Lectures de l’année (2): 2010

Marcel Cohen, entretien donné à Libération

Il y a pire et c’est la rhétorique qu’on nous a enseignée. Elle exige qu’un texte, un livre, un roman, aient un début, un apogée, une fin. Emmanuel Hocquard faisait remarquer que c’est une métaphore de la vie. Cela sous-entend une logique, des certitudes et le fait que nous soyons maîtres de notre destin. Après les désastres des deux guerres, et les crises économiques qui frappent avec la sauvagerie que nous savons, c’est évoquer un état du monde et de notre culture révolu. Enfant, ma vie était très loin d’être tracée. C’est sans doute pourquoi il m’a toujours semblé que la forme brisée était la moins mensongère.

En me retournant comme chaque fin d’année sur les lectures qui l’ont marquée, je m’aperçois à quel point le genre de textes dont parle Marcel Cohen a progressivement disparu de mon horizon.  Le « genre de textes »: pour ne pas dire « les bons vieux romans ». Ceux que j’ai d’abord appris à aimer mais que j’ouvre de moins en moins souvent. Que je termine plus rarement encore. Ceux qui ne sont plus depuis longtemps à l’avant-garde, dont l’hégémonie est menacée, mais qui continuent malgré tout de faire l’actualité. Ceux qui remportent les prix. A chaque rentrée littéraire, ils forment le gros de la production. J’en lis des extraits mis à disposition par certains magazines ou j’en feuillette les premières pages chez les libraires. Tout y est, d’une manière ou d’une autre, et tout me pèse: l’entrée des personnages (le choix des prénoms), la plantation du décor, le compte-rendu des actions qui commence. Il va se passer bien des choses: « Il fait ceci… elle dit cela… ». J’exagère. J’imagine assez les efforts de composition, le degré de maîtrise requis pour faire tenir tout cela debout. Je vois les tentatives plus ou moins subtiles et réussies pour s’écarter du  modèle, renouveler un peu le genre, le subvertir sans y renoncer. Je regrette parfois de ne pas apprécier tout ce travail à sa juste valeur. Je connais aussi, grâce aux Notes et croquis d’Hédi Kaddour, le reproche que faisait Drieu à ceux qui publiaient leur journal, et qu’on pourrait étendre à tous ceux qui semblent vouloir s’affranchir des exigences de la composition en choisissant le fragmentaire, l’inachevé, le documentaire ou le collage. Drieu disait: « lâcheté de l’écrivain ». Paresse de lecteur aussi, peut-être. Quoiqu’il en soit, je souscris davantage à ce que dit Cohen dans la suite de son entretien à Libé :

(…) l’écrivain n’est pas en possession d’un savoir-faire, ni d’un savoir tout court. C’est quelqu’un qui cherche désespérément à se rejoindre. Bien entendu, il ne sait pas écrire. S’il savait, écrire n’aurait aucun intérêt.

et

C’est une banalité, mais le roman, qui avait pour fonction de dévoiler les réalités au XIXe siècle, les masquerait plutôt aujourd’hui : trop logique, trop policé, trop intelligent.

A peu d’exceptions près, je suis devenu sourd à ce savoir-faire-là, aux histoires de ceux qui veulent raconter des histoires d’un bout à l’autre, imperméable à un certain art de la fiction. Comme j’en ai un peu honte, il m’arrive quand même d’ouvrir les classiques. Cependant je triche : de Stendhal je lis La Vie de Henry Brulard, de Hugo, Choses vues,  de Flaubert la Correspondance ou Bouvard et Pécuchet. Le Journal de Gide. Dans la liste ci-dessous, je ne vois que Des éclairs, de Jean Echenoz, qui possède encore  «un début, un apogée, une fin ». Il les possède d’ailleurs à un tel point – ne nous épargnant rien, du premier cri de Grégor, et même des instants qui le précèdent

D’abord, quelques minutes avant qu’il s’extraie de sa mère et comme tout le monde s’affaire dans la grande maison – cris de maîtres, entrechocs de valets, bousculades de servantes, disputes entre sages-femmes et gémissements de la parturiente -, un orage fort violent s’est levé. Précipitations granuleuses et très denses provoquant un fracas étale, feutré, chuchoté, impérieux comme s’il voulait imposer le silence, distordu par des mouvements d’air cisaillants. Ensuite et surtout, un vent perforant de force majeure tente de renverser cette maison. Il n’y parvient pas mais, forçant les fenêtres écarquillées dont les vitrages explosent et les boiseries se mettent à battre, leurs rideaux envolés au plafond ou aspirés vers l’extérieur, il s’empare des lieux pour en détruire le contenu et permettre à la pluie de l’inonder. Ce vent fait valser toutes les choses, bascule les meubles en soulevant les tapis, brise et dissémine les bibelots sur les cheminées, fait tournoyer aux murs les crucifix, les appliques, les cadres qui voient s’inverser leurs paysages et culbuter leurs portraits en pied. Convertissant en balançoires les lustres sur lesquels s’éteignent aussitôt les bougies, il souffle également toutes les lampes.

jusqu’à son dernier souffle,

en passant par son ascension et son inévitable chute – qu’il ruinerait de manière comique mon principe, si c’en était un.

Le problème – ou la solution – est ailleurs: si le récit d’Echenoz m’a comblé malgré tout, c’est qu’il me parait, comme la plupart de mes textes préférés, tiré d’une autre tradition, plus lumineuse et aventureuse, imprévisible, plus ancienne et pourtant plus moderne à mes yeux. Rabelais, Cervantès, Diderot. Sterne surtout.

Pour le reste, et dans l’ordre chronologique de leur apparition, depuis janvier dernier:

Annie Ernaux, Les années

Anton Tchékhov,  Lettres de voyage

Hedi Kaddour, Les pierres qui montent, Notes et croquis 2008

Pierre-Marc de Biasi, Flaubert, une étrange façon de vivre

Claude Simon et Jean Dubuffet, Correspondance

Jean-Christophe Bailly, Description d’Olonne

Antoine de Baecque, Godard

William Gass, Le tunnel

Hartmut Rosa, Accélération

Bernard Lahire, La condition littéraire

Pierre Senges, Ruine-de-Rome

Peter Handke, Mon année dans la baie de personne

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires

J. M. Coetzee, L’été de la vie

Werner Kofler, Derrière mon bureau

Jean Echenoz, Des éclairs

Marcel Cohen, Faits III, Suite et fin

Et ce film d’Apichatpong Weerasethakul, dont les images de ce billet sont tirées, Oncle Boonmee.

Meilleurs vœux aux lecteurs de ce blog. A l’année prochaine.

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6 Responses to Lectures de l’année (2): 2010

  1. vigne remy dit :

    bonjour et merci pour la liste. je suis incapable de me souvenir de mes lectures. je n’ai pas de télé et je ne sais pas utiliser internet, je n’aime plus le sport et je n’ai pas d’amis ou tres peu. pas necessairement envie de les voir.je travaille beaucoup et j’aime ma famille mais j’ai besoin chaque jour de lire comme de manger et de boire. et vous étes devenu un aliment….rare car vous écrivez peu je me rends compte ayant tout englouti un matin de bonne heure

  2. Pas un commentaire, simplement un merci de fin d’année et d’accompagnement pour ce beau « travail de blog » (Ça ne produit pas un très beau « son » mais bon!).
    C’est une belle jouissance que de voir ainsi circuler la lecture, l’écriture et cette vie d’entre les mots qui nous tient debout. Par les temps qui courent, mais peut-être il en fut toujours ainsi, c’est une réjouissance du vivant.
    À votre liste, j’en ajouterai certainement quelques autres, mais tout spécialement deux: « Créer » de Paul Audi et le magnifique « Inachevable » de c. Bonnefoy.
    Autre signe des temps difficiles: les livres forts sont de grand retour.
    Merci encore.

  3. jdk dit :

    En lisant l’entretien qu’a donné Cohen, et en l’entendant sur France Culture, et ensuite en me ressouvenant de Faits, II (ou plutôt de l’impression que j’ai gardée de la lecture de Faits, II, car de Faits, II en tant que tels je ne me souviens pas), j’ai eu, quant à moi, l’impression désagréable d’une certaine outrecuidance ; d’une posture plus ou moins bien légitimée. Mais c’est sans doute parce que, pour ma part, contrairement à vous, je ne lis que des nouvelles, des contes et des romans, à l’exclusion de tout autre genre. En tout cas, si Cohen ne se souvient d’avoir lu des romans qu’au lycée, lorsqu’il lisait des romans russes, quant à moi ce que j’ai lu de plus beau, de plus fascinant, c’est en effet Anna Karénine. Car il y a dans la fiction cette puissance incomparable de mettre en scène la pulsion et la mort.

  4. Sebastien Chevalier dit :

    Merci pour ces quatre commentaires, et pour votre idée de reprise, LG. Pour ceux qui trouvent un intérêt à ce genre de listes (j’en fais partie), ça change un peu du palmarès des livres parus au cours de l’année écoulée (on retrouve toujours les mêmes).

    @jdk. pas entendu Cohen à la radio (quand est-il passé?) mais son entretien ne m’a pas laissé cette impression d’outrecuidance. Ceci dit, ce n’est pas parce que ces derniers temps je me retrouve partager ses goûts, que je partage aussi la totalité de son point de vue. L’argument selon lequel « Après les deux guerres et les horreurs du siècle, on ne peut plus faire ceci ou cela » dans le domaine des arts me parait en effet assez fragile. Dans mon souvenir Claude Simon était plus convaincant dans son refus d’une certaine forme romanesque. Il faisait l’analogie avec la manière dont fonctionne la mémoire, par associations, coq-à-l’âne, allers-retours, et prétendait simplement en donner une juste représentation (ce en quoi il se trouvait beaucoup plus réaliste que ceux qu’on appelle les réalistes).

    Je viens de finir un recueil d’essais de Tony Judt dans lequel ce dernier rappelle la position de Primo Levi, tout aussi légitime, mais complètement inverse: son exigence de clarté, de simplicité, et d’ordre.
    Voici ce que Levi disait dans un texte intitulé « de l’écriture obscure »: « Il n’est pas vrai que le désordre soit nécessaire à la peinture du désordre; il n’est pas vrai que le chaos de la page écrite soit le meilleur symbole du chaos final auquel nous sommes voués: croire cela est le vice caractéristique de notre siècle si peu sûr de lui ».

  5. jdk dit :

    Je l’ai entendu chez Veinstein, et de toute façon il n’y a plus sur France Culture désormais beaucoup d’émissions où Marcel Cohen aurait pu passer : Pascale Casanova que j’écoutais quel que soit le sujet et quels que soient ses invités, à cause de sa voix, a été virée comme une malpropre, l’émission du midi est une lamentable foire aux vanités (j’ai entendu par hasard une accroche il y a une quinzaine de jours : « Giono a la réputation d’être un écrivain collabo »…) — http://www.franceculture.com/emission-du-jour-au-lendemain-marcel-cohen-2010-12-23.html. Depuis deux ans et demi, je note dans un carnet les livres que je lis. J’avais pensé faire une telle liste à plusieurs reprises, mais je ne sais pas pourquoi je n’avais pas donné suite, et il a fallu qu’on m’offre un carnet pour que je m’y mette. Mais, maintenant que je le fais, je m’aperçois sans savoir pourquoi que cela a quelque chose de tout à fait satisfaisant.

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