuosité », voire « circularité », en son altérité (et étrangeté)…

    Bien à vous,
    Titus

    J’ai le DVD du « Filmeur » d’Alain Cavalier…
    Bien sûr, on pourrait aussi faire une liste de films qui procurent eux aussi une sensation voisine :
    par exemple « La Luna » de Bernardo Bertolucci _ et je n’ai pas encore « revu » son « Prima della revolurione »…
    Ou « Par delà les nuages », ou « L’Eclipse », ou « Identification d’une femme » de Michelangelo Antonioni _ qui n’est pas pour rien un filmeur du brouillard…

    Pour réfléchir là-dessus, je vous recommande aussi la lecture de « L’Acte esthétique » de Baldine Saint-Girons (aux Editions Klincksieck) : dans le chapitre d’ouverture, elle raconte et analyse fort en détails (passionnants) ce qu’elle a éprouvé lors d’une promenade, vers le soir, avec deux amis italiens, à Syracuse ; et qui rend magnifiquement compte de ce dont nous parlons ici…

  6. Sebastien Chevalier dit :

    Sur France Culture cet après-midi, le Mardi des auteurs consacré à Nabokov.

  7. […] brièvement engagé  à propos des Maitres anciens de Thomas Bernhard, de rebondir sur ces Relectures, en considérant lectures et écritures entremêlées, lectures qui précèdent,  accompagnent,  […]

  8. danyack dit :

    me suis permis de rebondir chez moi sur ces Relectures.
    Amicalement
    Philippe Maurel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :