Le lundi 23 juin 1941

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

L’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Première image: on voit déferler des Cosaques et des Tartares. On voit l’Allemagne engloutie dans les steppes. Hitler lance un appel au peuple allemand. « Dans le passé l’Angleterre a ruiné l’Espagne. En 1815 elle fait la guerre à la Hollande ». Le ton est d’un manuel de révision pour le bachot. On s’étonne que Hitler ne remonte pas jusqu’à Jeanne d’Arc. Tous les politiciens du monde excellent à ces vues planantes de manuel. Hitler, en terminant, invoque le Très Haut dans le ciel.

Hitler accomplit-il un acte de désespoir? Se jette-t-il contre la Russie comme il se jetterait à l’eau ou croit-il qu’il vaincra? Le monde sera-t-il délivré d’Hitler ou ce démon rusé aux propos d’asile et de petit café, dominera-t-il le monde? Le journal, c’est-à-dire Vichy, déclare que cette guerre « est moins une offensive contre la Russie qu’une réaction de l’esprit européen contre le bolchevisme ». Ce n’est plus le soldat polonais qui veille aux portes de la civilisation, c’est le soldat allemand. Un appel de la radio allemande aux soldats russes les invite à fraterniser avec les soldats allemands. « L’armée allemande est essentiellement révolutionnaire: elle cherche à établir la justice sociale dans le onde entier. » Hitler, comme ses partisans français, prétend annexer jusqu’aux mots. Les transferts de sens sont complémentaires des transferts de populations.

Jean Guehenno, Paris

Je n’ai rien noté ces jours-ci dans ce cahier. La grandeur des évènements fait paraître plus ridicules ces journaux intimes. Dimanche matin, les Français ont connu un grand bonheur. Le Reich dans la nuit avait déclaré la guerre aux Soviets. Comme les ennemis de nos ennemis sont nos amis, nous avons désormais cent-quatre-vingt millions d’amis de plus. Et puis tous les Français se sont dit que Hitler serait du moins cette fois occupé pendant quelque temps. Si vite qu’avance sa machine, elle a cette fois à faire un long chemin. Quelques-uns, les communistes surtout, avaient d’autres raisons de joie; ils se sentaient plus à l’aise; l’ordre se rétablissait dans leur esprit. Ils recommençaient d’être sûrs que le vrai débat de ce temps est entre le fascisme et le communisme.

J’ai été joyeux comme tout le monde. Pourtant, j’avoue mal comprendre tous ces revirements. Mais le grand jeu commence. Pour la première fois le fanatisme hitlérien va se heurter à un autre fanatisme. Si le communisme parvient seulement à résister à Hitler, il a bien des chances de gagner toute l’Europe. On sera communiste par gratitude.

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