Relectures (sans fin)

 

Voici ce qu’écrit Jean Dubuffet à son ami Claude Simon le 15 mai 1973:

Je voulais vous dire, dans une forme convenable, et non pas brouillonne et hâtive comme je le fais ici maintenant, que votre livre présente ce caractère qui me comble de plaisir, de procurer une lecture ininterrompue, je veux dire qu’on peut à tout moment l’ouvrir à n’importe quelle page, et trouver dans cette page la substance du livre entier. C’est un livre qu’on ne peut pas lire – si lire est commencer à la première page et finir à la dernière. Ici on ne finit pas. On peut faire usage du livre une vie entière. On peut le lire aussi en remontant de la fin au commencement. Il n’a pas un sens, il en a autant qu’on veut. C’est un livre à utiliser comme un tapis de Perse. Ou encore comme un talisman, une boule de cristal. Il est d’un usage permanent. A tout endroit qu’on l’ouvre on est imméditament transporté dans votre monde parallèle, votre monde homologue, où se trouvent abolis le petit et le grand, le léger et le lourd, le corporel et le mental, le départ et l’arrivée, le vide et le plein.

C’est à propos de Triptyque. Voilà exprimé dans une forme qui me parait bien peu « brouillonne » et bien peu « hâtive », mais au contraire parfaitement éclairante, ce que je cherchais à dire maladroitement, l’autre jour, des textes dignes d’être relus.

La Correspondance de Claude Simon et Jean Dubuffet s’est étalée sur une quinzaine d’années (1970-1984) mais elle tient en 65 petites pages aux éditions l’Echoppe. Les lettres sont courtes, chaleureuses, denses. L’ouvrage date (1994) mais il était bien en évidence au dernier étage, le plus déserté (le plus isolé), de la librairie Vent d’Ouest à Nantes, au milieu des livres d’art et d’histoire.

Le 31 août 1981 Dubuffet fait l’éloge d’un autre livre de Claude Simon, Les Géorgiques:

Une oeuvre effarante par l’étrangeté de son thème de ses recours, de son assiette, de son ton, de son souffle, de l’incroyable constante maîtrise du libellé. Prodigieux le libellé, constamment percutant. Il ne cesse d’étonner, et de combler. Votre savoir dans des pratiques comme celles de l’artillerie ou de l’agronomie est ahurissant mais il est égal en tous autres domaines et à toutes échelles, de l’emballage des statues aux accouplement des libellules. Car tout défile dans la course de cet impétueux parcours, tous les faits et gestes du monde, reflétés dans une eau noire magique, en cinéma muet, comme images d’astres disparus que transporent à nos téléscopes les millions d’années-lumière.

Où j’aime à lire, comme dans le premier extrait, l’un des plus justes résumés de l’oeuvre de Sebald

(Image: La vie de famille, par Jean Dubuffet. Dans sa réponse du 21 mai 1973, Claude Simon cite cette oeuvre comme une des influences majeures de Triptyque).

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11 Responses to Relectures (sans fin)

  1. brigitte celerier dit :

    j’ai deux livres de ou avec correspondance de Dubuffet, vais me mettre en quête de celui)ci, tout spécialement

  2. jdk dit :

    À la librairie Vent d’ouest ? Mais ce fut ma librairie pendant des années, du lycée à la khâgne… Ensuite je contournais le manège par la droite, je traversais le Quai des Cinquante Otages, et j’allais lire au Café du Change, à cette époque où ce n’était pas encore vraiment un café mais plutôt un restaurant dont la carte reprenait (en théorie) des recettes venues tout droit du Moyen-Âge, sous la férule de Suzanne qui n’était pas commode. Mais je me suis reporté à la note que vous avez consacrée à Julien Gracq et à Nantes (mes parents habitent tout à côté du lycée (ou plutôt de la caserne, de la prison) Clemenceau) et il semble que vous ayez comme moi quelque rapport avec le lycée Guist’hau, lequel a servi pendant la seconde guerre mondiale d’asile psychiatrique : et l’on imagine très bien les malades tourner en rond dans la cour centrale, et lorsque je m’ennuyais ferme en classe d’histoire, je croyais entendre, sous le ronron monotone de M. Bergerat, et en classe de français derrière les gesticulations théâtrales de M. Touchefeu, les ritournelles des fous qui hantaient les lieux, puisqu’ils étaient mal morts.

  3. jdk dit :

    Et cela me fait dire ici, sans rapport avec Dubuffet ni avec Claude Simon (tout de même : la semaine dernière je relisais L’Acacia, et je ne me rappelais pas que c’était si beau : la première fois, au lycée Guist’hau justement, à cette époque où j’étais condamné à lire les œuvres inscrites au programme, et où en fait de préparer par deux fois le concours je préparais ma bibliothèque, puisque les œuvres du programme je les avais lues tout de suite et je passais mes années à lire autre chose : et grand bien m’en a pris, je le constate maintenant, je n’ai jamais tant lu que pendant ces trois années de punition et d’ennui, de prétention et de sottise, chez mes parents le soir et la nuit et pendant la journée dans des cafés, et pendant les cours au dernier rang de cette grande salle grise où il y avait une immense bibliothèque vitrée au fond de laquelle traînaient des livres que personne n’avait jamais lus et que personne ne lirait jamais) que de Nantes la littérature parle peu : je ne suis pas né à Nantes (je suis né à Chartres et de Chartres on parle forcément un peu plus, mais c’est tout de même fort rare : dans les romans en tout cas, et je ne connais qu’un seul personnage de roman qui soit né à Chartres, l’un des compagnons de Jallez et Jerphanion à Normale, celui qui veut passer une agrégation d’orthographe, et qui est Beauceron), et je n’ai pas cherché expressément Nantes dans des romans, mais je ne trouve que Blanche de Beaulieu d’Alexandre Dumas qui finit par une scène capitale au Bouffay.

  4. jdk dit :

    Mais je sais qu’il y a, aux éditions Pimientos, un recueil de textes (de lettres, d’extraits de journaux et de romans) qui s’appelle Voyage à Nantes et qui reprend des textes de Balzac, de Stendhal, de Mérimée, de Flaubert, de Victor Hugo, de Taine, d’Alphonse Daudet, de Vallès, de Michelet, de Jules Verne et de René Bazin.

  5. Sebastien Chevalier dit :

    La sobriété de Toucherat, la flamboyance de Bergefeu, la géographie martiale (dite « humaine ») de Monsieur Chauze, les échappées de Maître Fravélo, la britishness de Misses Fort-Loud? Tout un petit « théâtre de mémoire » s’anime dans mon esprit.
    Quelle surprise, jdk! Ce blog, comme un couteau suisse, vient de se découvrir une nouvelle fonction qui va désormais faire concurrence à « copains d’avant » (et désolé pour les autres lecteurs, je glisse ces « private considerations » comme de petites bouteilles dans la Loire). Alors oui, Guist’hau (1994-1996), l’ennui bien sûr, mais assez souvent « de qualité » (je suis très impressionnable), moins ferme, cotonneux (la bibliothèque vitrée me faisait plutôt rêvasser). Je découvre cette histoire d’asile, qui donne déjà à mes souvenirs une autre couleur. Je croyais que le bâtiment était une ancienne maternité, ce qui change tout, vous en conviendrez.
    Pour ce qui est de Nantes dans la littérature, je n’en sais pas plus que vous, mais en tout cas elle est bien mieux représentée (Gracq suffit) que La Roche sur Yon, d’où je viens, et dont je n’ai qu’un exemple en tête, un passage d’Extension du domaine de la lutte, de Houellebecq, où la ville aux multiples sens uniques semble être un des cercles de l’Enfer contemporain. Siniac aussi, dans un genre assez chabrolien. Et la solide autobiographie de Chevillard, qui l’évoque (trop peu, par pudeur sans doute).

  6. Sebastien Chevalier dit :

    @Brigitte Celerier

    Je ne connais pas bien l’oeuvre de Dubuffet en réalité, et je suis venu à ce livre par Claude Simon. Il est d’ores et déjà devenu un de mes « talismans », comme il dit. Il offre aussi un contrepoint saisissant à la lecture (au pas de promenade du dimanche) de la Correspondance de Flaubert.

  7. jdk dit :

    J’étais à Guist’hau de 1995 à 1998, de telle sorte que vous étiez en khâgne lorsque j’étais en hypokhâgne, de telle sorte que forcément nous nous croisâmes dans ce couloir bordé (ou plutôt : barbelé) de plantes grasses en pot, et c’est tout de même une surprise, puisque je suis à 8000 km de tout cela et que je n’ai pas remis les pieds en France depuis cinq années, et puisque je lis (en silence (à cause de Sebald, d’abord)) votre blog depuis longtemps ; mais à vrai dire tout cela est de peu d’importance, ni vous ni moi n’avons aucune nostalgie scolaire (et en tout cas certainement pas de ce lycée et des cours qu’après vous je subis avec un sentiment de ridicule achevé et l’impression de me promener dans une nature morte, et de me complaire dans le masochisme puisque j’y passai trois années pleines : finalement, je n’ai rien appris, et je vois bien aujourd’hui que tout cela était une imposture, en particulier les cours de littérature, ce dont j’éprouvais l’amère évidence mais sans être capable de très bien discerner comment et pourquoi…) et ce qui est important, en l’occurrence, c’est qu’une note précédente m’ait donné envie de lire (et d’abord : de rouvrir, car je l’avais ouvert, et presque aussitôt refermé) Le Jardin des Plantes de Claude Simon : mais Triptyque appartient en partie à une autre route de Claude Simon, qui est liée à la peinture évidemment, mais qui est liée aussi à un durcissement théorique de ces années-là, en particulier sous l’influence de Jean Ricardou, avec lequel ce fut plus tard la guerre à cause des « Géorgiques » et de l’accusation qui lui fut faite de devenir (suprême injure) « naturaliste »…

  8. nrd dit :

    C’est au début d’Austerlitz, je crois, qu’on retrouve Cl. Simon, à propos de supplices…

    Trois grands visuels.

  9. Sebastien Chevalier dit :

    Dans Austerlitz Claude Simon est cité explicitement, à propos de son ami le peintre Gastone Novelli. La première esquisse d’Austerlitz (une chronologie de la vie de Jacques) a été écrite par Sebald sur son propre exemplaire du Jardin des Plantes.
    Mais ce que je trouve plus étonnant, ce sont les ressemblances entre des passages des Anneaux de Saturne et du Jardin des Plantes, écrit après les Anneaux. J’en avais donné un exemple ici: https://norwitch.wordpress.com/2009/06/03/la-modernite-vue-davion/
    Il y en a d’autres.
    Pour ce qui est de la Correspondance dont je parle, les dernières lignes de la dernière lettre de Claude Simon à Jean Dubuffet disent ceci:
    « Il y a pourtant déjà longtemps que Jakobson a dit « Nous savons (les choses, le monde…), mais nous ne voyons pas » – et Flaubert que nous n’appréhendons que des « morceaux détachés » ». Que ce soit en peinture ou en littérature, le mythe du « réalisme » a la vie dure. »

    Dans les Anneaux, à propos de l’encyclopédiste Thomas Browne:

    « En raison notamment de cette charge énorme, il ne parvient pas toujours à décoller du sol, mais quand il se laisse porter, tel un adepte du vol à voile aspiré par les courants d’air chaud, de plus en plus haut, avec son fardeau, par les mouvements orbiculaires de sa prose, alors même le lecteur d’aujourd’hui a le sentiment d’entrer en lévitation. la vue devient plus claire à mesure que l’éloignement augmente. les plus petits détails vous apparaissent avec une étonnante précision. C’est comme si on avait l’oeil à la fois collé à une longue vue retournée et à un microscope. Et cependant, dit Browne, chaque connaissance est environnée d’une obscurité impénétrable. Nous ne percevons que des lueurs isolées dans l’abîme de notre ignorance, dans l’édifice du monde traversé d’épaisses ombres flottantes. Nous étudions l’ordre des choses mais ce qui inspire cet ordre, dit Browne, nous ne le saisissons pas. »

    Au passage je retrouve le passage sur la « longue vue retournée » et le problème des proportions dont nous avions je crois déjà parlé nrd.

    Sebald avait une grande admiration pour Simon, mais je me demande si l’inverse aurait été vrai, si Simon avait eu en main les ouvrages de Sebald. Chez ce dernier, il y a toujours une forme de linéarité, d’explication, de démonstration, même si elles coexistent avec le sentiment qu’elles nous donnent des lumières vacillantes si ce n’est trompeuses sur le monde. C’est son héritage universitaire, et ce qui fait le prix de sa prose à mi-chemin de l’essai et de la fiction. En revanche Simon procède par collages beaucoup plus brutaux, par rapprochements de visions sans liens logiques explicites, sans explications, mises en contexte. Peut-être aurait-il trouvé les récits de Sebald trop versés dans ce qu’il dénonce comme un « réalisme ».

  10. nicolas dit :

    Ce qui est beau, me semble-t-il, puisque le temps nous les a légués si proches, c’est que nous voyons, passant les différences, comme un lien entre ces deux œuvres vertigineux dans leurs constructions respectives, à la fin à peu près simultanées. Je les rapproche aisément sur ma table. Merci pour vos explorations.

  11. Un grand merci pour cet excellent article
    amicalement
    Gilles

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