Lectures de l’année (2): 2010

24 décembre 2010

Marcel Cohen, entretien donné à Libération

Il y a pire et c’est la rhétorique qu’on nous a enseignée. Elle exige qu’un texte, un livre, un roman, aient un début, un apogée, une fin. Emmanuel Hocquard faisait remarquer que c’est une métaphore de la vie. Cela sous-entend une logique, des certitudes et le fait que nous soyons maîtres de notre destin. Après les désastres des deux guerres, et les crises économiques qui frappent avec la sauvagerie que nous savons, c’est évoquer un état du monde et de notre culture révolu. Enfant, ma vie était très loin d’être tracée. C’est sans doute pourquoi il m’a toujours semblé que la forme brisée était la moins mensongère.

En me retournant comme chaque fin d’année sur les lectures qui l’ont marquée, je m’aperçois à quel point le genre de textes dont parle Marcel Cohen a progressivement disparu de mon horizon.  Le « genre de textes »: pour ne pas dire « les bons vieux romans ». Ceux que j’ai d’abord appris à aimer mais que j’ouvre de moins en moins souvent. Que je termine plus rarement encore. Ceux qui ne sont plus depuis longtemps à l’avant-garde, dont l’hégémonie est menacée, mais qui continuent malgré tout de faire l’actualité. Ceux qui remportent les prix. A chaque rentrée littéraire, ils forment le gros de la production. J’en lis des extraits mis à disposition par certains magazines ou j’en feuillette les premières pages chez les libraires. Tout y est, d’une manière ou d’une autre, et tout me pèse: l’entrée des personnages (le choix des prénoms), la plantation du décor, le compte-rendu des actions qui commence. Il va se passer bien des choses: « Il fait ceci… elle dit cela… ». J’exagère. J’imagine assez les efforts de composition, le degré de maîtrise requis pour faire tenir tout cela debout. Je vois les tentatives plus ou moins subtiles et réussies pour s’écarter du  modèle, renouveler un peu le genre, le subvertir sans y renoncer. Je regrette parfois de ne pas apprécier tout ce travail à sa juste valeur. Je connais aussi, grâce aux Notes et croquis d’Hédi Kaddour, le reproche que faisait Drieu à ceux qui publiaient leur journal, et qu’on pourrait étendre à tous ceux qui semblent vouloir s’affranchir des exigences de la composition en choisissant le fragmentaire, l’inachevé, le documentaire ou le collage. Drieu disait: « lâcheté de l’écrivain ». Paresse de lecteur aussi, peut-être. Quoiqu’il en soit, je souscris davantage à ce que dit Cohen dans la suite de son entretien à Libé :

(…) l’écrivain n’est pas en possession d’un savoir-faire, ni d’un savoir tout court. C’est quelqu’un qui cherche désespérément à se rejoindre. Bien entendu, il ne sait pas écrire. S’il savait, écrire n’aurait aucun intérêt.

et

C’est une banalité, mais le roman, qui avait pour fonction de dévoiler les réalités au XIXe siècle, les masquerait plutôt aujourd’hui : trop logique, trop policé, trop intelligent.

A peu d’exceptions près, je suis devenu sourd à ce savoir-faire-là, aux histoires de ceux qui veulent raconter des histoires d’un bout à l’autre, imperméable à un certain art de la fiction. Comme j’en ai un peu honte, il m’arrive quand même d’ouvrir les classiques. Cependant je triche : de Stendhal je lis La Vie de Henry Brulard, de Hugo, Choses vues,  de Flaubert la Correspondance ou Bouvard et Pécuchet. Le Journal de Gide. Dans la liste ci-dessous, je ne vois que Des éclairs, de Jean Echenoz, qui possède encore  «un début, un apogée, une fin ». Il les possède d’ailleurs à un tel point – ne nous épargnant rien, du premier cri de Grégor, et même des instants qui le précèdent

D’abord, quelques minutes avant qu’il s’extraie de sa mère et comme tout le monde s’affaire dans la grande maison – cris de maîtres, entrechocs de valets, bousculades de servantes, disputes entre sages-femmes et gémissements de la parturiente -, un orage fort violent s’est levé. Précipitations granuleuses et très denses provoquant un fracas étale, feutré, chuchoté, impérieux comme s’il voulait imposer le silence, distordu par des mouvements d’air cisaillants. Ensuite et surtout, un vent perforant de force majeure tente de renverser cette maison. Il n’y parvient pas mais, forçant les fenêtres écarquillées dont les vitrages explosent et les boiseries se mettent à battre, leurs rideaux envolés au plafond ou aspirés vers l’extérieur, il s’empare des lieux pour en détruire le contenu et permettre à la pluie de l’inonder. Ce vent fait valser toutes les choses, bascule les meubles en soulevant les tapis, brise et dissémine les bibelots sur les cheminées, fait tournoyer aux murs les crucifix, les appliques, les cadres qui voient s’inverser leurs paysages et culbuter leurs portraits en pied. Convertissant en balançoires les lustres sur lesquels s’éteignent aussitôt les bougies, il souffle également toutes les lampes.

jusqu’à son dernier souffle,

en passant par son ascension et son inévitable chute – qu’il ruinerait de manière comique mon principe, si c’en était un.

Le problème – ou la solution – est ailleurs: si le récit d’Echenoz m’a comblé malgré tout, c’est qu’il me parait, comme la plupart de mes textes préférés, tiré d’une autre tradition, plus lumineuse et aventureuse, imprévisible, plus ancienne et pourtant plus moderne à mes yeux. Rabelais, Cervantès, Diderot. Sterne surtout.

Pour le reste, et dans l’ordre chronologique de leur apparition, depuis janvier dernier:

Annie Ernaux, Les années

Anton Tchékhov,  Lettres de voyage

Hedi Kaddour, Les pierres qui montent, Notes et croquis 2008

Pierre-Marc de Biasi, Flaubert, une étrange façon de vivre

Claude Simon et Jean Dubuffet, Correspondance

Jean-Christophe Bailly, Description d’Olonne

Antoine de Baecque, Godard

William Gass, Le tunnel

Hartmut Rosa, Accélération

Bernard Lahire, La condition littéraire

Pierre Senges, Ruine-de-Rome

Peter Handke, Mon année dans la baie de personne

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires

J. M. Coetzee, L’été de la vie

Werner Kofler, Derrière mon bureau

Jean Echenoz, Des éclairs

Marcel Cohen, Faits III, Suite et fin

Et ce film d’Apichatpong Weerasethakul, dont les images de ce billet sont tirées, Oncle Boonmee.

Meilleurs vœux aux lecteurs de ce blog. A l’année prochaine.

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Des choses mineures (2)

19 décembre 2010

Marcel Cohen, Faits III, Suite et fin:

Or, souligne Niemetschek, « celui-là seul qui a entendu Mozart à ces heures-là a connu la profondeur et l’étendue de son génie musical ». Précisément, avec ses silences, ses ruptures, sa douceur lancinante toujours contrariée, le K.540 semble, aux yeux des admirateurs de Mozart, et mieux qu’aucune autre pièce pour piano, restituer le climat même de ces fameuses interprétations nocturnes.

Lorsqu’il enregistre l’adagio en 1989, Vladimir Horowitz a quatre-vingt-cinq ans. Le grand pianiste qualifie le K.540 de « solennel, voire de pathétique et conclut: « C’est vraiment une oeuvre extraordinaire. » Cependant, il joue la pièce en 7 minutes 55 secondes, prenant soin d’éviter tout ce qui pourrait accentuer ce caractère pathétique. Le Mozart que semble entendre Horowitz est bien un homme grave, peut-être même désespéré. Cependant, au fond de sa solitude, et torturé par l’angoisse, il conserve une foi inexplicable, mais totale, en la musique.

(Gallimard, 2010)

Extrait du XXXIIème des XLVII récits de Faits, III. Des textes, souvent très courts, où il est aussi bien question de l’élevage du cochon,  des galets de l’esplanade Elisabeth II, à Biarritz, que de la longueur des interprétations de l’adagio K. 540.

Où les hommes un moment s’arrêtent pour contempler le passage des rames de métro, la toile d’une araignée prise par la rosée, la fenêtre d’un appartement visible depuis une chambre d’hôpital, en attendant l’anesthésie. Leur début est aussi abrupt que leur fin, ils semblent avoir commencé bien avant,  devoir s’arrêter longtemps après. Comme des flèches venues de « la nuit de son enfance », captées nettes, en plein vol, qui touchent quand même leur cible.

L’homme estime que tout bijou postérieur à la guerre contient un peu de l’or des victimes. Les bijoux étant nécessairement recyclés à un moment ou à un autre de leur histoire, comme l’ont été les cloches et les canons, le métal jaune antérieur à la guerre sera lui-même contaminé un jour ou l’autre.

Image: photogramme tiré de Film, Socialisme, de Jean-Luc Godard (2010)

Des choses mineures

15 décembre 2010

Etienne, comte de Lacépède, La poétique de la musique :

L’accord le plus parfait que le mode mineur puisse présenter n’est, à cause de la nature de sa gamme, qu’un accord un peu altéré : la mélodie et l’harmonie ne peuvent être dans ce mode qu’une source de peine secrète : l’oreille ne peut jamais y trouver de repos absolu et véritable ; l’âme doit être un peu inquiète en l’entendant ; elle doit toujours désirer quelque chose, toujours se livrer à la mélancolie au lieu de jouir d’un plaisir pur. Le mode mineur doit donc toujours inspirer et peindre la tristesse, toujours jeter une espèce de crêpe sur l’objet qu’on veut représenter.

J’écoutais dimanche au petit matin l’émission de François Noudelmann, Je l’entends comme je l’aime. Il discutait avec ses invités des rapports de Wittgenstein à la musique. Il y fut entre autres choses question du mode mineur et des sentiments qu’il suscite. Ce qui nous le rend triste, apprend-on, c’est qu’il nous fait entendre des harmoniques éloignées du son « naturel » que la physique prescrit et que notre cerveau attend. Ce ne sont pas à proprement parler des notes tristes, mais étranges et étrangères. L’esprit sent que le lieu originel n’est pas loin, mais il est égaré, comme si les choses familières étaient entourées d’une brume ou perdues dans une forêt. L’oreille s’inquiète, elle cherche le chemin du retour.

Etienne de Lacépède avait théorisé cela en 1785. Dans sa Poétique de la musique, il a cette belle formule, que rappelle une invitée de François Noudelmann:

Le mineur laisse l’oreille en exil

Lacépède était un noble éclairé, musicien et naturaliste, ami de Buffon. Il s’engagea en politique, participa à la révolution,  et se sortit au mieux de ces décennies troublées. Spécialisé dans l’étude des reptiles et de la faune marine, il publia notamment une Histoire naturelle des poissons (1798) qui a dû passer un jour ou l’autre entre les mains de Sebald.  On retrouve son nom  au cœur d’un passage sur les harengs dans les Anneaux de Saturne. Mais des cinq pages aux lignes serrées que le comte consacre à la « clupée hareng », Sebald ne retient semble-t-il que peu de choses :

Dans le passé, certains naturalistes tels que M. de Lacépède, étaient d’ailleurs enclins à penser que le hareng trépassait à l’instant même où on le retirait de l’eau, soit des suites d’une sorte d’infarctus soit de quelque autre mal mortel.

(p.75)

Il n’est pas très surprenant qu’il ne se soit pas attardé sur son cas, comme il le fit pour un autre naturaliste du siècle des Lumières, Georg Wilhelm Steller (dans D’après nature) ou pour un contemporain de Lacépède – « un jeune aristocrate français ayant fuit les horreurs de la révolution française » -, François-René de Chateaubriand, qui a droit à de longs passages du chapitre IX des Anneaux. Le parcours de Lacépède fut en effet nettement moins accidenté et romantique que celui de la plupart des personnages sebaldiens. Comme beaucoup il connut l’exil, en 1793, mais quelques mois seulement, et pas très  loin de Paris. La Terreur terminée, les Montagnards éliminés, il reprit le cours de sa carrière, de moins en moins scientifique, de plus en plus politique, et conservatrice toujours. Elle l’amena aux plus hautes fonctions sous le Directoire, puis, sans à-coup notable, à de plus hautes fonctions encore sous Napoléon. Il fut l’un des premiers décorés de la Légion d’Honneur,  que Sebald tenait sans doute en piètre estime, sans parler de Wittgenstein.

Aux yeux de ce dernier, j’ai par ailleurs appris, par la même émission dominicale, que c’était Schumann, dans l’avant-dernière pièce des Davidsbundlertänze, intitulée Wie aus der Ferne, qui était parvenu à exprimer de la manière la plus exacte « le sentiment du révolu ».


Des choses vagues

7 décembre 2010

Agence National de la Recherche, Appel à projet

Une Initiative d’excellence assure la promotion et le développement d’un périmètre d’excellence et impulse autour de lui une dynamique de structuration du site par la mise en œuvre d’actions de recherche et de formation innovantes dans le cadre d’une gouvernance rénovée et performante.

(Appel à projet pour obtenir le label « Initiative d’excellence » (2010), cité par Barbara Cassin et Philippe Büttgen, dans « L’excellence, ce faux ami de la science », paru dans Libération, le 1er décembre 2010)

Jacques Bouveresse, Le philosophe chez les autophages, p.41-42

Loin d’être en mesure d’éliminer tout ce qui est imprécis ou irrationnel pour s’en tenir uniquement à ce qui est contrôlable, vérifiable et mesurable, « les sociétés reposent au contraire sur des Choses Vagues » (Valéry) ; et rien ne prouve qu’elles ne le font pas dans une mesure qui est, contrairement aux apparences, tout aussi déterminantes qu’autrefois. De sorte que l’idée d’une toute-puissance et d’une omniprésence de la rationalité scientifique et technique fait peut-être elle-même partie, en fin de compte, des idées vagues et obscures qui peuplent la mythologie de notre époque.

Si l’on décidait de regarder réellement les choses humaines avec les yeux d’un technicien ou d’un ingénieur, on ferait, aujourd’hui comme hier, la même constatation qu’Ulrich dans l’Homme sans qualité : « Considéré du point de vue technique, le monde devient franchement comique ; mal pratique en tout ce qui concerne les rapports des hommes entre eux, au plus haut point inexact et contraire à l’économie en ses méthodes. A celui qui a pris l’habitude d’expédier ses affaires avec la règle à calcul, il devient carrément impossible de prendre au sérieux la bonne moitié des affirmations humaines. »

(Minuit, 1984)

Jean-Charles Masséra, France, guide de l’utilisateur, p.30

L’OCDE se tient à votre disposition pour tout renseignement complémentaire.

(POL, 1998)

Relecture à point nommé, la semaine dernière, du Philosophe chez les autophages de Jacques Bouveresse, dont j’admire autant – c’est tout un –  l’éthique intellectuelle que la rigueur du raisonnement, autant cette rigueur que l’écriture exacte qui la porte là où il faut, c’est-à-dire au cœur de ce que Wittgenstein appelait les « maladies philosophiques ». Bouveresse chez qui m’enchante peut-être plus que tout une science rare de la citation, fondée sur des lectures semble-t-il exhaustives de tout ce que les traditions philosophique et littéraire ont donné de meilleur en matière d’humour et de lucidité.

(ainsi lit-on, deux pages avant les citations de Valéry et de Musil, cet extrait du Tristram Shandy de Sterne qui ramène tout le monde sur le plancher des vaches :

C’est un singulier bienfait de la Nature, qu’elle n’ait formé l’esprit de l’homme qu’avec une heureuse défiance, une espèce de résistance contre les nouveautés qu’on lui présente. Il est vrai qu’il a cela en commun avec les dogues, les barbets, les roquets, qui ne se soucient jamais d’apprendre des nouveaux tours : mais qu’importe ? Si l’humanité ne jouissait pas de cette faveur, il n’y aurait point de sot, point d’étourdi, qui, en lisant tel livre, en observant tel fait, en réfléchissant à telle idée, ne crût devenir un des plus grands Philosophes, et être exprès formé pour renverser tout ce qui existe. )

Il n’est pas difficile de trouver, sous la couche très fine des raisons et raisonnements que l’humanité produit en masse chaque minute de chaque jour, des milliers d’exemples de ces Choses Vagues dont parlent, sans forcément s’en scandaliser, Valéry, Musil et Bouveresse. Après tout, comme le rappelle ce dernier, le plus inquiétant – et le plus comique – n’est pas que le ressort ultime (s’il en est un) de nos actions privées et publiques soit pour le moins nébuleux (on se demande bien en effet ce que serait une société (ou une personnalité) assise sur des fondements « précis » ou « exacts »), mais réside plutôt dans la prétention à donner des atours rationnels aux motifs les plus obscurs, attitude bien compréhensible, sans doute, mais qui présente l’inconvénient majeur d’offrir comme sur un plateau le triomphe facile à tous ceux, et ils sont la cible de Bouveresse dans son livre, qui ont pris un maquis philosophique aussi confortable qu’imaginaire en résistant héroïquement à une « dictature de la raison » qui n’existe que dans leur esprit.

S’agissant des « initiatives d’excellence », il semblerait qu’on n’en soit même plus au « vague » dont il était question jusque-là.  A mes yeux, le spécimen découvert jeudi dernier par Barbara Cassin et Philippe Büttgen mérite d’autant plus d’être sauvé de l’oubli qu’il est sorti tout congelé et stupide du sein de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) – si j’en comprends bien le titre (n’étant moi-même ni philosophe ni chercheur d’aucune sorte), une des institutions censées indiquer aux scientifiques de notre pays le cap des futures grandes découvertes intellectuelles.

Lisant cette pépite de prose postmoderne, j’ai tout de suite pensé à deux livres de Jean-Charles Masséra : United emmerdements of New Order et France, guide de l’utilisateur.

Je me suis aussi rappelé La crise commence ou finit le langage, un court texte d’Eric Chauvier dont j’ai parlé une fois. Il utilisait l’expression « langage hollywoodien » pour décrire ce genre de salmigondis.

Notes: les tableaux sont tirés de l’Appel à projet (pour le premier) et du site de l’ANR (pour le deuxième). Ceux qui trouveront injuste l’usage d’une courte citation sauvagement extraite de son contexte pourront se reporter au document complet, disponible ici.

Le lundi 23 juin 1941

6 décembre 2010

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Première image: on voit déferler des Cosaques et des Tartares. On voit l’Allemagne engloutie dans les steppes. Hitler lance un appel au peuple allemand. « Dans le passé l’Angleterre a ruiné l’Espagne. En 1815 elle fait la guerre à la Hollande ». Le ton est d’un manuel de révision pour le bachot. On s’étonne que Hitler ne remonte pas jusqu’à Jeanne d’Arc. Tous les politiciens du monde excellent à ces vues planantes de manuel. Hitler, en terminant, invoque le Très Haut dans le ciel.

Hitler accomplit-il un acte de désespoir? Se jette-t-il contre la Russie comme il se jetterait à l’eau ou croit-il qu’il vaincra? Le monde sera-t-il délivré d’Hitler ou ce démon rusé aux propos d’asile et de petit café, dominera-t-il le monde? Le journal, c’est-à-dire Vichy, déclare que cette guerre « est moins une offensive contre la Russie qu’une réaction de l’esprit européen contre le bolchevisme ». Ce n’est plus le soldat polonais qui veille aux portes de la civilisation, c’est le soldat allemand. Un appel de la radio allemande aux soldats russes les invite à fraterniser avec les soldats allemands. « L’armée allemande est essentiellement révolutionnaire: elle cherche à établir la justice sociale dans le onde entier. » Hitler, comme ses partisans français, prétend annexer jusqu’aux mots. Les transferts de sens sont complémentaires des transferts de populations.

Jean Guehenno, Paris

Je n’ai rien noté ces jours-ci dans ce cahier. La grandeur des évènements fait paraître plus ridicules ces journaux intimes. Dimanche matin, les Français ont connu un grand bonheur. Le Reich dans la nuit avait déclaré la guerre aux Soviets. Comme les ennemis de nos ennemis sont nos amis, nous avons désormais cent-quatre-vingt millions d’amis de plus. Et puis tous les Français se sont dit que Hitler serait du moins cette fois occupé pendant quelque temps. Si vite qu’avance sa machine, elle a cette fois à faire un long chemin. Quelques-uns, les communistes surtout, avaient d’autres raisons de joie; ils se sentaient plus à l’aise; l’ordre se rétablissait dans leur esprit. Ils recommençaient d’être sûrs que le vrai débat de ce temps est entre le fascisme et le communisme.

J’ai été joyeux comme tout le monde. Pourtant, j’avoue mal comprendre tous ces revirements. Mais le grand jeu commence. Pour la première fois le fanatisme hitlérien va se heurter à un autre fanatisme. Si le communisme parvient seulement à résister à Hitler, il a bien des chances de gagner toute l’Europe. On sera communiste par gratitude.


Le dimanche 22 juin 1941

5 décembre 2010

Adam Czerniakow, Varsovie

Le matin. La Communauté. Dimanche. Réunion des conseillers afin de discuter des questions tactiques pour les prochains jours : lutte contre le typhus, les repas, les statuts de l’Etablissement d’approvisionnement et des ateliers de production. A 13 heures, ouverture de la cuisine pour les employés de la centrale.

Supplément sur la guerre avec les Soviets. Il va falloir maintenant travailler le jour, et la nuit ils ne laisseront peut-être pas dormir.

Victor Klemperer, Dresde


Le pire, laisser venir, est presque fini. Demain.

Aujourd’hui, prodigieux dérivatif. Russie. Ce matin, Kreidl sen. est venu : «ça y est, la Russie, c’est parti ! Fräulein Ludwig (la gouvernante de Friedheim) vient d’entendre Goebbels à la radio : « trahison de la Russie », du judéo-bolchevisme. » Je suis descendu voir de le Dr Friedheim, qui m’a prêté Poésie et Vérité pour la durée de ma détention, et donné un petit paquet de tabac coûteux pour pie en guise de consolation. Friedheim est bavard, vaniteux. Directeur de banque, fier de ses succès, plus de soixante ans. « A 90% national-socialiste – seulement les 10% restants gâchent tout… » Antidémocrate, monarchiste – mais à part ça, tout à fait sympathique. Croit à la chute d’Hitler. Pendant ce temps, la radio marchait dans la clinique d’à côté. Eva a entendu : rediffusion du discours de Goebbels à midi et demi. Nous sommes allés en ville pour le « plat unique » du Pschorr, et nous avons tant bien que mal écouté la radio dans le brouhaha ambiant. Le discours avait déjà été imprimé dans une édition spéciale ; une vieille dame, courbée à demi aveugle, nous l’a tendu avec ces mots : « Notre Führer ! Et tout ça, il l’a porté tout seul pour ne pas inquiéter son peuple ! » Notre serveur, prompt et zélé, nous a dit : « J’ai été prisonnier en Sibérie pendant la Guerre mondiale. – Et maintenant, qu’en pensez-vous ? » Plein d’espoir : « La guerre n’en finira que plus vite. » Qu’est-ce que le sentiment populaire ? Toujours ma sempiternelle question. Combien sont-ils à penser comme cette vieille et ce serveur de restaurant ? Pour combien d’entre eux est-ce une débâcle ? Combien de gens vont se dire qu’après deux ans d’interruption, voilà qu’on remet le disque du judéo-bolchevisme ? Il paraît maintenant que le traité d’amitié signé avec les Turcs il y a deux ou trois jours est désormais problématique ?- […] L’agitation au Pschorr étant devenu trop grande, nous sommes allés faire un tour sur la promenade du boulevard circulaire, tandis qu’un haut-parleur diffusait son prêche du haut d’un lampadaire à l’angle de la Prager Strasse. Note de Ribbentrop, publiée également dans une édition spéciale. Rentrés vers trois heures. Ereintés et tendus. – De nouveau en ville pour le dîner, et bulletin de huit heures à la radio.

Le soir
Gaieté populaire. Etat d’esprit : « Nous voulons vaincre la France, la Russie et le monde entier. » Au Pschorr, à notre table, un vieux voyageur de commerce un peu éméché et un brave couple de béotiens. Le voyageur : « Eh bien, maintenant, nous avons des positions claires, nous allons en finir au plus vite – pour ce qui est des armes, nous avons ce qu’il faut, c’est que ce n’est plus comme au temps de l’empereur. La seule question, c’est ce que va faire la Turquie. » – Le béotien : « là aussi, nous sommes prêts, on les aura aussi. » Puis le voyageur s’est mis à raconter d’incroyables blagues antinazies, les unes après les autres. « Faut bien que le peuple s’amuse en racontant des blagues, dans une certaine limite. » Ces limites étaient très larges, mais le tout venait d’un cœur serein et exprimait une pleine confiance dans la victoire. – Nous avons pris le bus E, bondé jusqu’à l’Octroi, et nous sommes rentrés en passant par la Südhöhe. A l’Octroi on dansait, partout visages réjouis. La guerre russe, c’est pour les gens une nouvelle partie de plaisir, la perspective de nouvelles sensations, d’une nouvelle fierté, leurs récriminations d’hier sont oubliées de la même manière que leurs parlotes d’hier sur la « conquête pacifique ».

Thomas Mann, Pacific Palisades


Ce matin, ai progressé dans mon essai. A midi, promenade à trois avec Moni sur le cours. Discours radiodiffusé de Churchill à propos de la guerre entre l’Allemagne et la Russie : il contrecarre les éventuelles espérances qu’Hitler pourrait fonder sur les avantages que pourrait lui apporter la reprise du slogan antibolchevique. Après le lunch, le journal : textes de déclarations de guerre d’Hitler et de Ribbentrop, totalement cousues de fil blanc. Dans l’après-midi, ai été interrompu alors que je terminais l’article par la visite d’Heinrich et de sa femme. Sa joie au sujet du « jour de fête de la déclaration de guerre de la Russie ». Enfin ! Ma confiance est moindre. Le « danger » que les Russes fassent une percée à travers l’Allemagne est en tout cas exclu. Mais les forces russes peuvent bien, même après la prise de Petrograd et la conquête de l’Ukraine, rester suffisamment intactes pour qu’Hitler ne soit jamais en sécurité là-bas. Hitler espère certainement en terminer cette année aussi bien avec la Russie qu’avec l’Angleterre. C’est peu vraisemblable, et sa défaite sera scellée s’il n’y réussi pas dans un délai d’un an environ.

Mihail Sebastian, Bucarest

Dans deux proclamations, l’une adressée à la nation, l’autre aux armées, le général Antonescu annonce que, aux côtés de l’Allemagne, la Roumanie engage une guerre sacrée pour libérer la Bessarabie et la Bucovine et anéantir le bolchevisme. Ce matin, de son côté, Hitler a expliqué dans une longue déclaration les causes de la guerre déclenchée cette nuit contre les Soviets. Avant le lever du soleil, les troupes allemandes ont franchi la frontière russe en quelques points et ont bombardé quelques villes. Pas de précisions géographiques. Molotov, parlant à la radio à l’aube, a protesté contre « l’agression », « la brutalité », etc. Voilà le loup soviétique contraint de jouer le rôle de l’agneau innocent. On dirait une pauvre Belgique quelconque.

Jusqu’à la dernière minute, j’ai cru que la guerre n’éclaterait pas. Hier soir encore, ce matin encore, j’étais sûr qu’elle n’éclaterait pas.

Le soir
La ville déserte comme un dimanche au cœur de l’été. On dirait que tout le monde est parti en vacances. Le soir, nous nous retrouvons tôt à la maison. Les volets clos, le téléphone coupé, nous sentons croitre une pesante inquiétude. Qu’allons-nous devenir ? J’ose à peine me le demander. On ne peut qu’avec crainte se penser, s’imaginer dans un jour, dans une semaine, dans un mois.