L’immense jardin (1)

Peter Nadas, Le Livre des mémoires, p.150-151

L’immense jardin, que l’on aurait pu aussi bien qualifier de parc, étendait ses ombres dans la chaleur estivale, et, dans l’odeur âcre des sapins, la résine, explosant en un petit bruit sec, s’échappait des pommes de pin encore vertes mais déjà en pleine croissance, les boutons de rose, d’abord compacts, étalaient bientôt leur splendeur jaune, blanche, écarlate ou vermeille, un pétale racorni, déjà sur le point de tomber, avait été arrêté dans son éclosion par une légère brûlure, les guêpes, parce qu’elles en appréciaient le miel, survolaient les lis dressés comme des dards, les calices mauves, lie-de-vin et bleus des pétunias, qui frémissaient à la moindre brise, ainsi que les mufliers des jardins aux tiges interminables et les digitales aux couleurs vives, autant de tâches multicolores bordant les chemins, tandis que la rosée posée sur l’herbe brillait dans la lumière du matin, et que, derrière les buissons disposés en groupes ou en bandes, une odeur de pourriture humide se répandait dans la vaste zone ombragée des sureaux, des évonymines, des lilas, des jasmins au parfum enivrant, des cytises, des noisetiers et des aubépines, là même où le lierre vert foncé diffusait librement, à sa guise, son odeur acerbe, tandis qu’il vrillait sur les grillages et les murs, qu’il serpentait sur les troncs des arbres, développant ses fines racines aériennes, recouvrant et envahissant tout afin de protéger et d’étendre la couche d’humus qui le nourrit en même temps qu’il la produit, tant il est un véritable symbole, comme lorsque, encore sombre et dru, il dévore tout, branches, brindilles et herbes, avant de se laisser enterrer à l’automne par les feuilles mortes pour, à nouveau, le printemps venu, relever sa tête cireuse au bout de longues tiges dures ; il y avait aussi les lézards verts et les couleuvres brun clair qui prenaient le frais, en compagnie de grosses limaces noires dont la bave durcie, et qui s’effrite sous le toucher, balisait le trajet complexe ;

(Plon, traduit du hongrois par Georges Kassai)

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