« En 1898… »

De la destruction (3)

Le commerce de l’eau (fin)

Emilio Gentile, L’Apocalypse de la modernité

En 1898, un écrivain américain, Morgan Robertson, publia un roman intitulé Futility, dans lequel il racontait l’histoire d’un transatlantique, le plus beau et le plus grand jamais construit, baptisé Titan. Il mesurait 424 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était muni de trois hélices et pouvait atteindre une vitesse de vingt-cinq nœuds. Dans son voyage d’inauguration, le Titan emportait à son bord une foule de riches passagers. Le navire grandiose pouvait loger trois mille personnes environ, dont les chaloupes de sauvetage ne pouvaient accueillir qu’une petite partie ; et l’on ne voyait aucune raison à en prévoir davantage, car le Titan était considéré comme « insubmersible ». Par une froide nuit d’avril, dans les eaux de l’Atlantique Nord, après la collision avec un iceberg, le transatlantique insubmersible sombra. Le titre du roman se voulait une allusion, dans l’esprit de cette fin de siècle, à la vanité de toutes les choses humaines.

Six ans auparavant, en 1892, donc, William T. Stead avait lui aussi écrit un récit sur le naufrage d’un navire, intitulé From the Old World to the New. Le journaliste imaginait qu’il voyageait à bord d’un navire colossal, admiré de tous pour son luxe et ses merveilles techniques, qui se brisa contre  un iceberg et fut englouti par la mer. La morale de ce récit était moins solennelle que celle du romancier américain : Stead voulait simplement attirer l’attention sur le risque que représentaient ces montagnes de glace flottantes pour les navires qui traversaient l’Atlantique Nord, et aussi sur la nécessité de pourvoir les navires d’un nombre de chaloupes adapté à celui des passagers. C’était une question largement débattue à cette époque, mais on n’était pas encore parvenu à une législation internationale pour garantir la sécurité des voyageurs embarqués.

Le 10 avril 1912, à midi, Stead partait réellement de Southampton pour New York à bord du Titanic, un nouveau transatlantique anglais, le plus grand navire jamais construit, qui faisait là son voyage d’inauguration. Il y avait à bord 1316 passagers, 891 hommes d’équipage, et 16 chaloupes. Le bâtiment faisait 270 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était propulsé par trois hélices à la vitesse maximale de vingt-cinq nœuds. Ses constructeurs l’avaient dit « insubmersible » – comme l’était l’Empire britannique. Son chargement le plus précieux était un groupe de passagers dont les patrimoines montaient en tout à 250 millions de dollars, et une copie à la valeur inestimable du poème Ruba’iyyat du grand poète persan Umar Khayyam.

(Aubier, « Collection historique », 2011, p. 119-120, traduit de l’italien par Stéphanie Lanfranchi)

Au tournant du siècle dernier, nous dit Emilio Gentile, les hommes d’esprit interrogeaient les signaux contradictoires émanant de la civilisation européenne qui semblait alors atteindre son point de rayonnement le plus élevé en même temps qu’elle était menacée de dégénérescence, travaillée par des tendances suicidaires apparemment incontrôlables. Certains s’en inquiétaient, annonçant la fin du monde dans des anticipations angoissées, mettant en garde leurs concitoyens contre les effets destructeurs du nationalisme, surtout quand il est mis en contact avec des moyens guerriers presque sans limite; beaucoup s’en réjouissaient, cependant, considérant que la catastrophe à venir pourrait bien prendre la forme d’une apocalypse rédemptrice, se vautrant avec délice dans des descriptions fantasmées d’un grand conflit à venir, contrepoint à leur condamnation morale de l’apathie où, selon eux, menait immanquablement toute période de paix prolongée.  « Belle Époque », dira-t-on après 1918.

Image: Liberation.fr, 13 mars 2011, Un navire en construction échoué dans la ville de Kamaishi dans la préfecture d’Iwate, le 12 mars 2011. (Yomiuri Shimbun pour l’AFP)

4 commentaires pour « En 1898… »

  1. jdk dit :

    « Puis le drame se produit. Tumulte général. La foi aveugle qu’on vouait aux machines et aux matériaux reçoit un coup fatal. (…) Et l’on demeure là, stupéfait, blessé dans sa sensibilité la plus profonde. Mais, compte tenu des circonstances, à quoi d’autre pouvait-on s’attendre ? »
    Joseph Conrad, « Sur le naufrage du Titanic » (1912) in « Le naufrage du Titanic et autres écrits sur la mer », trad. Ch. Jaquet, Arléa, coll. « Arléa-poche », p. 17.

  2. Sebastien Chevalier dit :

    Merci pour votre morceau de Conrad jdk. Gentile le cite aussi, voici ce que ça donne:

    « Je ne suis pas un sentimental; ce n’est donc pas une grande consolation pour moi que de voir tous ces malheureux recevoir des brevets d' »héroïsme » de la part de la presse, petite ou grande. Pas une consolation du tout. Au moment ultime, à la toute dernière extrémité, la majorité des gens, même des gens ordinaires, se comportent décemment. C’est un fait que seuls les journalistes semblent ignorer. D’où leur enthousiasme je suppose. »

    J’ai Nostromo dans ma file d’attente, Claude Simon disait que c’était à ses yeux l’un des plus grands roman qu’il ait lu.

  3. jdk dit :

    Eh bien, comme je le disais en commentaire d’une autre note, je crois, je me suis lancé dans la lecture des oeuvres complètes de Conrad, et j’ai lu jusqu’à maintenant Victoire, Nostromo, L’Agent secret, Fortune, Typhon, et six autres nouvelles ; et pour l’heure il me paraît tout à fait évident que Nostromo et L’Agent secret, pour des raisons diverses, et sous des aspects différents, sont des romans exceptionnels, avec pour ma part une préférence que je ne m’explique pas tout à fait pour L’Agent secret, pour la torpeur humide de L’Agent secret.

  4. […] sur les pulsions autodestructrices de l’homme, à l’instar des deux précédents. Un extrait.Florilège de déclarations dans les jours qui ont suivi l’accident nucléaire de […]

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