Le jeudi 4 janvier 1940

Dans la guerre (10)

Robert Musil, Genève


Passé quelques jours à Zurich avant Noël. Vu plusieurs fois l’exposition Wotruba.

Le soir de Noël, passé ¾ h à la Pouponnière. On avait débarrassé le fond du réfectoire. Les infirmières en bleu et en blanc étaient assises par terre. Chacune son poupon sur les bras. Tout autour de la salle, sur des rayons, des paquets qu’on distribua. Un bel arbre. Un piano. Chants de Noël. Barbara von Borsinger en blanc. Avait dû lire quelque chose auparavant. Comme « civils », nous, un ou deux médecins de l’établissement, quelques couples de parents, des employés de l’économat. Harmonie singulière entre les vagissements discrets des enfants, les rires et la lumière des bougies. Impression dominante, outre l’exotisme : beaucoup de naturel en habit de fête, la fête d’une espèce particulière de famille. Armin Kesser m’a envoyé les Weltgeschichtlische Betrachtungen de Burckhardt.

Je dois de toute urgence retourner à Zurich. L’inquiétude du professeur Stadler quant à la bienveillante attention que j’ai sollicitée du Dr Briener a gagné Lejeune et les Wotruba.

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La situation politique sent les négociations de paix. Naufrage du cuirassé Graf von Spee. Abandon de la guerre des mies. Situation favorable dans les airs vu les plus grandes réserves des Alliés. Résistance de la Finlande.

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Je dois encore noter la vue de la fenêtre de la chambre à coucher. Une maison bleu-vert, plus haute que large, toit à cinq pans. Fenêtres hautes et étroites, disposées irrégulièrement sur la façade la plus étroite. Encadrée par quatre ou cinq pins vert-noir. Le ciel bleu-vert qu’il y a toujours le soir en avant du Jura. Une fois, le croissant de la lune sur la crête. Une autre fois, le matin. Le reste, maisons et arbustes, confus et secondaire. Le tout : comme une belle tête sur d’affreuses jambes. Un conte de fées sur une base très banale. Cause : sans doute les gradations de couleur et de lumière. Le détail banal, le tout indescriptiblement tout.

Thomas Mann, Princeton

Persistance du froid rigoureux. Le matin, ai travaillé au début des « Têtes interverties ». A midi, suis allé chercher le prince Löwenstein à la Junction. Promenade et lunch avec lui. Avons parlé de la Guild. Rejet des projets pour former un gouvernement.

Ernst Jünger, Hutte aux roseaux (près de Baden-Baden, sur la ligne Siegfried)


Rentré de ma permission à laquelle un télégramme mis fin après deux jours. Perpétua m’apporta la nouvelle dans mon ermitage où j’étais justement occupé à regarder une belle Sternocera de Djibouti. Je la retrouvai un peu plus tard, toute triste à la cuisine.

Comme lecture de chemin de fer, le livre de Brousson sur Anatole France. Page 16, la fameuse citation de La Bruyère: « Un peu plus de sucre dans les urines, et le libre penseur va à la messe. » En effet nous commençons à croire lorsque les choses vont plus mal pour nous. C’est alors que nous accueillons des odeurs, des couleurs, des sons, qui nous sont habituellement inaccessibles.

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin, la Communauté. Hier (des individus) à la recherche de diamants, pour la deuxième fois, au cimetière de Praga, ont battu nos employés. Rinde est arrivé au bureau avec un oeil qu’on lui a tuméfié rue Nalewki, ainsi que Wasserman, avec un nez cassé par la foule sur la place Teatraly, alors qu’il prenait la défense d’un Juif maltraité par cette même foule.

J’ai réglé la question de la subvention pour les orphelinats de la rue Wolska. j’ai engagé les gens les plus intelligents au bureau. J’ai transféré une certaine Mme Szperling de la comptabilité au Bataillon du travail. Les employés frémissent ici de peur, car ils craignent son mari, un vaurien que j’ai fait chasser de la Communauté (il trainait tout le temps dans les couloirs). J’ai ordonné d’apposer un écriteaux interdisant les intermédiaires lors des obsèques.

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