Le vendredi 10 mai 1940

Dans la guerre (12)

André Gide, Vence


Il y a quelque… romantisme à se désoler que les choses ne soient pas autrement qu’elles ne sont; c’est-à-dire qu’elles ne peuvent être. C’est sur le réel qu’il nous faut édifier notre sagesse, et non point sur l’imaginaire. Même la mort doit être admise par nous et nous devons de nous élever jusqu’à la comprendre; jusqu’à comprendre que l’émerveillante beauté de ce monde vient précisément que rien n’y dure et que sans cesse ceci doit céder place et matière pour permettre à cela, qui n’a pas encore été, de se produire; le même, mais renouvelé, rajeuni; le même, et pourtant imperceptiblement plus et dont se forme lentement le visage même de Dieu. En formation sans cesse et jamais achevé, depuis l’impensable gouffre du passé, jusqu’à l’impensable « consommation des siècles ».

rien de plus irritant, de plus absurde, que le

« Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel? »

lorsqu’il est dit sans ironie. C’est ça qui serait gai, d’avoir toujours en face de soi l’immuable! Empoté toi-même, à quelle saison de l’an t’en tiendrais-tu? Celle des boutons? ou des fleurs? ou des fruits?… A quel moment (et même de ta propre vie) oserais-tu dire: Nous y sommes! Ne bougeons plus!

Jean-Paul Sartre, Bouxwiller


Donc aujourd’hui, invasion de la Belgique et de la Hollande (…) L’impression produite est curieuse et bien différente de celle qui régnait lors de l’attaque de la Norvège: ce serait presque un soulagement. L’impression de toucher au réel – même sinistre – après huit mois de guerre « pourrie » (…)

Mihail Sebastian, Bucarest


Aujourd’hui, à l’aube, les Allemands ont occupé le Luxembourg, ont passé les frontières belge et hollandaise, ont bombardé l’aéroport de Bruxelles. A l’heure qu’il est, je n’ai pas d’autres nouvelles. Il se pourrait, cette fois-ci, que toute l’Europe s’embrase. Curieusement, les radios italiennes ne diffusent que des nouvelles anodines, des faits divers. je ne serais pas surpris si Mussolini frappait un grand coup en Méditerranée, pendant que les Alliés sont encore sous le choc.

Ernst Jünger, Friedrichstal


Rêvé cette nuit d’escadres aériennes qui survolaient la maison. Le matin, au stand de tir, j’appris que le ciel avait été en effet fort animé. Il s’agissait de transports en direction de la Hollande et de la Belgique. La guerre entre sans doute dans sa phase la plus critique, sans que sa durée puisse être évaluée dès à présent.

L’après-midi nous avons fait avec le colonel une longue promenade à cheval à travers de belles forêts, avec une halte le soir, à Graben, pour manger des asperges. Durant cette course, des officiers et des plantons nous rejoignirent à plusieurs reprises, à motocyclette, apportant des plis dont l’un annonçait la suspension des permissions. Nous sommes maintenant en état d’alerte.

C’est à regret que nous quittons Friedrichstal dont les habitants étaient devenus pour nous des amis. D’origine huguenote, ils ont du sang wallon, avec des noms comme Lacroix, Borel, Gorenflo – déformation de coeur-en-fleur. Ils nous ont apporté vers 1720 leur connaissance de la culture de tabac, et fournissent maintenant tout le pays de Bade en jeunes plantes dont on voit partout les massifs sous des châssis garnis de papier huilé. Ils tirent ainsi de leur terre un gain décuple. Il est vrai que cette culture demande beaucoup de soins et de peine, et, suivant un dicton de ce pays, les habitants de Friedrichstal ne se reposent qu’à genoux et ne mettent jamais leur tête au lit.

En revanche, ils sont riches, de naturel gai, toujours disposés au plaisir et pas regardant sur la dépense.

Klaus Mann, Princeton


… Le grondement des évènements décisifs en Europe recouvre tout. Presque impossible de se concentrer sur autre chose qui n’ait rien à voir avec la Hollande ou la Belgique, etc. – – Et nos amis restés là-bas! Friedrich à Londres. (J’ai reçu un télégramme désespéré de lui.) Mais aussi Landauer, etc. (Et Golo – à Zurich?)

Ebranlé et tendu à la fois, on suit la résistance en Hollande et en Belgique – – – Ce soir, on annonce la fin de la crise intérieure en Angleterre. Résignation tardive de Chamberlain. Sa personnalité douteuse gagne presque en grandeur lors de son discours d’adieux. Quelle carrière étrange! Quel peuple étrange! – – – En revanche, mon dégoût pour ces Allemands grandit encore de manière accablante.

… Gamelin annonce: « The most gigantic battle of all times may be immanent… » Pendant toute la journée, j’ai lu les journaux, écouté la radio et discuté.

Pourtant, ma « vie privée » continue. Hier, j’ai eu un gentil dîner avec Erika et Liesl (qui est ici parce que Bruno a terminé son ouvrage). – Auparavant, cocktail chez Erika avec Spivy, Tonio + Isa, Goslar, Tomski, etc. – Cette nuit, j’ai trainé longuement dans les cafés où je me suis saoulé; bain de vapeur. Toutes sortes de demi-affaires. Enfin un jeune soldat, bien fait, à la figure sériouse et sympathique. Reste la nuit. Bien gentillement.

Aujourd’hui, discussion avec Mr. Wallace du Reader’s Digest (grisonnant, sympathique, sévère et doux à la fois). Nous avons évoqué les possibilités d’une collaboration (documents européens). Dans cette perspective, je suis passé voir Miss Ulrich à la Library (Periodical department). – Bref déjeuner avec Ury. – ensuite, je suis allé avec Erika (après un bref désaccord que j’avais eu à nouveau avec elle) louer des – déguisements! Car nous avons décidé malgré tout de nous rendre à cet Allied Relief Ball – – – (cela n’apportant rien aux Alliés que l’on boycotte leur bal sous prétexte que l’on est effrayé par les atrocités allemandes).

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 13°C. Le matin, la Communauté. Hier, un ouv[rier] j[uif] et u fonctionnaire ont terrorisé le caissier, 4 coups tirés, dont un sur l’immeuble d’en face. Le caissier a versé de l’argent. J’ai dit à Halber d’en informer les SS. Nous avons remis au procureur des fonctionnaires du Bataillon pour détournement. J’ai reçu aujourd’hui Skizze des Sperrgebietes Warschaw [esquisse de la zone close de Varsovie]. Qu’on le veuille ou non, c’est un ghetto. Un fourreur a chassé Typograf de son appartement. On lui a indiqué de déménager au 4è étage de cet immeuble. Les Allemands sont entrés aujourd’hui à l’aube en Hollande et en Belgique. Après-midi, chez le Rittmeister Schu. Il a déclaré qu’il ne voulait pas de Sklaventum [esclavage]. Il prendra 1300 [travailleurs] payés. Il a conseillé, à propos du [règlement] du passé à partir de mai, d’en discuter avec Unger.

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