Relectures (3): Thomas Bernhard

Thomas Bernhard, Extinction, p.113

Il y a des écrivains, avais-je dit à Gambetti, qui, lorsqu’il les lit pour la deuxième fois, enthousiasment encore beaucoup plus le lecteur que la première, il en est chaque fois ainsi pour moi avec Kafka. Kafka me reste en mémoire comme un grand écrivain, avais-je dit à Gambetti, mais en le relisant j’ai eu tout à fait l’impression d’en avoir lu un beaucoup plus grand encore. Peu d’écrivains deviennent plus importants, plus extraordinaires à la deuxième lecture, la plupart, nous les lisons pour la deuxième fois et nous avons honte de seulement les avoir lus une fois, c’est ce qui nous arrive avec des centaines d’écrivains, pas avec Kafka et pas avec les grands Russes, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Lermontov, pas avec Proust, avec Flaubert, avec Sartre que je compte parmi les plus grands. Je ne trouve pas que ce soit la plus mauvaise méthode que de lire une deuxième fois les écrivains que nous avons lu une fois et qui nous ont impressionnés, en effet, ou bien ils sont encore beaucoup plus grands, beaucoup plus importants, ou bien ils ne valent plus la peine qu’on en parle. Ainsi nous ne trimbalons pas dans notre tête, pendant toute notre vie, un énorme fatras de littérature qui finalement rend cette tête malade, avais-je dit à Gambetti sur le Pincio.

(Traduction Gilberte Lambrichs)

Thomas Bernhard encore et encore ses relectures, ici décrites comme le tamis qui permet d’isoler les textes qui comptent.

Il y a quelques jours j’ai assisté à la lecture, une relecture aussi, d’Extinction, au théâtre de la Madeleine. Serge Merlin parvient à donner des modulations – quand succèdent aux morceaux hurlés des mots dits à voix basse, à peine audibles ; quand l’élocution mécanique se mue en égarements lyriques – et des ouvertures – quand le lecteur s’arrête et écoute, dans le clair-obscur un peu plus obscur qui se fait sur scène, l’histoire dite par lui-même, Murau, du domaine de Wolfsegg – à ce bloc sans brèche, aux phrases droites et inflexibles.

Ces phrases il parvient à les gondoler, il en fait une partition. Elles s’animent dans sa bouche et sur la petite table, tout en laissant (autre miracle) le spectateur revenir ensuite au texte avec en tête une prosodie plus monocorde, pas moins inquiétante, pas moins burlesque, la sienne.

Thomas Bernhard avait ailleurs écrit ceci au sujet de ses textes et du théâtre :

Lorsqu’on ouvre un de mes livres, il en va toujours ainsi : il faut s’imaginer qu’on est au théâtre, avec la première page on lève un rideau, le titre apparaît, obscurité complète – et lentement, de ce fond, de cette obscurité, surgissent des mots qui se transforment en des processus de nature tant intérieure qu’extérieure, et qui, à raison même de leur caractère artificiel, deviennent tels avec une particulière netteté.

(Ténèbres, p.62 ; cité par Chantal Thomas dans Thomas Bernhard, le briseur de silence, p.35)

Jean Torrent et Serge Merlin ont tranché dans la masse pour tirer des cinq cents pages une heure vingt minutes à voix haute. L’auteur de Maîtres anciens, qui avait fait l’éloge de la lecture par fragments, n’aurait pas été mécontent. Mais on n’entend pas l’extrait sur les relectures.

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2 Responses to Relectures (3): Thomas Bernhard

  1. Cela fait un moment que je me dis qu’il faut que j’aille voir ça… Merci pour le compte rendu !

  2. Sebastien Chevalier dit :

    C’est jusqu’au 30 mai. Les détails ici.

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