Des choses mineures

Etienne, comte de Lacépède, La poétique de la musique :

L’accord le plus parfait que le mode mineur puisse présenter n’est, à cause de la nature de sa gamme, qu’un accord un peu altéré : la mélodie et l’harmonie ne peuvent être dans ce mode qu’une source de peine secrète : l’oreille ne peut jamais y trouver de repos absolu et véritable ; l’âme doit être un peu inquiète en l’entendant ; elle doit toujours désirer quelque chose, toujours se livrer à la mélancolie au lieu de jouir d’un plaisir pur. Le mode mineur doit donc toujours inspirer et peindre la tristesse, toujours jeter une espèce de crêpe sur l’objet qu’on veut représenter.

J’écoutais dimanche au petit matin l’émission de François Noudelmann, Je l’entends comme je l’aime. Il discutait avec ses invités des rapports de Wittgenstein à la musique. Il y fut entre autres choses question du mode mineur et des sentiments qu’il suscite. Ce qui nous le rend triste, apprend-on, c’est qu’il nous fait entendre des harmoniques éloignées du son « naturel » que la physique prescrit et que notre cerveau attend. Ce ne sont pas à proprement parler des notes tristes, mais étranges et étrangères. L’esprit sent que le lieu originel n’est pas loin, mais il est égaré, comme si les choses familières étaient entourées d’une brume ou perdues dans une forêt. L’oreille s’inquiète, elle cherche le chemin du retour.

Etienne de Lacépède avait théorisé cela en 1785. Dans sa Poétique de la musique, il a cette belle formule, que rappelle une invitée de François Noudelmann:

Le mineur laisse l’oreille en exil

Lacépède était un noble éclairé, musicien et naturaliste, ami de Buffon. Il s’engagea en politique, participa à la révolution,  et se sortit au mieux de ces décennies troublées. Spécialisé dans l’étude des reptiles et de la faune marine, il publia notamment une Histoire naturelle des poissons (1798) qui a dû passer un jour ou l’autre entre les mains de Sebald.  On retrouve son nom  au cœur d’un passage sur les harengs dans les Anneaux de Saturne. Mais des cinq pages aux lignes serrées que le comte consacre à la « clupée hareng », Sebald ne retient semble-t-il que peu de choses :

Dans le passé, certains naturalistes tels que M. de Lacépède, étaient d’ailleurs enclins à penser que le hareng trépassait à l’instant même où on le retirait de l’eau, soit des suites d’une sorte d’infarctus soit de quelque autre mal mortel.

(p.75)

Il n’est pas très surprenant qu’il ne se soit pas attardé sur son cas, comme il le fit pour un autre naturaliste du siècle des Lumières, Georg Wilhelm Steller (dans D’après nature) ou pour un contemporain de Lacépède – « un jeune aristocrate français ayant fuit les horreurs de la révolution française » -, François-René de Chateaubriand, qui a droit à de longs passages du chapitre IX des Anneaux. Le parcours de Lacépède fut en effet nettement moins accidenté et romantique que celui de la plupart des personnages sebaldiens. Comme beaucoup il connut l’exil, en 1793, mais quelques mois seulement, et pas très  loin de Paris. La Terreur terminée, les Montagnards éliminés, il reprit le cours de sa carrière, de moins en moins scientifique, de plus en plus politique, et conservatrice toujours. Elle l’amena aux plus hautes fonctions sous le Directoire, puis, sans à-coup notable, à de plus hautes fonctions encore sous Napoléon. Il fut l’un des premiers décorés de la Légion d’Honneur,  que Sebald tenait sans doute en piètre estime, sans parler de Wittgenstein.

Aux yeux de ce dernier, j’ai par ailleurs appris, par la même émission dominicale, que c’était Schumann, dans l’avant-dernière pièce des Davidsbundlertänze, intitulée Wie aus der Ferne, qui était parvenu à exprimer de la manière la plus exacte « le sentiment du révolu ».

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