Le mercredi 1er novembre 1939

Dans la guerre (6)

André Gide, Paris


La lecture des journaux me consterne. La guerre incline tous les esprits. Chacun souffle dans le sens du vent. Et Maurras se plaint encore que la censure ne laisse point aux patriotes le parler franc!… Bref, tout m’invite au franc silence.

Victor Klemperer, Dresde


« Compartiment secret » enfin complètement tapé à la machine. Demain, commencer la préparation du chapitre VII. Trop d’empêchements et de perte de temps à cause du black-out qui me réduit à l’espace de la cuisine où il est impossible d’écrire et de taper à la machine. Eva travaille maintenant à l’obturation du salon de musique, ce qui est très difficile du fait des nombreuses vitres. Ce sera un soulagement.

La guerre stagne. Dans le journal, nous sommes de plus en plus victorieux. Le slogan « Fermeté du blocus » est périmé. Depuis peu: « Blocus allemand supérieur au blocus anglais. » Pénurie croissante en Angleterre. – 75% des dommages de la guerre navale du côté anglais. – Tous les jours: témoignage de l’invincibilité allemande dans les journaux italiens et russes; tous les jours: « amitié » et « objectifs communs de paix avec la Russie », les discours de Molotov devant le Soviet suprême; tous les jours: le pauvre peuple français.

A propos de la fermeté du blocus: on a droit à un, tout au plus deux rouleaux de papier hygiénique. « Difficultés de transport. » Lorsque, dernièrement, un ministre anglais a parlé de difficultés de transport des caisses, il y avait après le mot un point d’exclamation entre parenthèses. (A noter: la ponctuation du IIIème reich, les points d’exclamation et les guillemets.) On n’a droit qu’à deux boîtes d’allumettes.

Un marchand de cigarettes m’a dit récemment qu’il était pessimiste, qu’il ne comprenait plus la politique allemande. La Russie! Il ne lui fait pas confiance. « Il se marre comme un bossu, ce type-là! » Il veut parler de la photo de Staline et Ribbentrop, où Staline se tord de rire. (Dans tous les journaux après la signature du pacte.)

(…)

Paul Claudel, Paris


J’achète le Journal d’André Gide (90 francs!) où je trouve un récit assez amusant et je crois assez exact de ses premières entrevues avec moi. G(ide) paraît particulièrement souffrir de l’orgueil démesuré de la plupart de ses amis, Claudel, Jammes, Ghéon, Suarès, et même Isabelle Rivière. Cela au cours d’un volume de 1332 pages uniquement consacré à sa propre personne, dont il ne se lasse pas de faire le tour, tantôt prenant du recul, tantôt s’approchant pour faire rectifier un pli, pour faire sauter d’une agile chiquenaude un grain de poussière. Un rayon bien calculé fera avantageusement ressortir ce front  pensif, cette physionomie si intéressante, qui n’est que le reflet de la belle âme. Si la plupart de ses interlocuteurs font l’effet de simples imbéciles, est-ce sa faute, ou celui (sic) d’une noble sincérité qui ne peut déguiser la réalité des choses ? Montrer leurs défauts, c’est un véritable devoir auquel une conscience scrupuleuse ne saurait se soustraire. Ce n’est pas qu’A(ndré) G(ide) songe à dissimuler ses fautes, ses déficiences, ses vices ; la pédérastie par exemple. Mais petit à petit on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de fautes et de vices, c’est uniquement l’opinion qui les qualifie ainsi qui est scandaleusement dans son tort. La pédérastie par exemple ? quoi de plus noble ? quoi de plus recommandable ? « Arrange toi toujours, a dit Kant, pour que la maxime de ton acte puisse être érigée en formule universelle. » Gide se proclame comme spécialement doué pour la formation de la jeunesse. Quant à la religion, il a pris une position personnelle, sur laquelle il ne nous donne pas d’éclaircissement, mais ce qui est clair, c’est que le Christ n’a dit la vérité qu’en tant que celle-ci est conforme aux opinions, goûts et sentiments intimes d’A(ndré) G(ide). L’Église catholique n’a rien compris à l’Evangile. Il a fallu attendre A(ndré) G(ide) pour commencer à y distinguer q(uel)q(ue) chose. Mais l’insuffisance morale et intellectuelle de son fondateur et de la plupart de ses fidèles mérite bien des soupirs. Et n(ous) laissons le grand homme sur une chaise dans un état qu’il décrit comme celui de l’hébétement. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie


300 travailleurs exigés pour le 2 novembre (19)39. Ils seront payés. Memoranda. Reçu l’ordre de soumettre les chiffres du recensement pour le 12. Nous avons besoin, en plus du personnel d’encadrement, de 60 personnes.

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