Les yeux qui ont vu (2)

H. G. Adler, Un voyage, p.185

Tout est calculé avec précision et, à proprement parler, il n’arrive donc rien du tout : les choses ne font que se dérouler. Personne ne pourrait dire comment. Des épisodes en dents de scie se produisent selon des schémas immuables, tristement, mais sans plaintes. Ils atteignent une longueur infinie et se déroulent pourtant d’un seul coup, parce que c’est ainsi qu’on s’est exercé à les vivre. L’abolition du destin est un fait accompli dès que les instructions sont transmises.

(Christian Bourgois,  traduction Olivier Mannoni)

p.128

Mais lorsque tout semble être révolu, lorsque le passé ne se rappelle rien qui soit encore, on reprend tout d’un coup conscience de ce qui nous est le plus proche, seulement tout le reste est passé comme une gigantesque expiration que l’on a essayée et endurée. Il serait inutile de chercher à dépister dans un nouveau grand soupir la vapeur que l’on a soufflée, cela ne fonctionne pas.

Un voyage vient de paraître en français soixante ans exactement après sa rédaction, près de cinquante après sa publication en Allemagne. H. G. Adler l’a écrit à Londres, pendant qu’il travaillait à la relecture de sa volumineuse monographie du ghetto de Theresienstadt, où il fut envoyé en 1941 avec les autres membres de sa famille avant d’être déporté à Auschwitz, d’où il revint seul.

Comme  chez Kafka son récit dit le cauchemar dans les termes du rêve, et donne de l’extermination des juifs d’Europe une vision à la fois grotesque et onirique, brumeuse et vacillante dans ses détails,  limpide dans sa grande ligne, une parabole sans morale, une fable d’où n’émerge aucune sagesse,  où les choses ne sont jamais nommées qu’au travers de mots détournés  – voyage, décharge, héros, sauterelles, épidémie, spectres –,  reflets fidèles de l’irréalité qui a brutalement frappé le monde connu quand les nazis l’ont envahi de leur logique nouvelle.

p.114

On ne disait de personne qu’il était malade parce que l’endémie avait tout décalé, mais lorsqu’on la remarqua enfin il était trop tard.

p.119

« Vous n’aurez pas besoin de cela ici, docteur. Mais nos médecins vont être contents, car nous sommes un peu justes en stéthoscopes ».

Contrepoint poétique à son travail scientifique, le texte semble pourtant écrit dans la même langue étrangère qu’affronte le personnage éponyme d’Austerlitz, lui-même exilé de Prague à Londres. Par des moyens diamétralement opposés – comme s’il n’y avait pour dire cette expérience de notre monde transformé en une autre planète que deux points de vue valables: celui de l’entomologiste et celui de l’astronome – Adler parvient exactement aux mêmes effets que dans son étude historique. A tel point que je me suis demandé si les lignes qui suivent n’avaient pas été plus inspirées d’Un voyage que de Theresienstadt. 1941-1945 :

Austerlitz, p. 280-281 :

Il me fallait encore déployer un effort aussi grand, continua-t-il,  pour tenter d’insérer le sens présumé que j’avais reconstitué dans les diverses phrases et dans un contexte général menaçant toujours de m’échapper, en partie parce qu’il n’était pas rare qu’une seule page me mène à minuit passé et que dans cet étirement extrême du temps beaucoup se perde, en partie parce que le système du ghetto, dans sa distorsion en quelque sorte futuriste de la vie sociale, conservait pour moi son caractère d’irréalité, malgré qu’Adler le décrive jusque dans ses moindres détails et sous ses aspects les plus concrets.

et si celles-ci, qui dépeignent la prose de l’encyclopédiste Thomas Browne,

ne visaient pas aussi Adler par des chemins détournés :

Les Anneaux de Saturne, p.31

La vue devient plus claire à mesure que l’éloignement augmente. Les plus petits détails vous apparaissent avec une étonnante précision. C’est comme si on avait l’oeil à la fois collé à une longue vue retournée et à un microscope. Et cependant, dit Browne, chaque connaissance est environnée d’une obscurité impénétrable.

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)
Images: H. G. Adler, photographie de Manfred Sundermann, 1977; Timbre de Theresienstadt utilisé par Sebald dans Austerlitz; Carte du ghetto de Theresienstadt tiré de la monographie d’Adler (1955); Sir Thomas Browne par Gwen Raverat (1910)
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