Accélération (3): contre la montre

W. G. Sebald, Austerlitz, p.19

De la position centrale occupée par l’horloge on pouvait, dit Austerlitz, surveiller les mouvements de tous les voyageurs, et à l’inverse les voyageurs devaient lever les yeux vers l’horloge et se voyaient contraints pour tous leurs faits et gestes de se plier à sa volonté.

Hartmut Rosa, Accélération, p.45

On peut donc postuler sans risque que la date de naissance de la modernité fut celle où se produisit l’émancipation du temps vis-à-vis de l’espace, qui est à l’origine du processus d’accélération. Par l’invention de l’horloge mécanique et plus tard du temps conventionnel, le temps s’émancipe du lieu – on peut désormais l’indiquer indépendamment d’un lieu défini.

W. G. Sebald, Austerlitz, p.15-16

… une impressionnante horloge au cadran jadis doré, noirci à présent par la fumée de tabac et la suie du chemin de fer, sur lequel se déplaçait une aiguille d’environ six pieds. Pendant les pauses de notre discussion, nous prenions l’un et l’autre la mesure du temps infini que mettait à s’écouler une seule minute, et nous étions chaque fois effrayés, bien que ce ne fût pas une surprise, par la saccade de cette aiguille pareille au glaive de la justice qui arrachait à l’avenir la soixantième partie d’une heure puis tremblait encore une fraction de seconde, lourde d’une menace qui nous glaçait presque les sangs.

Il est bientôt minuit mais ce n’est que l’aube du récit. Au buffet presque vide de la gare d’Anvers, Jacques Austerlitz peint un tableau des temps modernes dont le lecteur et le narrateur peinent encore à voir s’il s’agit d’une ode au progrès ou de sa condamnation sans appel.  L’horloge, déesse supérieure du panthéon exposé à l’intérieur de la salle des pas perdus, apparaît grandiose et monstrueuse. Elle dit la nouvelle norme, elle condamne, elle récompense.

L’admiration mêlée de crainte qu’on lit dans ce passage rappelle les analyses de Karl Marx et, un siècle plus tard, d’Edward Palmer Thompson. Tous deux considéraient l’horloge à la fois comme une innovation fantastique et comme l’outil d’aliénation le plus efficace du capitalisme industriel. C’est elle en effet qui a vidé progressivement le temps de ses qualités naturelles et culturelles (nuits et jours, saisons, fêtes…), qui lui a enlevé de son épaisseur, de sa rugosité, et imposé l’heure abstraite, délocalisable, rentable, la formule pleine de promesses et de menaces: Time is money.

Dans son célèbre article de 1967, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, Thompson souligne l’ambiguïté des rapports qu’ont entretenu patrons et ouvriers, dès les premières ébauches d’industrialisation, avec ces objets et ces temps nouveaux.

A la suite de ses travaux sur le luddisme et de son grand œuvre, La Formation de la classe ouvrière anglaise, il donne de multiples exemples de résistances à la nouvelle discipline horaire (de la Saint-Lundi à la grève du zèle), expressions de l’économie morale qu’une bonne partie du peuple opposait alors à l’économie politique, de plus en plus en faveur, quant à elle, auprès des élites de l’île de Grande-Bretagne. Spectateur engagé de cet affrontement, Thompson ne cache pas ses sympathies. Lui-même n’était d’ailleurs pas loin de considérer le temps des horloges capitalistes comme véritablement contre-nature et certaines de ses lignes, portées par une fougue peu historienne, laissent deviner la nostalgie et l’espoir

d’une Arcadie,

d’un Age d’or

E.P Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, p.52

Lorsque les hommes avaient le contrôle de leur vie professionnelle, leur temps de travail oscillait donc entre d’intenses périodes de labeur et d’oisiveté. (Organisation que l’on retrouve au demeurant aujourd’hui chez les travailleurs indépendants – artistes, écrivains, petits fermiers, et sans doute aussi chez les étudiants -, ce qui porterait à se demander si ce n’est pas là le rythme de travail « naturel » pour l’homme.)

Dans le même article, il montre cependant que les choses ne furent pas toujours si simples ni l’avant-garde si combative.

p.49

(à la fin du dix-neuvième siècle) c’était la double chaîne de montre en or qui symbolisait la réussite du dirigeant syndical travailliste-libéral et, en récompense de cinquante années de servitude disciplinée dans le travail, l’employeur éclairé offrait à son employé une montre en or gravé à ses initiales.

Le constat est amer. La victoire de l’horloge fut semble-t-il totale, à peine tempérée (en réalité sanctionnée) par le changement de stratégie syndicale, quand « les ouvriers commencèrent à lutter non contre le temps, mais à propos du temps », ou par d’improbables et ponctuels renversements d’alliance, quand la montre a pu devenir l’alliée objective des travailleurs, tandis que le temps « naturel » servait les intérêts du patron.

p.71

Un témoin qui travaillait « à la filature de M. Braid » déclare ainsi :

« En été, nous travaillions aussi longtemps que le jour nous permettait d’y voir, et je serais bien incapable de dire à quelle heure nous arrêtions. Mis à part le patron et son fils, personne n’avait de montre, et nous ne savions pas quelle heure il était. Il y avait un homme qui avait une montre… Elle lui fut confisquée et resta sous la garde du patron, parce qu’il avait dit l’heure à ses collègues. »

A lire Accélération, on s’aperçoit que la politique de cette petite entreprise du siècle des Lumières anticipait en fait notre présent et notre futur. Aux yeux du capitalisme « avancé » (plutôt qu’éclairé), c’est aujourd’hui l’horloge qui ralentit le mouvement.

Accélération, p.209

Il est ainsi de plus en plus fréquent que le travail ne prenne pas fin lorsque l’horloge affiche cinq heures, ou que le calendrier signale le début du week-end, mais lorsque la tâche fixée est accomplie – ce qui signifie, en général, qu’on a tenu le délai imparti, ou que l’on a réalisé le « projet ». C’est ainsi que l’on voit aujourd’hui des entreprises – y compris des entreprises de production traditionnelles – se débarrasser de leurs horloges et de leurs pointeuses, voire renoncer aux contrôles de présence, ce qui constitue une révolution inconcevable aux yeux de la sociologie d’inspiration marxiste.

Sa disparition ne saurait donc réjouir les contempteurs de la pointeuse : il s’agit bien d’une fausse victoire, et tardive, de l’homme sur la mécanique glacée. Et ce serait une plus grave erreur encore de croire, comme parait y incliner Thompson, à un retour du bon vieux système « orienté par la tâche », dont les horaires se plieraient « naturellement » au rythme de la communauté et aux exigences du travail bien fait. Si « tâche » il y a toujours, elle s’effectue à présent dans un temps sans qualité, mais quantifiable, et tout entier mobilisable.  Là où le travailleur pré-industriel disposait dans son environnement immédiat de toute une série de digues encadrant son labeur quotidien, le salarié contemporain ne trouve qu’incitations à (et outils pour) déborder. Le capitalisme, passé de l’industriel au tertiaire, est bien en train de gagner sur les deux tableaux.

Où l’on découvre, un brin gêné, que, comme beaucoup d’institutions modernes qu’on s’est plu à détester, l’horloge nous protégeait peut-être de l’accélération. En surveillant l’assiduité des uns, elle réfrénait les appétits des autres, et offrait un terrain d’affrontement stable, aux règles claires.

Un espace de liberté à conquérir hors du travail.

Certains artistes ont moins de scrupules et plus d’ambition que les sociologues plus ou moins marxistes dont parle Hartmut Rosa. Refusant avec le même dédain superbe la peste de la modernité classique et le choléra de la modernité avancée, ils préfèrent tout bonnement échapper au temps, rester à quai.

La tentation d’une uchronie au sens propre – le désir d’un non-temps, d’une sortie du temps – est vieille comme l’art, et c’est un motif récurrent chez  Sebald, dont on trouve des déclinaisons particulièrement frappantes dans certains passages d’Austerlitz.

Par exemple: quelques dizaines de pages et d’années après la discussion d’Anvers, où déjà les aiguilles de l’horloge, « lourdes de menaces » rappelaient les ciseaux de la Parque, les deux personnages se retrouvent à Greenwich, au lieu précis où le processus d’uniformisation des temps du monde s’est clos, en 1884. Là, au dernier étage de l’observatoire royal, après avoir longuement contemplé les « instruments de mesures et d’observation artistement ouvragés »,  puis s’être livré à l’éloge de la pièce octogonale « idéale selon ses critères » où ils devisent tranquillement (seulement troublés un instant par un Japonais véloce échappé de son groupe), Jacques se livre soudain à une diatribe d’une vigueur surprenante où la lucidité le dispute à l’aveuglement, et dans laquelle il réduit à néant notre obsession de la maîtrise du temps, notre  vaine prétention à sa mesure, tout en désignant au loin l’horizon d’une impossible révolte.

Austerlitz, p.122

Le temps, dit-il dans le cabinet aux étoiles de Greenwich, le temps était de toutes nos inventions de loin la plus artificielle et, lié aux étoiles tournant autour de leur axe, il n’était pas moins arbitraire que s’il eût été calculé à partir des cernes de croissance des arbres ou de la durée que met un calcaire à se désagréger ;

p.124

De fait, dit Austerlitz, je n’ai jamais possédé d’heure, ni de régulateur ni de réveil, ni de gousset, ni encore moins de montre-bracelet. Avoir l’heure m’a toujours paru quelque chose de ridicule, de fondamentalement mensonger, peut-être parce qu’une nécessité interne que je n’ai jamais réussi à comprendre m’a toujours fait regimber contre le pouvoir du temps et me tenir à l’écart de ce qu’on a coutume d’appeler l’actualité.

Dans un tout autre genre, mais exactement à la même page cent vingt-quatre (!), j’ai lu récemment une dé-monstration (si j’ose dire) de même nature, chez Jean Echenoz.

Quoiqu’en délicatesse avec les horloges depuis sa naissance, dont l’heure fut aussi douteuse que celle de la conception de Tristram Shandy, son orgueilleux Gregor (a.k.a Nicolas Tesla, qui fut soit dit en passant l’inventeur malheureux de la plupart des outils de l’accélération) leur maintient néanmoins sa confiance au milieu de toutes ses déconvenues, faisant même de sa montre un usage de plus en plus compulsif à mesure que la pente de son déclin raidit.  Fidélité touchante mais de pure perte, qui ne l’empêche pas – on s’en doutait un peu – de vieillir, et de se heurter à peu près aux mêmes conclusions qu’Austerlitz :

Des éclairs, p.124

Avec tout ça, qui est allé vite comme toute sa vie, Gregor va sur ses cinquante-cinq ans. On ne se rend jamais vraiment compte à quel point c’est rapide alors que les journées trainent en longueur et que les après-midi sont interminables. On se retrouve doté d’un certain âge sans avoir bien compris comment, même si comme Gregor on consulte sa montre tout le temps, même si celle-là ne donne qu’une idée imparfaite, tendancieuse et pour tout dire fausse de celui-ci.

Qu’en faire ? la jeter au rebut, la gager au prêteur, la laisser tourner bêtement ?

L’arrêter sans remord, briser sa mécanique.

Tiphaine Samoyault a consacré un livre entier (1) à cette dernière solution, dont les variations sont exposées au fil d’un plan métaphorique de soixante courtes séquences regroupées dans quatre parties construites comme autant de « quarts d’heure ». D’où il ressort que si l’image de la montre cassée revient avec une telle régularité, depuis le dix-huitième siècle, dans tant de romans, de poèmes, tant de tableaux, de films, ou d’installations diverses, c’est sans doute que les artistes modernes, un peu à la manière des enfants, ont fini par se demander ce qu’un tel écrin recelait: l’instant exact auquel nous sommes parvenus ou la perspective de notre fin prochaine?

J’ai trouvé une réponse à la question dans un coin de ce jardin foisonnant, nichée dans une citation de citation, parmi les dizaines d’extraits disponibles, eux-mêmes puisés dans la bonne centaine d’œuvres rassemblées par T. Samoyault.

C’est un vers sans appel, sec comme comme un coup de faux

Dans les montres se cache la mort

du poète italien Giuseppe Gioacchino Belli (1791-1863).

Note:
(1) La montre cassée, Verdier, 2004
Images:
Affiches syndicales française, anglaises, australienne, russe, datant de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et du début du vingtième. Le mouvement pour la réduction de la journée de travail à 8 heures a été lancé vers 1850 et a aboutit à leur généralisation en Europe et aux Etats-Unis après la Première Guerre mondiale; l’An 01, film de Gébé, Jacques Doillon, Jean Rouch, Alain Resnais, 1973.
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