Le mercredi 7 avril 1943

Dans la guerre (31)

Michel Leiris, Paris

 

Dimanche dernier 4 [avril], dans l’après-midi, attaque des usines Renault par l’aviation américaine. Plusieurs bombes tombent sur le champ de courses de Longchamp, dont c’était la réouverture et où est installée une batterie de D.C.A. D’une manière générale, peu de foules me dégoûtent autant que celle des hippodromes ; j’éprouve cependant quelque pitié à l’égard de la cinquantaine de personnes tuées ainsi dimanche (cette pitié mêlée de terreur que m’ont toujours causée les accidents de la rue). Envisageant aujourd’hui cela d’une façon tout intellectuelle, je considère que – sous un certain angle – il apparaît normal que pareil coup du destin ait eu pour théâtre un lieu consacré aux jeux de hasard ; cela fait penser également aux horreurs du cirque romain. Me revient cette vieille idée d’une loterie où il y aurait des négatifs à côté des lots positifs, une loterie qui, par exemple, à chaque tirage, ferait un milliardaire et un condamné à mort. Seule façon d’ennoblir ces jeux de hasard, qui ainsi auraient un autre ressort que le simple gain.

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

A Billancourt comme à Lorient, les Américains ont été cruellement maladroits. « Ont-ils du moins fait du bon travail ? » Ainsi parlait une vieille dame dans un train.

Je croyais que le bourg connaissait ses mouchards, qu’ils étaient une douzaine à peine, une dizaine de minimes fonctionnaires lâches ou boutiquiers échauffés. Mais M. tient d’un policier de Lons qu’ils sont cinquante-deux et que chacun possède une mitraillette.
Il paraît qu’il est des bourgs et des villages où personne n’est parti pour l’Allemagne, où l’on a compliqué au plaisir la tâche des agents de contrôle. Personne n’entrait en relation avec eux, personne ne leur adressait la parole. Ils ne supportaient pas d’être enfermés dans le silence et demandèrent à changer de poste.
Puissance et dignité du silence. Mais la caissière d’un hôtel de Bourg ignore cette puissance et cette dignité. Hier, elle faisait la coquette avec un officier allemand, qui lui lançait de lourds compliments.

Le ciel est couvert. Il va pleuvoir. Les cerisiers en fleur ont un ton de linge sale.

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2 Responses to Le mercredi 7 avril 1943

  1. Mathias ARNAULD dit :

    Bonsoir,
    je prends enfin le temps – c’est faux puisque je ne vais laisser que quelques lignes en hâte – de vous écrire ceci. J’ai découvert votre blog il y a un an environ. Je n’ai pas comme vous de librairie favorite – disons plutôt que je ne partage pas nécessairement le goût des libraires – et ce sont davantage les auteurs que j’aime qui me conduisent en terres inconnues. (C’est grâce à Cl. Simon que j’ai découvert Leiris par exemple). Aussi les nombreux recoupements de votre liste avec la mienne, toute virtuelle mais qui contiendrait La Forme d’une ville, A l’ombre des jf, beaucoup de Th. Bernhard entre autres…, ont fait de votre blog une belle mine où puiser pour moi de nouvelles lectures, à commencer par Sebald. Merci pour ce travail nécessaire. M A

  2. Sebastien Chevalier dit :

    Merci pour votre mot, mme s’il tombe un moment o la mine est un peu l’arrt (mme si les lectures continuent). Si vous aimez Claude Simon, je vous conseille les *Quatre confrences* que Minuit vient de publier (si vous ne les avez pas dj lues). On y retrouve les ides du discours de Stockholm, sous des angles nouveaux, mais dans une langue toujours aussi limpide. Comme des reflets changeants dans une chambre d’htel Balbec.

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