Le vendredi 28 mars 1941

15 octobre 2010

Dans la guerre (18)

Léon Werth, Bourg-en-Bresse

M. Matsuoka chez M. Hitler… Coup d’Etat en Yougoslavie… Keren a capitulé… Et en France ? En France, « le buste du maréchal remplacera celui de Marianne dans les mairies, les écoles, les tribunaux ».

Jean Guéhenno, Paris


Dans ce grand silence de l’Europe, quelque chose d’extraordinaire s’est passé hier soir. Dans la prison a retenti un cri d’espoir, tout de suite étouffé, mais tout le monde l’a entendu. Les gens dans la rue n’osaient pas se regarder, craignaient qu’on vît leur joie. Mais chacun murmurait à ceux dont il était sûr, les amis se téléphonaient à travers Paris : « Vous savez la nouvelle !… »
La nouvelle, c’est que deux jours après la signature par la Yougoslavie du pacte tripartite, une révolution populaire bannit les hommes d’Etat qui l’ont signé, chasse le régent, proclame un nouveau gouvernement. Et sans doute il faut attendre pour juger exactement l’événement. Mais, à tort ou à raison, tous les prisonniers d’Europe hier soir ont espéré. Il semblait que ce jeune roi de dix-sept ans qu’un peuple pousse au-devant de lui avait rompu le cercle de la peur. Est-ce le commencement ?
J’ai pris la radio serbe à sept heures. Elle diffusait une manifestation qui avait lieu à Belgrade. Comme je regrettais de ne pas comprendre. Mais j’entendais l’histoire se faire. C’était une sorte de délire, des chants mêlés à des cris : Pe-tar-Dru-gy… J’ai discerné quelques mots encore, Hitler, Albania, et parfois, dans les accalmies, le bruit ridicule de trompes d’automobiles dans les rues embouteillées. Cela a duré deux heures.
Ce matin les journaux sont aussi vides que d’ordinaire, et nous recommençons d’attendre.

Paul Claudel, Lyon

Voyage à Lyon. Conférence à la Salle Molière sur Fr. Jammes avec un grand succès bien qu’enroué. Déjeuné avec Massigli et Pierre Brisson. En rentrant à ma chambre de l’Hotel Terminus je me trouve face à face aec Marion et Pierre ! Le lendemain déjeuné chez Henri Rambaud. Quintette d’un nommé Charvériat sur mon poème à Jacques Rivière. Le soir Francis que j’envoie à Vichy (Elle obtient ce qu’elle voulait). Retour à Brangues avec Gérard André. Le 30 retour de Gigette et arrivée de Pierre. Mauvais temps. Le Dr Carrel pour la collaboration. (Donne-moi ta montre et je te donnerai l’heure !)

Le Diable lèche ses victimes avant de les dévorer.

Roger Martin du Gard

Ai-je jamais noté ce rêve qui aura, quarante ans de suite, poursuivi mon sommeil ? Toujours le même, avec de légères variantes : j’ai, dans quelques jours, un examen éliminatoire à passer à l’Ecole des chartes, et je me sais absolument incapable d’y réussir ; je n’ai pas suivi les cours, je n’ai pas ouvert mes livres, j’ignore tout d’un ensemble difficile de matières ardues… Quelle que soit ma tardive bonne volonté, il est littéralement impossible que je rattrape le semestre que j’ai gaspillé à faire autre chose que mes études, à lire, à écrire, à vadrouiller dans Paris, à voir des amis… L’échéance approche, je vais être refusé, chassé de l’Ecole, et je n’aperçois aucun moyen d’échapper à cette catastrophe !… Je me réveille, oppressé, angoissé… Et c’est une joie délirante, en reprenant conscience, de constater que c’était un cauchemar, que je suis un homme fait, délivré à jamais des examens scolaires !
Il n’y a pas d’année où je n’aie pas fait ce rêve de panique depuis quarante ans. Je l’ai fait cette nuit. C’est particulièrement à l’approche du printemps que ce cauchemar hante mes nuits. Comme si l’arrivée de la belle saison était pour moi indissolublement lié à cette épouvante de l’examen à subir. J’ai réellement subi cette épouvante annuelle entre ma dix-septième et ma vingt-cinquième année : elle a terriblement empoisonné chaque printemps de mon adolescence, et a laissé dans mon subconscient une empreinte indélébile !

Bertolt Brecht, Helsinki

Au milieu de tout le remue-ménage pour les visas et les possibilités de voyage, je travaille obstinément à la nouvelle histoire de gangster. Ne manque plus que la dernière scène. L’effet de la double distanciation – milieu de gangster et grand style – est difficile à prévoir. Egalement celui de l’exposition de formes classiques comme la scène dans le jardin de Marthe Schwertlein et la scène de demande en mariage du roi Richard III.

Les connaissances de Steff sur les collusions entre le monde des gangsters et l’administration font mon profit.


Le lundi 1er janvier 1940

10 mai 2010

Dans la guerre (9)

Paul Claudel


L’an quarante, la quatrième dizaine ! il fait froid ! déjeuner de famille. Visite de Chouchette.

Klaus Mann, New York


Nouvelle année, nouvelle aventure, nouvelle étape, nouvelles promesses, nouvelles jérémiades et nouveau pas vers la mort – que j’attends avec joie. Je me sens en effet plus libre, plus détaché, plus triste et plus prêt que jamais. On peut devenir toujours plus sceptique et toujours plus pieux en même temps ; toujours plus désespéré et toujours plus confiant. Ma peur et mon espoir diminuent… Une seule chose serait difficilement supportable, ce serait de savoir que tout cela risque de durer bien trop longtemps… (Mais ce n’est pas probable.) – Toute aigreur est adoucie par la belle perspective de la fin…

… je suis revenu de Princeton en voiture à cause de mes nombreux bagages. J’ai une nouvelle chambre, un petit appartement. Ce n’est pas mal du tout. Je donne vie à ma solitude en fixant des photographies aux murs et en écoutant de la musique à la radio et au phonographe.

Thomas Mann, Princeton


Me suis levé, comme j’en ai maintenant l’habitude, entre 8h et 8h30. Froid vif. Promenade dans l’allée avec le caniche. Petit déjeuner avec K.. Ensuite, ai écrit les premières lignes de la curiosité indienne et ai pris des notes judicieuses. – Brève promenade avec K. (…) – Dans le Times, remarquable article d’E.W. Meyer sur les perspectives et les buts de guerre. – Après le thé, ai apporté des corrections au Texte politique et ai par ailleurs travaillé à prendre des notes. Au dîner, sans serviteurs, les Kahler. Ensuite, à la bibliothèque, feu dans la cheminée. Avons parlé de Stifter. Avons parlé d’une certaine littérature de province aigrie en Allemagne. Le « signifiant » dans la littérature, venant de l’inconscient et du savoir artistique. – Froid terrible.

Simone de Beauvoir, Megève


Le résultat de cette belle journée et de cette longue veillée c’est que je suis assez crevée le lendemain. J’écris à S. en prenant mon petit déjeuner. Puis ski : Mt d’Arbois, le Tour, Rochebrune. Pas très bien. Je fais à peu près ce que je veux maintenant mais je ne sais pas vouloir comme dirait Gandillac. Et puis fatigue. Qu’est-ce que la fatigue ? Ce n’est pas une conscience du corps fatigué, c’est la manière même de prendre conscience et de se conduire. Mais ça pose encore le problème du rapport conscience-corps – on n’est pas fatigué physiquement, c’est faiblesse du cœur toujours, ainsi qu’un état du corps conditionné. Je suis méditative et molle. Regret de Sartre, et tout ça me fait vain sans lui. (…)

Bertolt Brecht


Il faut toujours considérer que le mouvement ouvrier est partie intégrante du capitalisme, déclarait hier A(ugust) Enderle avec son accent souabe. L’URSS est encore loin d’avoir atteint le niveau des forces productives à partir duquel direction par ex. ne signifie plus domination. L’industrialisation de l’agriculture est encore loin d’avoir atteint le niveau à partir duquel la paysannerie fusionne avec les travailleurs de l’industrie. Donc il existe encore des luttes de classe, qui engendrent un appareil d’Etat. La politique extérieure de l’URSS est certainement la politique extérieure d’un Etat où s’édifient des éléments de socialisme, ce n’est pas pour autant une politique extérieure socialiste. (…) Le pacte de Staline avec Hitler, dont il aura peut-être besoin militairement demain, affaiblit Hitler face à sa bourgeoisie, il affaiblit donc la puissance militaire du partenaire, car il ne renforce pas simultanément la position du prolétariat allemand face à sa bourgeoisie. Il y a là de graves fautes politiques, qu’on ne peut s’expliquer qu’à partir de la situation interne de la Russie.

Cesare Pavese, Turin


Pas fait grand-chose. Trois œuvres : Les deux saisons, Par chez nous et le Charretier.

Les deux récits sont une chose du passé : ils valent peut-être en ce que je me suis passé une envie et ai prouvé que je sais vouloir un style et le soutenir, et voilà tout. Le petit poème est peu de chose, mais il promet peut-être pour l’avenir. Je termine en espérant y revenir maintenant, rajeuni par beaucoup d’analyse et par la purgation de mes humeurs narratives.

Quant à mes pensées, je ne les ai plus beaucoup développées dans ces pages mais, en compensation, j’en ai recueilli diverses, mûres et riches et, plus que tout, je me suis entrainé à y vivre avec agilité. Je clos l’année 39 dans un état d’aspiration désormais sûr de soi, et de tension  semblable à celle du chat qui attend sa proie. J’ai intellectuellement l’agilité et la force contenue du chat.

Je n’ai plus déliré. J’ai vécu pour créer : cela est acquis. En compensation, j’ai beaucoup redouté la mort et senti l’horreur de mon corps qui peut me trahir. C’a été la première année de ma vie empreinte de dignité, parce que j’ai appliqué un programme.

Mihail Sebastian


A Radio-Zurich, un long divertissement pour orchestre de Mozart. Voyons-y un bon signe en ce début d’année.

Je travaille depuis sept heures du soir, il est maintenant minuit, et je n’ai réussi à écrire qu’une seule page. J’en suis toujours au chapitre XVIII, dont j’ai écrit six pages jusqu’ici. Il est vrai que le régiment m’empêche de travailler, mais il n’est pas moins vrai que, lorsque j’ai un jour libre et que m’assieds enfin à mon bureau, je n’ai pas la ténacité voulue pour rester penché sur le manuscrit, attentivement, sans rêvasser, sans digressions, sans ces pauses que je m’accorde trop facilement. Le plus ridicule, c’est que j’en suis réellement à la phase finale du livre et que trois ou quatre jours de travail sérieux me suffiraient pour conclure.

Mais, demain matin, je serai de nouveau au régiment.

Ernst Jünger, Kirchhorst


En permission à Kirchhorst. La mansarde porte déjà les marques de l’inhabité ; comme le génie du logis a tôt fait d’émigrer ! Hier, le soir de la Saint-Sylvestre, Martin von Katte nous a rendu visite. Il nous a raconté certains détails de la campagne de Pologne qui, en d’autres temps, m’auraient captivé, mais notre capacité d’enregistrement est limitée. En outre, de tout temps, les événements d’outre-Vistule, lorsque je les lisais ou qu’on m’en parlait, m’ont semblé de moindre importance historique, comme s’ils se déroulaient en des pays brumeux où les contours s’effacent. Par exemple, je n’ai jamais pu me représenter le palais d’Attila, à part son aspect chaotique.

Adam Czerniakow, Varsovie


Le matin, la Communauté. A 13 heures réception chez Koniawa. Souvenirs de Dresde. Une délégation de réfugiés de Kalisz.


Le dimanche 31 décembre 1939

9 mai 2010

Dans la guerre (8)

Viktor Klemperer, Dresde


Ce Noël et ce Nouvel An, nous sommes dans une situation bien plus mauvaise que l’année dernière : nous risquons de perdre la maison. Et pourtant je me sens bien mieux que l’an passé ; les choses se sont mises en mouvement, à l’époque rien ne bougeait. Je suis persuadé maintenant que le nazisme va s’effondrer dans l’année qui vient. Peut-être allons-nous périr avec lui – mais lui va finir, c’est certain, et avec lui, d’une manière ou d’une autre, la terreur. Est-ce que nous allons pouvoir sauver la maison et le chat ? – Ces jours-ci, nous avons allumé notre bel arbre de Noël tous les soirs, et c’est ce que nous avons l’intention de faire ce soir encore.

Pour ce qui est de l’écriture, tout compte fait, je peux m’estimer satisfait de l’année 1939 : près de 200 pages des plus serrées du Curriculum terminées à la machine, 6 chapitres ¾.

Je me force à un mélange d’espoir et de volonté de ne pas y penser. Jour après jour, il faut s’acquitter de toutes ces choses dans les moindres détails : le ménage, le manger pour nous et pour le chat, lire à voix haute et écrire un peu.

(…)

Je crois que les pogroms de novembre 1938 ont moins impressionné le peuple que la réduction des tablettes de chocolat à Noël.

Thomas Mann, Princeton


(…)

La deuxième fin d’année dans ce pays. Ai mis en place le nouveau calendrier. Avec quelle tension on envisage l’année fatale et décisive qui vient ! Ce qu’on fait prend de plus en plus le caractère d’un passe-temps. Puisse-t-il être honorable.

Simone de Beauvoir, Megève


Grande journée fatigante. C’est le départ de Kanapa. Je corrige toute une pile de copies en prenant le petit déjeuner, c’est formidable tout ce qu’on arrive à faire quand les gens ne vous dérange pas. Trop de « charmante vermine » à Paris, c’est dévorant. On part à 8h. ½, Kanapa très préoccupé de son bagage, il le sera tout le jour, il se perd avec affectation en soucis pratiques. Manque total de générosité, goût de confort, économie d’effort. On descend sur Saint-Gervais, avec aisance et assez bien quoique la piste soit dure. Puis on va chercher le petit train qui grimpe au col de Volza ; un petit wagon en bois, avec des compartiments où on nous enferme à clef, et une locomotive charmante qui pousse le wagon – il est si beau sur les affiches au milieu de paysages de neige impressionnants. Le paysage y est – le train monte petit à petit cependant que nous mangeons notre déjeuner froid. On arrive au col vers midi et on prend le café dans le bel hôtel qui nous avait éblouis avec Sartre voici 3 ans : bar américain, nattes de paille sur les murs et la grande salle à manger qui est vraiment plaisante. On prend un café, et on part sur la piste bleue. Celle-là aussi je me la rappelle, et tous les incidents de notre descente et je me sens su fort unie à Sartre à travers toutes ces entreprises communes, toute cette vie à nous deux derrière nous – chaque tournant me revient, c’est un vrai pèlerinage. (…)

La soirée est d’une étonnante poésie. Je m’installe dans la première salle à côté de la T.S.F avec un paquet de Craven – il y a un assez beau jeune homme arrivé la veille qui s’est acoquiné avec l’isolée, elle en est tout émoustillée. (…) On sent bien fort que c’est nuit de fête. (…) Ca me fait romanesque comme tout cette soirée ; roman d’atmosphère qui se continuerait en policier ou n’importe comment. Et moi-même comme personnage de roman (sans représentation de moi ; juste la place que j’occupe et la T. S. F. sous ma main). Je ne voulais pas que la soirée s’achève ; et je n’ai même pas le courage de faire ma correspondance tant je suis prise. L’absence de Kanapa me plonge encore davantage là-dedans, isolée parmi d’autres. Forte, forte soirée comme j’en ai trop rarement et dans l’authentique. Je ne monte me coucher qu’à 11h.

Mihail Sebastian, Bucarest


Le dernier soir de l’année.

Je me proposais de le passer seul chez moi, à travailler. Mais je ne suis pas assez ferme pour cela. Je me sens esseulé, délaissé, oublié. Je ne m’étais jamais autant rendu compte que je devenais un célibataire. Pire qu’un célibataire. Zoe est à Predeal. Leny, je ne sais où. Je pense à l’une et à l’autre avec une certaine tristesse. Et pourtant, je n’ai pas besoin d’elles.

Mon seul regret (à part les vieux regrets, incurables), au moment de changer d’année, c’est de n’avoir pas fini mon livre. Je m’aperçois à présent qu’il n’y a plus rien à faire, que la dernière partie est ratée, irréparablement ratée ; mais, ainsi ou autrement, j’aurais voulu me débarrasser de ce roman, ne pas le traîner derrière moi en 1940.

Paul Claudel, Versailles


A Versailles. Temps glacial. Le dernier soleil couchant de l’année couleur d’aurore. – André Rodo(canachi), de retour du front.

Adam Czerniakow, Varsovie


Craintes pour la bibliothèque de Balaban. J’ai admonesté Nossig. A la Communauté, des obsèques : 1) au Château, un ouvrier est tombé d’une fenêtre ( ?), 2) Gamarnikow, 3) le père de la malheureuse victime de la rue Nalewki trouvé dans les décombres de l’hôpital du Saint-Esprit. Elle a dit que c’était une véritable « chance » d’avoir reconnu son père. Une nouvelle définition de la chance. Repu de gloire, je retournerai à la maison. Deux types sont venus et ont annoncé la réquisition de l’appartement. Pour le Nouvel An, ça suffit probablement.


Le mercredi 1er novembre 1939

14 avril 2010

Dans la guerre (6)

André Gide, Paris


La lecture des journaux me consterne. La guerre incline tous les esprits. Chacun souffle dans le sens du vent. Et Maurras se plaint encore que la censure ne laisse point aux patriotes le parler franc!… Bref, tout m’invite au franc silence.

Victor Klemperer, Dresde


« Compartiment secret » enfin complètement tapé à la machine. Demain, commencer la préparation du chapitre VII. Trop d’empêchements et de perte de temps à cause du black-out qui me réduit à l’espace de la cuisine où il est impossible d’écrire et de taper à la machine. Eva travaille maintenant à l’obturation du salon de musique, ce qui est très difficile du fait des nombreuses vitres. Ce sera un soulagement.

La guerre stagne. Dans le journal, nous sommes de plus en plus victorieux. Le slogan « Fermeté du blocus » est périmé. Depuis peu: « Blocus allemand supérieur au blocus anglais. » Pénurie croissante en Angleterre. – 75% des dommages de la guerre navale du côté anglais. – Tous les jours: témoignage de l’invincibilité allemande dans les journaux italiens et russes; tous les jours: « amitié » et « objectifs communs de paix avec la Russie », les discours de Molotov devant le Soviet suprême; tous les jours: le pauvre peuple français.

A propos de la fermeté du blocus: on a droit à un, tout au plus deux rouleaux de papier hygiénique. « Difficultés de transport. » Lorsque, dernièrement, un ministre anglais a parlé de difficultés de transport des caisses, il y avait après le mot un point d’exclamation entre parenthèses. (A noter: la ponctuation du IIIème reich, les points d’exclamation et les guillemets.) On n’a droit qu’à deux boîtes d’allumettes.

Un marchand de cigarettes m’a dit récemment qu’il était pessimiste, qu’il ne comprenait plus la politique allemande. La Russie! Il ne lui fait pas confiance. « Il se marre comme un bossu, ce type-là! » Il veut parler de la photo de Staline et Ribbentrop, où Staline se tord de rire. (Dans tous les journaux après la signature du pacte.)

(…)

Paul Claudel, Paris


J’achète le Journal d’André Gide (90 francs!) où je trouve un récit assez amusant et je crois assez exact de ses premières entrevues avec moi. G(ide) paraît particulièrement souffrir de l’orgueil démesuré de la plupart de ses amis, Claudel, Jammes, Ghéon, Suarès, et même Isabelle Rivière. Cela au cours d’un volume de 1332 pages uniquement consacré à sa propre personne, dont il ne se lasse pas de faire le tour, tantôt prenant du recul, tantôt s’approchant pour faire rectifier un pli, pour faire sauter d’une agile chiquenaude un grain de poussière. Un rayon bien calculé fera avantageusement ressortir ce front  pensif, cette physionomie si intéressante, qui n’est que le reflet de la belle âme. Si la plupart de ses interlocuteurs font l’effet de simples imbéciles, est-ce sa faute, ou celui (sic) d’une noble sincérité qui ne peut déguiser la réalité des choses ? Montrer leurs défauts, c’est un véritable devoir auquel une conscience scrupuleuse ne saurait se soustraire. Ce n’est pas qu’A(ndré) G(ide) songe à dissimuler ses fautes, ses déficiences, ses vices ; la pédérastie par exemple. Mais petit à petit on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de fautes et de vices, c’est uniquement l’opinion qui les qualifie ainsi qui est scandaleusement dans son tort. La pédérastie par exemple ? quoi de plus noble ? quoi de plus recommandable ? « Arrange toi toujours, a dit Kant, pour que la maxime de ton acte puisse être érigée en formule universelle. » Gide se proclame comme spécialement doué pour la formation de la jeunesse. Quant à la religion, il a pris une position personnelle, sur laquelle il ne nous donne pas d’éclaircissement, mais ce qui est clair, c’est que le Christ n’a dit la vérité qu’en tant que celle-ci est conforme aux opinions, goûts et sentiments intimes d’A(ndré) G(ide). L’Église catholique n’a rien compris à l’Evangile. Il a fallu attendre A(ndré) G(ide) pour commencer à y distinguer q(uel)q(ue) chose. Mais l’insuffisance morale et intellectuelle de son fondateur et de la plupart de ses fidèles mérite bien des soupirs. Et n(ous) laissons le grand homme sur une chaise dans un état qu’il décrit comme celui de l’hébétement. (…)

Adam Czerniakow, Varsovie


300 travailleurs exigés pour le 2 novembre (19)39. Ils seront payés. Memoranda. Reçu l’ordre de soumettre les chiffres du recensement pour le 12. Nous avons besoin, en plus du personnel d’encadrement, de 60 personnes.


Le mercredi 18 octobre 1939

7 avril 2010

Dans la guerre (5)

Louis Guilloux, Paris


Jour des raids allemands sur l’Écosse – du recul français sur le front.
Aujourd’hui, j’ai vu emmener un soldat, entre quatre hommes, baïonnette au canon, et un caporal.
Sur la place Saint-Michel, revue des troupes en tenue de départ.
Ce soir, le ciel avait cet éclairage réfracté des jours de tempête, et depuis qu’il fait nuit, un vent profond remue les airs – et au loin les eaux. On dirait qu’une énorme bête aveugle se démène partout à la fois dans une colère sourde et très primitive. Comme c’est triste et poignant indépendamment des circonstances. Et de penser que l’homme est lui-même si sourd et si primitif et tellement toujours le même, pas différent de lui-même ou si peu, depuis que le premier vent s’est levé sur la terre pour emporter sa cabane, ou sur les eaux pour faire chavirer sa barque. Bien que ce malheur lui soit arrivé, combien de milliers de fois depuis, la conquête des éléments ne semble pas lui être apparue comme un but suffisamment plein. Autre chose est nécessaire à son activité débordante, à sa fièvre incompréhensible, la guerre, soi-disant abhorrée, haïe, vomie, en réalité, adorée. Il faut se former en escouades, en compagnies, en bataillons, en régiments, rassembler des armées, faire tonner le canon, virer l’avion dans le ciel de Dieu, cravacher la mort trop lente et paresseuse dans les jours qu’on appelle de paix et lui faire prendre le galop. La voix pourtant assez horrible de la nature ne suffit pas à la finesse de son ouïe. Il faut qu’il s’y ajoute la sienne propre plus douce sans doute quand elle se fait d’airain. A ce prix-là, il est content, Oui, je dis qu’il est content. Il faut que la guerre lui plaise, qu’il veuille, qu’il l’aime, que ce soit là le fond même et la clé de sa nature ou alors quoi ? (…)

Cesare Pavese, Turin


Décrire la nature en poésie, c’est comme ceux qui décrivent une belle héroïne ou un puissant héros.
Réussir quelque chose, n’importe quoi, est de l’ambition, une sordide ambition. Il est donc logique de recourir aux moyens les plus sordides.

Mihail Sebastian, Bucarest

Trente-deux ans. Je me sens vieux, laid, usé. Me regarder dans la glace ne me fait aucun plaisir. Il me répugne parfois, cet homme pâle, aux yeux cernés, dont la calvitie s’accentue, mais qui garde malgré tout je ne sais quel air de jeunesse fatiguée. J’essaye de ne pas penser à ma vie – ni à celle qui est passée, ni à celle qui vient. C’est un sentiment d’inutilité qui me désespère et que je veux éviter, oublier.
Leny est venue hier et je l’ai laissée me parler de nouveau de l’affaire Bubi-Zoe-Leny-moi. J’ai dû constater encore une fois qu’il était bien boulevardier, ce quadrille. Je ne peux pas dire cependant que je n’aie pas gardé un pincement au cœur, de la gêne pour tout ce qui s’est passé, et que je ne soupçonnais pas.

Paul Claudel, Paris


Je vois le Dr Delort qui me dit que tous mes organes sont en bon état.

Adam Czerniakow, Varsovie


La date du 18 octobre 1939 manque (note de l’éditeur).


Le mercredi 6 septembre 1939

17 mars 2010

Dans la guerre (2)

Virginia Woolf, Monk’s House, Rodmell, Sussex

Notre première alerte aérienne ce matin à huit heures et demie. Un bourdonnement qui petit à petit s’est insinué dans la maison alors que j’étais encore au lit. Me suis habillée et suis sortie sur la terrasse avec L. Le ciel était dégagé. Toutes les maisons étaient fermées. Petit déjeuner. Fin de l’alerte. Dans l’intervalle, un raid sur Southwark. Rien aux informations.

Les Hepworth sont venus lundi. Une visite aux allures de traversée en mer. Conversation forcée. Ennui. Les choses ont perdu tout leur sens. Il est pratiquement inutile de lire les journaux. La BBC donne toutes les nouvelles la veille. Le vide. L’inefficacité. Autant que je consigne ceci. J’ai l’intention d’obliger mon cerveau à travailler de force sur Roger. Mais, grand Dieu, voilà bien la pire expérience qu’il m’ait été donnée de vivre. Je note que la violence est bien la chose la plus inintéressante. (…)

Ernst Jünger, Blankenburg (Centre de l’Allemagne)

Après une brève permission, me voici à Blankenburg où je suis un stage. Toutes les guerres commencent par des périodes d’instruction. A Kirchhorst, où j’arrivai tard, je trouvai la petite communauté dans sa caverne de lumière. Au jardin les fruits mûrissent déjà. La vigne aussi réussit de façon surprenante pour cette contrée nordique et marécageuse, grâce il est vrai à la réverbération d’un mur de briques qui conserve chaque rayon de soleil ainsi qu’un capitonnage.

L’état d’esprit du permissionnaire tient du Paradise lost, parce que les conditions dans lesquelles nous vivions habituellement nous sont maintenant accordées par exception. Après une absence prolongée, la figure de celui qui rentre prend une allure fantomatique, une allure de revenant. La vie aime à combler les vides. Depuis l’époque d’Agamemnon, c’est le sujet de la tragédie dont le souffle nous effleure pour peu que nous revoyions un jardin que nous avons quitté. Les fleurs, les fruits fleurissent et mûrissent désormais sans nous.

Paul Claudel, Grenoble

Grenoble pour voir le préfet qui me reçoit aimablement. Toute la correspondance postale ou télégraphique arrêtée.

Adam Czerniakow, Varsovie


Pas dormi de minuit à 5 heures du matin.