Le lundi 17 juin 1940

Jean Guéhenno, Clermont-Ferrand


Voilà, c’est fini. Un vieil homme qui n’a même plus la voix d’un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.

Je pense à toute la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré?

Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu’ils ne sont pas non plus faits pour la servitude.

Mihail Sebastian, Budapest


La France dépose les armes!

Pétain, qui a pris cette nuit la place de Reynaud, a annoncé aujourd’hui, à deux heures, qu’il allait tenter d’obtenir la cessation des hostilités. Il a demandé aux Allemands, par l’intermédiaire de l’Espagne, de lui signifier les conditions d’une capitulation. Hitler exige une capitulation sans conditions.

Il en va comme de la mort d’un être cher. On ne comprend pas, on n’y croit pas. La pensée s’arrête, le coeur ne sent plus rien.

A plusieurs reprises, j’ai eu les larmes aux yeux. Je voudrais pouvoir pleurer.

Ernst Jünger, Essômes


Ce matin j’ai fait sacrifier par Monsieur Albert quatre canards qui erraient dans le parc et je suis allé à bicyclette à Château-Thierry, pour y prendre les ordres du général Schellbach qui est cantonné au Couvent Bleu. A la recherche de cette maison, je traversai des quartiers désolés où des cadavres de chevaux barraient le chemin. Les deux côtés de la voie principale étaient bordés d’un enchevêtrement de voitures entrées en collision. On voit cela comme une grande mosaïque et l’on prend à peine garde aux détails qui s’y cachent en grand nombre comme dans une image-devinette. Tout en rédigeant un ordre pour un agent de liaison, je posai mon porte-cartes sur une voiture blindée dont il ne restait que le châssis. J’étais déjà reparti lorsque je réalisai que mon œil avait effleuré, cependant que j’écrivais, cette masse de ferrailles qui ressemblait à un gril tout brûlé par la flamme. Il ne manquait pas de viande sur cet effroyable gril. J’enregistre ainsi, presque automatiquement, des images qui, par un processus mystérieux, ne se précipitent à moi développées qu’après des minutes ou même des heures.

Je pris dans un camp voisin une centaine de prisonniers pour remettre le château et son parc en état. Ils se plaignirent d’avoir faim; je fis alors chercher du vin dans les caves et du ravitaillement dans les jardins et leur promis de leur donner à dîner avant de les renvoyer. Après que chacun d’entre eux eut bu un gobelet de vin, ils remirent tout en ordre, pareils aux génies d’Aladin. Cependant Monsieur Albert, de son côté, apprêtait les canards et les garnissait d’olives dont nous avions découvert une boîte à la cuisine.

L’après-midi, le château était complètement déblayé et nous espérions pouvoir nous mettre à table lorsque l’ordre de départ arriva. Nous devons nous rendre à Montmirail pour y assurer une mission analogue à celle que nous avons exécutée à Laon. Cela m’empêcha de tenir ma promesse aux prisonniers, parce qu’on commençait à peine à préparer leur soupe. Je leur fit au moins distribuer les parts de canard, ce qui était à la vérité un geste symbolique plutôt qu’un repas.

Adam Czerniakow, Varsovie


+ 20°C. Le matin, [réunion] au sujet de la protection sociale, à côté de la rue Tlomackie. Puis Kulski: 1) statut de l’impôt, 2) on expulsera les Juifs des immeubles de la Ville, 3) en dehors du pain, les rations seront les mêmes pour tous pendant un mois.

Réunion à la Communauté sur l’emprunt auprès de différents citoyens. Rentrées médiocres aujourd’hui: 7000 zlotys. Rap se plaint: seulement 62 ouv[riers] se sont présentés au Tiefbauamt [Bureau de la construction du métro] au lieu de 500. Haendel a remis l’oiseau empaillé. Hier, rumeurs que la France s’effondre. Paris est pris depuis quelques jours. Le drapeau allemand sur la tour Eiffel. Même chose à Versailles.

Le Quartier général, 17.VI.1940: « Le maréchal Pétain, président du gouvernement français nouvellement créé, a déclaré à la population française, dans une allocution diffusée à la radio, que la France était obligée de rendre les armes. Il a indiqué quelle démarche il a entreprise afin d’informer le gouvernement allemand de cette décision et de savoir sous quelles conditions l’Allemagne serait prête à accepter les demandes françaises. Le chancelier Hitler rencontrera le Premier ministre du Royaume d’Italie Benito Mussolini afin de discuter de la position des deux Etats » (supplément au Nowy Kurier Warszawski, lundi 17 juin 1940, à 20h30).

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