Le mardi 14 janvier 1941

Dans la guerre (16)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

Bombardements sur Londres, bombardements sur Brest, Lorient, Le Havre, opérations en Albanie et en Libye. La guerre jour à jour. A chaque jour sa dose de guerre filtrée par la province, amortie par le froid (le thermomètre est descendu à moins 16), réduite à on ne sait quoi dans cet hôtel, qui est de nulle part. Hors le docteur D., qui plonge dans la Grèce et dans l’Inde, je ne connais personne à Bourg. Je ne sais comment Bourg prend la guerre. Je n’ai pu observer qu’un signe : l’oculiste a fixé au mur de son salon un chromo du maréchal.
La fille qui fait ma chambre me parle de la température et non pas de la guerre.

On a vu que la foule, une partie de la foule au moins et les praticiens du département de l’Ain séparent le maréchal de ses ministres et annulent ses propres paroles. Ils construisent un maréchal semblable au maréchal qu’ils souhaitent, un bon tyran. Les actes de ses ministres ou ses propres paroles, ils les refoulent par un processus freudien ou par paresse d’esprit. Et il n’est pas absolument impossible que le Maréchal ne devienne semblable au personnage qu’ils ont imaginé. Il donnait prétexte à sa légende, quand il en usait avec ses ministres comme un montreur de marionnettes, quand on vit Laval dessiner un demi-cercle en chute molle, comme un gnafron jeté en coulisse.

En première page de Candide, un article de Charles Maurras. Tel en était la puérilité polémique qu’on y pourrait voir qu’un signe pathologique, tout individuel. Mais que ce délire d’interprétation apparaisse comme une pensée à quelques Français de culture secondaire, le signe est grave. Entendez bien que tous les points de départ, non plus que dans le délire, ne sont pas faux. « Mais il n’est pas fou, il raisonne parfaitement », disent au médecin les parents du malade.
Cet article exprime une totale jubilation. Le maréchal a sauvé la France dans la mesure où il est le disciple de Maurras. Les idées de Maurras sont au pouvoir. Depuis le maréchal, la France n’est plus l’esclave des Juifs et des Métèques « qui faisaient même brûler la cervelle, sur des grandes routes, à d’innocents prisonniers ». Louis XIV a triomphé de Blum et de Mandel.
Nul fou raisonneur ne croit davantage que le monde s’enferme en son système. Maurras explique la défaite en ses moindres détails. Il n’eût pas été plus gêné pour expliquer la victoire. La débâcle est le fait de Blum et de Mandel. La victoire eût été expliquée par les persistances de l’ancien régime.
Les Maurras pullulent dans les cercles politiques et dans les petits cafés. Mais les médecins, les avocats qui le tiennent pour un grand homme témoignent d’une extraordinaire déchéance d’une partie de la bourgeoisie moyenne. Qu’ils partagent les passions de Maurras, ce n’est pas cela qui inquiète. Mais qu’ils acceptent pour justifier ces passions les théories de Maurras et sa vision primaire de l’histoire, qu’ils se croient historiens et grands politiques quand ils inversent tête en bas les manuels de l’école primaire, cela est plus grave. Ils s’admirent en cette pauvre scolastique. On voit le chemin qui, de ce narcissisme, les conduit à l’hitlérisme.
Maurras mégalomane : « Le 10 juin de 1940, écrit-il, un jeune astrologue habile à déchiffrer notre avenir dans le ciel, déclara qu’il n’était d’astres favorables que sur un point : dans le désastre et la déroute confirmés, mes idées se trouvaient extrêmement proches d’accéder au pouvoir. »
Les astres mettent en balance la débâcle de juin et les idées de Maurras. Le triomphe de ces idées n’est pas moins important que la défaite de la France, puisqu’il n’est point de France hors de ces idées.

Bergson est mort. Candide publie deux articles sur Bergson, deux articles de bon journalisme, où l’admiration ne se ménage pas. Mais les auteurs de ces articles ne disent pas que, si le maréchal eût alors régné, Bergson n’aurait eu le droit d’enseigner ni à Clermont-Ferrand, ni à Henri IV, ni au Collège de France.
Destin de Bergson. Ce grand psychologue, quand il devint métaphysicien, eut d’étranges publics.
Je n’ai guère été touché par lui et les plus philosophes de mes amis pas davantage. Quand il était au plein de sa gloire, nous avions dépassé l’âge philosophique, l’ivresse du systématique. Nous n’avions pas besoin qu’on nous délivrât des systèmes. Le « se faisant » de Bergson, il ne nous parut pas qu’il s’adressait à nous. Nous aimions les systèmes rigides, comme on aime les peintures hiératiques. Nous ne nous sentions ni opprimés ni menacés par les systèmes. Seuls les peintres faibles retournent par principe à l’hiératisme.

Bourg à six heures du soir, par la neige. Lumières de défense passive. Passants feutrés. Je frôle un groupe de deux jeunes femmes arrêtées, penchées l’une vers l’autre, se confiant leurs âmes sans doute. Et j’entends en effet la parole d’espoir et de délivrance ; « Marie-Claire, dit à l’autre l’une des jeunes femmes, Marie-Claire est arrivée. »
Et Paris-Soir aussi. Le pauvre bougre crie mélancoliquement Paris-Soir. Par-dessus la débâcle, par-dessus les catastrophes et les révolutions, Paris-Soir surnage, surnagera toujours. Paris-Soir est l’essence de l’homme. Il y aura toujours des Paris-Soir et des rédacteurs pour rédiger et des typos pour l’imprimer et des lecteurs pour le lire. Paris-Soir est éternel. Paris-Soir, c’est le péché originel. Quel rédempteur viendra ?

Le maréchal a encore ouvert une de mes lettres, cette indiscrétion m’irrite. Même quand j’étais au régiment, le colonel n’ouvrait pas mes lettres.

Cesare Pavese, Turin


Pour sentir ce qu’est le style, il suffit de lire une prose quelconque de Foscolo et puis une de ses proses traduites de l’anglais, voire même par Ugoni. Ou mieux : d’abord lire la prose traduite puis une quelconque prose originale – par exemple la Leçon inaugurale.

Si, cette année, tu n’as pas fait ton examen de conscience, c’est parce que tu en avais plus que jamais besoin – tu étais en état de transition et la clarté intérieure te faisait défaut.

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