Vie de Godard

Antoine de Baecque, Godard, p.12:

Voici donc une biographie de Jean-Luc Godard sur archives. Films, documents d’images ou de sons, presse, ouvrages, papiers divers, correspondances, scénarios et synopsis, dessins et croquis, feuilles de service et rapports de scripte, factures et contrats, agendas et relevés de comptes, journaux intimes et carnets de notes, cahiers de dialogues et story-boards, photographies et maquettes, témoignages oraux, tout cela permet de reconstituer l’existence d’un homme qui continuera sûrement de douter des apports d’un tel déploiement de recherches et d’écriture. Parce que l’essentiel, il est vrai, tient dans le mystère du plan.

Fin de la dernière des 818 pages du Godard d’Antoine de Baecque, que je renommerais volontiers Vie de Godard (dans Mathématique:, l’ouvrage qui lui succède dans l’ordre de mes lectures, Jacques Roubaud a cet axiome: un titre est le nom propre d’un livre, et il ajoute : le livre lui-même est l’autobiographie de son titre), si l’auteur ne maintenait pas à chaque instant avec son sujet la bonne distance qui l’éloigne de l’hagiographie et de la Vie de saint. Il fallait bien un historien – historien d’une culture toujours matérielle, dans la lignée de Roger Chartier – pour approcher l’artiste adulé (ou honni) sans se laisser prendre à l’icône (pas de rencontre ici), et faire sa biographie comme d’autres auscultent, avec les précautions élémentaires et les instruments idoines (souci de l’archive, diversité des sources, notes et index profus, mise en contexte discrète et précise, ton dépassionné – signe de la passion de savoir -, mais jamais neutre, jamais plat), tout l’outillage qui permet de façonner le meilleur écrin des vies hors-norme. Ce regard en surplomb, modeste et rigoureux (je le retrouve aussi, dans leur domaine, chez Raul Hilberg ou chez Daniel Arasse (autre lecture de ces jours)), prend exactement la démesure de son objet et fait justement que ce livre est plus qu’une biographie de plus : un chef-d’œuvre au sens ancien, un ouvrage sans émotion apparente mais

dont on se surprend, alors même qu’on est encore loin de la fin, à relire les pages du début comme on regarde un album de famille

dont on cherche désespérément à ralentir l’achèvement

qu’on referme le cœur battant plus vite que d’ordinaire.

A la page 649 j’en extrais ce dialogue (le dialogue: aporie godardienne), le 28 décembre 1987 chez Marguerite Duras, rue Saint-Benoît à Paris:

Godard

Je défais les films davantage que je les fais.

Duras

Tu es dans la damnation Jean-Luc. Tu ne peux pas écouter, pas lire, pas écrire, donc le cinéma te sert à oublier ça.

Godard

La représentation nous console de la vie. Et la vie nous console de ce que la représentation n’est rien.

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