Le dimanche 28 novembre 1943

Dans la guerre (35)

Jean Guéhenno, Paris

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Le temps me manque pour tenir ce journal. Je cours d’une tâche à l’autre. Vraiment « en proie aux enfants et aux jeunes gens ». J’ai compté: je vois environ trois cents élèves chaque semaine. J’ai dû changer, répartir les heures. Le jeudi, pour la sixième heure, je devais rencontrer les candidates à l’agrégation. Mais je bégayais littéralement de fatigue. J’ai remis l’heure au mercredi. ce sera la quatrième heure: elles ont quelques chances de plus avoir encore quelque chose à dévorer.

Je lis un petit livre que m’ont envoyé les dominicains. La France pays de mission? La déchristianisation de la France serait déjà si profonde que les prêtres devraient désormais, pour ramener la masse française à la foi, procéder comme ils procèdent au Cambodge ou au Tchad. Tel quartier de la banlieue parisienne est aussi « païen » qu’un grand village de l’Oubangui. Les chiffres, les graphiques publiés dans ce petit livre, de tels aveux, autrefois quand je croyais si fort à la raison et avais tant de confiance en l’homme, m’auraient seulement réjoui sans doute. Ils m’inquiètent un peu aujourd’hui. Non que m’émeuvent les déclamations de ces « missionnaires » et que je croie, comme eux, que toute moralité ouvrière soit perdue parce que les ouvriers ne vont plus à la messe. le christianisme se mourait; s’il est désormais tout à fait mort, c’est peut-être une hypocrisie morte. Mais il faut bien le dire, rien encore n’a remplacé dans les âmes ce grand ordre, ce moyen de prières et de songes qu’étaient pour elles le christianisme au temps de sa force et de son rayonnement. De toute manière, il ne peut s’agir de le restaurer ni de le ressusciter. Les auteurs de ce petit livre s’interrogent vainement sur les raisons de cette déchristianisation: ils ne peuvent ou ne veulent les reconnaître. C’est qu’on ne peut plus croire ce qu’ils demandent de croire. Mais que peut-on, que doit-on croire?

Mihail Sebastian, Bucarest

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Gomel occupé jeudi par les Russes. Depuis deux jours, les Allemands ne parlent plus de la grande contre-attaque qui devait leur permettre de reprendre Kiev. Berlin subit une série de violents bombardements. Mais la guerre est toujours la même: longue, grise, accablante. Et notre question toujours la même: quand se terminera-t-elle?

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2 Responses to Le dimanche 28 novembre 1943

  1. s.f dit :

    Content de vous lire à nouveau.

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