Sea, sex and fear

6 juillet 2010

Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.89-90

En expirant lentement pour surmonter la sensation de vertige qui m’avait gagné et en faisant un pas en arrière, il me sembla avoir vu bouger quelque chose dont la couleur jurait dans le paysage. Je m’accroupis, pris d’une soudaine panique, et plongeai du regard par-dessus le bord de la falaise. C’était un couple d’humains qui reposait là en bas, dans le creux, pensai-je, un homme couché sur le corps d’une autre créature dont on ne voyait que les jambes repliées et écartées. Et durant l’éternité de la seconde d’effroi où cette image me traversa, il me sembla qu’un tressaillement avait parcouru les pieds de l’homme, on aurait dit un pendu au moment du trépas. A présent en tout cas, il était totalement immobile, et la femme aussi était immobile, inerte. Tel un grand mollusque informe échoué sur le rivage, ils étaient couchés là comme un seul corps, un monstre marin à deux têtes et doté de nombreux membres, remontés des grands fonds, dernier exemplaire d’une espèces fabuleuse exhalant son souffle à ras du sol, inconscient de sa fin prochaine. Je me relevai, déconcerté, vacillant comme si c’était la première fois que je me tenais sur mes jambes, et je m’éloignai de cet endroit devenu pour moi inquiétant, quittai la falaise par le chemin descendant en pente douce jusqu’à la plage qui, de là, va s’élargissant en direction du sud.

(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)

Claude Simon, Le Jardin des Plantes

à peine essuyés mare marron sur le linoléum pieds laissant derrière eux leurs empreintes humides en forme de guitare allongée couronnée de perles faim l’un de l’autre traversant la pièce sans pouvoir se détacher liés les deux corps soudés jumeaux siamois semblables à quelque monstre mythologique animal à huit membres deux têtes quatre bras quatre jambes s’emmêlant titubant venant s’abattre sur le lit

(Pléiade, p.923)

Alain Corbin, Le Territoire du vide, p.17

L’horreur du contact visqueux de ces créatures de cauchemar nées de l’eau noire et montées du monde chaotique des cavernes ténébreuses sollicite les poètes du XVIIème siècle. Spenser, établi en Irlande, dit comment le saint pèlerin, compagnon de Sir Guyon en route vers l’Île des Délices, a su, en touchant les flots de son bâton, calmer et obliger les bêtes menaçantes à s’en retourner dans les profondeurs de l’océan. Milton, en une saisissante image, fait camper et s’accoupler les monstres marins dans les palais submergés par les eaux du déluge.

(Champs Flammarion)

J. M. Coetzee, Foe, p.150

Je ne voyais pas ce qui pouvait pousser Foe à parler de monstres marins à un moment pareil, mais je gardai le silence.

(Seuil, traduit par Sophie Mailloux)

Avant de partir au bord de la mer je laisse ces citations qui apparaitront à certains comme un avertissement, une invitation à d’autres, car voilà ce qu’on peut trouver sur une plage du Suffolk ou dans une salle de bain à la localisation imprécise à ce moment du texte (Barcelone ?) : le sexe et l’effroi, deux choses qui rapprochent une nouvelle fois le Jardin des Plantes des Anneaux de Saturne, à ceci près que le sexe est omniprésent dans les textes de Simon alors qu’il s’agit (à ma connaissance) d’une des deux seules mentions explicites de la « bête à deux dos» dans l’œuvre de Sebald.

L’autre se trouve dans Vertiges; un souvenir d’enfance à Wertach, au pied des Alpes bavaroises:

Des halètements puissants, des ahanements rauques montaient de la poitrine du chasseur, de sa barbe s’échappait le souffle glacé de son haleine, et régulièrement, quand la vague lui creusait les reins, il pénétrait Romana, qui de son côté allait toujours plus à sa rencontre, jusqu’à ce que de saccade en saccade ils ne forment plus qu’une masse compacte et indistincte.

(Actes Sud, p.212, traduction de Patrick Charbonneau)

Où – autre différence – l’on voit que l’accouplement sebaldien est nettement plus coupable que la jouissance simonienne.

(si l’on songe par exemple à cette dégustation sacrilège:

« traversant en titubant l’appartement jusqu’à la chambre tombant ensemble sur le lit renversé langue dans bouche sur ses seins glissant ventre nombril descendant écartant de sa pointe la mousse langue qui voit mauve pâle lilas puis rose plus vif remplis visage écrasé narines écrasées elle respirant très vite à petits coups s’ouvrant plus index et majeur en V écartant encore coquillage marin fleur carnivore la tenant maintenant sous sa croupe coupe à ma bouche lapant calice l’élevant descendant plus bas sillon marbre s’ombrant se teintant de bistre secret bronze enfin hostie sur la langue que je tendais les yeux fermés. »

(Il y a même un rejet radical de toute notion de péché de chair chez Claude Simon, qui admirait par exemple la prose Faulkner, mais jugeait sévèrement, d’un point de vue littéraire, son obsession de la faute originelle : dans un entretien radiophonique, je me rappelle l’avoir entendu expliquer combien la petite culotte souillée de Caddie, dans le Bruit et la Fureur,  lui semblait un motif ridicule et inutile)).

Au cours de son pèlerinage anglais, longeant « l’Océan allemand », Sebald développe de son côté une vision pré-moderne, classique, du rivage, considéré au dix-septième siècle, sur le modèle antique, comme un espace inquiétant et maudit

Le Territoire du vide, p.25

Dans la littérature grecque, toute zone de confins évoque le danger de l’interférence du divin, de l’humain et de l’animal, installés dans une confuse et dangereuse proximité. Le rivage antique, tel qu’on se le représente à l’époque classique, demeure hanté par l’irruption possible du monstre, par l’incursion brutale de l’étranger, son équivalent ;

repère du Léviathan, lieu nourricier dont le ventre est gros de futurs carnages.

Les Anneaux de Saturne, p.73

Les chroniques nous rapportent que la pêche au hareng tout entière a failli être ruinée à plusieurs reprises en raison des excédents quasi catastrophiques de harengs auxquels on avait à faire face certaines années. On y apprend aussi que de gigantesques bancs de harengs, poussés vers la côte par le vent et les vagues, étaient finalement projetés sur la grève où ils formaient, sur une distance de quelques milles, un tapis de plusieurs pieds d’épaisseur. On avait beau ramasser les harengs à la pelle, en rentrer des corbeilles et des caisses pleines, pareilles moissons ne pouvaient être engrangées qu’en faible partie par les habitants des localités voisines. Le reste se gâtait en peu de jours, offrant le spectacle effroyable d’une nature asphyxiée par sa propre surabondance.

p.91

L’un des hérésiarques d’Uqbar avait expliqué que le caractère terrifiant des miroirs mais aussi de l’acte de copulation tenaient au fait qu’ils multipliaient le nombre des humains.

Note: Cette semaine la fabrique de l’histoire, sur France Culture, est consacrée à « l’histoire des bords de mer ».
(Images: Illustrations par Gustave Doré de la Bible, du Paradis perdu de Milton, du Roland Furieux de l’Arioste)


Ramuz l’avalanche

2 décembre 2009

Je découvre Ramuz, enfin, il était temps. Quel prodige:

« Il pouvait être midi. Le ciel faisait ses arrangements à lui sans s’occuper de nous. Dans le chalet, ils ont essayé encore d’ouvrir la bouche aux bêtes suspectes, empoignant d’une main leur mufle rose, introduisant les doigts de l’autre main entre leurs dents, tandis qu’elles meuglaient; – et, là-haut, le ciel faisait ses arrangements à lui. Il se couvrait, il devenait gris, avec une disposition de petits nuages, rangés à égale distance les uns des autres, tout autour de la combe, quelques uns encapuchonnant les pointes, alors on dit qu’elles mettent leur bonnet, les autres posées à plat sur les crêtes. Il n’y avait aucun vent. Le ciel là-haut faisait sans se presser ses arrangements; peu à peu on voyait les nuages blancs descendre. De là-haut, le chalet n’aurait même pas pu se voir, avec son toit de grosses pierres se confondant avec celles d’alentour, et les bêtes non plus ne pouvaient pas se voir, tandis qu’elles s’étaient couchées dans l’herbe et faisaient silence. Il y avait que le ciel allait de son côté, – nous, on est trop petits pour qu’il puisse s’occuper de nous, pour qu’il puisse seulement se douter qu’on est là, quand il regarde du haut de ses montagnes. Les nuages glissaient toujours aux pentes d’un même mouvement à peine saisissable, comme quand la neige est en poussière et qu’il y a ce qu’on appelle des avalanches sèches. Les petits nuages blancs descendaient; – et lui, pendant ce temps, Joseph était sorti et allait dans le pâturage, mais qui aurait pu le voir? Est-ce qu’il comptait seulement? N’étant même plus un point, lui, parmi les gros quartiers de rocs, qu’il contournait; non vu, non entendu, vu de personne, entendu de personne; n’existant même plus par moment, parce qu’il disparaissait dans un couloir. » (La Grande peur dans la montagne, p.456, Pléiade, T2).

1926: ni Faulkner ni Céline n’ont encore écrit les grands romans du tournant des années 30, qui, d’une manière ou d’une autre, en pleine dépression, ont changé la littérature mondiale. Céline s’en est souvenu: « Question transport du parlé en écrit, il ne faut pas oublier Ramuz » (dans une lettre de 1949). Faulkner, peu probable qu’il en ait entendu parler, mais il y a Clou, le borgne de La Grande Peur, dont on ne sait jamais bien s’il vous regarde ou pas. N’est-ce pas le cousin éloigné de Popeye qui, dans Sanctuaire (1931), scrute son monde de ses deux yeux « comme deux boutons de caoutchouc noir et souple » et qui a partie liée avec on ne sait trop quelle force maligne?

Parce qu’il venait, vu de France, d’un obscur canton suisse, parce qu’il avait fait de bonnes études de lettres, on a accusé Ramuz de jouer à celui qui ne savait pas écrire correctement, par coquetterie, par folklore, pour faire parler de lui. A Paris il devient une bête curieuse, objet de débat, et après la parution d’un collectif Pour ou contre C. F. Ramuz (1926) il prend la plume et écrit à son éditeur, Bernard Grasset, une lettre incroyable, qu’on dirait à la fois mûrement réfléchie et tombée d’un coup comme une avalanche. L’urgence et la nuance, la profondeur et la vélocité, tout coule d’un bloc sur vingt-quatre pages papier bible.

« Longtemps, m’étant mêlé d’écrire, j’avais été très malheureux, et je ne savais pas pourquoi. Je n’étais encore qu’un écolier, j’étais un tout petit garçon quand je me suis mêlé d’écrire; et d’abord j’ai été bien malheureux, parce que je me disais: « Pourquoi écris-tu? » et je me disais « En as-tu le droit? » C’était le temps où je m’appliquais encore à « bien écrire »; mais cette même fidélité et cette même soumission (inconscientes encore et du moins passives) me faisaient regarder autour et en arrière de moi: là, je trouvais ceux de ma race et j’éprouvais un grand malaise, voyant qu’aucun de ceux d’où je sortais, aucun de mes grands-parents, ni de mes arrière-grands-parents, ni personne derrière moi, aussi loin que je pusse voir, n’avait jamais non seulement « écrit », mais même songé qu’on pût « écrire », je veux dire autre chose qu’une lettre d’affaire ou le détail d’un compte de ménage. Aucun de ces vignerons, ni de ces paysans d’où je descends n’avait songé qu’écrire pût être une vocation, un métier à l’égal du leur; et je le sentais bien, je sentais bien qu’ils n’étaient pas contents que je perdisse ainsi mon temps, ayant autre chose à faire; de sorte qu’étant collégien, vers dix ou douze ans, quand j’ai écrit mes premiers vers, c’est en me cachant d’eux que j’ai commencé à les écrire. Je me rappelle combien j’étais honteux vis-à-vis d’eux qui me voyaient et m’observaient du fond du temps; et je me cachais d’eux ou me cachais de mes parents qui en étaient pour moi la continuation et le prolongement visibles. » (Pléiade, T2, p.1469)

Et

« C’était, plus tard encore, le temps où je préparais ma licence ès lettres, mais passais  toutes les journées à superposer des alexandrins, écrivant « bien » (selon les règles), écrivant de mon mieux le « meilleur » français que je pusse, avec de « beaux » mouvements d’éloquence et tous les secours d’une rhétorique dont on venait précisément de me révéler les secrets, – enfermé maintenant à clé dans ma petite chambre sous le toit, me cachant d’eux de plus en plus et toujours plus inquiet de qu’ils penseraient de moi, d’où un malaise toujours plus croissant. Et cela jusqu’au jour où, enfin, étant descendu plus profondément en moi-même, et y ayant touché à un plus vrai moi-même, du même coup je les y eusse rencontrés. Alors ils n’ont plus été hors de moi. la distance qui me séparait d’eux a été abolie. Il n’y a plus eu de contradiction entre eux et moi, parce que je m’étais mis à leur ressembler. Ils m’avaient reconnu; je parlais leur langue. » (p.1470)

C’est notamment la lecture de l’excellent travail collectif La langue littéraire qui m’a mené à lui. Des textes fouillés mais toujours clairs, techniques sans que le vocabulaire spécialisé soit un obstacle, une langue universitaire dans ce qu’elle a de meilleur, tenue de bout en bout (prolongeant ainsi la séparation apparue au début du 20ème siècle entre la langue de la critique universitaire « scientifique » et la langue de la littérature), alors qu’il pouvait être tentant, étant donné le sujet, de vouloir en sortir pour parler aussi cette « langue littéraire » .

Le livre nous explique l’autonomisation de la prose, son écart croissant et cultivé avec le langage ordinaire, ses rapprochements avec la langue poétique. J’en fais mon Lagarde et Michard du XXIème siècle(et c’est un hommage): on y trouve un nombre incalculable de citations qui donnent envie de (re)venir à Hugo, Flaubert, Huysmans, Proust, Céline bien sûr, mais aussi aux Goncourt, Zola, ce qu’on soupçonnait moins. Et Ramuz.

PS: pour une plus ample découverte je renvoie au blog de Jean-Louis Kuffer. Il y a peu JLK a rédigé un bel article sur Ramuz et dans ses notes panoptiques récentes, il poursuit une lecture critique des œuvres complètes.


Par la fenêtre

9 octobre 2009

friedrich

Peter Handke, A ma fenêtre le matin, Carnets du rocher 1982-1987, p.226

« Un instant de splendeur, le jour d’hier: les feuilles de chêne qui dans la lueur du soleil hivernal planent, tombent, se détachent, sans offrir de résistance; et se détachant ainsi de la branche ces feuilles rouvraient tout grand les portes du royaume de l’imaginaire; et le secret une fois encore était dans le verbe; le secret? la parabole: les feuilles de chêne ne « tombaient » pas, elles…? elles « métaphorisaient », c’est-à-dire qu’elles signifiaient, sans métaphore particulière, un autre, l’autre monde: celui-ci cessait enfin, dans la parabole des feuilles qui se détachaient de l’arbre, inassignables, craquetaient sur le ciel bleu d’avant l’hiver, d’être une chose déterminée, et le monde dans la contemplation de ces feuilles parties sans plus de façons versait une indétermination à vous réchauffer le cœur; l’autre monde, indéterminé, indéterminable, ou une fois encore: « monde muet, ma seule patrie » »

p.112

« Trois fenêtres dans la pièce où je travaille: dans l’une les feuillus; dans l’autre l’épicéa sombre et le rocher voisin (le Rainberg), avec sa lumière clignotante pour les avions; dans la troisième, à portée de main, les buissons, la vigne vierge, les cordes de liane – je n’ai encore jamais vu ça (et pourtant voilà bientôt cinq ans que je vis ici même)  »

p.186

 » La première fois de ma vie que j’ai découvert un lieu – les anciens bunkers souterrains cachés parmi les hautes herbes et les broussailles, au bord de la Mur, au sud de Graz, en mai 1963 -, mon premier récit est né (18 août 1984) »

(traduction Olivier Le Lay)

Qu’observe Peter Handke par la fenêtre, sur son rocher? La langue: « verbe pour », « il faudrait dire », « il ne faut pas dire », « partir sur la trace du mot juste ». Dans les livres, la langue étrangère: Spinoza, René Char, Emmanuel Bove, Héraclite, Parménide. Ceux qui regardent le monde comme une nature morte, ceux qui pensent la nature naturans, ceux qui ont fait descendre les dieux dans l’ici-bas en se mettant sur leur piédestal. Qu’observe-t-il encore? Le monde? Des morceaux du monde, qui ont la forme du monde. Des microcosmes qui disent le tout à leur manière. Une feuille, et sur la feuille, une goutte de rosée. Une abeille dans une fleur de tilleul. De gros escargots de l’autre côté de la vitre, « comme plaqués là par la tempête ». Le mauvais rire des « gens d’ici ».

Qu’écrit-il, le matin ?

p. 18

« Je marchais au bord du lac, l’angélus du soir tintait, un ébranlement parcourait les eaux gelées, comme si une bête cachée se levait (Saint-Moritz, 29 déc.) »

p.57

« Description de lieu: rendre ce lieu-ci au monde; rendre le monde à ce lieu-ci »

Mortlake Terrace

p.59

« La lumière et l’air toujours changeants d’un objet à l’autre: ce que je voudrais tout au long de centaines de pages lumineuses et aérées pouvoir décrire et raconter ».

p.320

« Le soleil brille et ça peut commencer. Ça? Lire, relier, être là »

Handke

Des fragments qui forment un ensemble compact, solide, qui donnent à ses journées, ses mois, ses années l’allure d’un fleuve de pierre, d’une coulée de marbre descendue par un esprit en quête de clartés. Que cherche-t-il exactement? Rien dit-il, « l’artiste (je n’ai pas d’autre mot) ne questionne pas, il attend bien plutôt, peut-être pendant des années, que se dévoile le secret (je n’ai pas d’autre mot) ». Peter Handke a voyagé, et voyage encore (le Karst (le Corso de Magris), la Provence, la Suisse, la Slovénie proche de sa Carinthie natale). Il reste pourtant sédentaire. Il attend. Il écrit ces lignes comme une sorte d’expérience et de préparation (du roman, Le Recommencement), et elles deviennent elles-mêmes le résultat unique de l’expérience, de la préparation. C’est le propre des grands journaux (lui dit « mon livre-atome »).

De ce lieu, Salzbourg (S.), autour duquel tout – phénomènes et noumènes – semble graviter il tient donc le monde comme un dieu, pas mieux, pas moins. Il est, comme Adam avant la Chute, celui qui nomme. Il est le juge et l’académicien. Un drôle de juge dans sa tour d’ivoire, un drôle d’académicien dans sa tour de Babel, seul, qui tranche. Peu importent la tour, le rocher. « Le lieu de l’art n’est pas le nulle part ou le n’importe où, mais le toujours quelque part ».

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Et la fenêtre? C’est un cadre, une protection, un viseur, une lunette pour voir le monde, une porte d’entrée ouverte

Claude Simon, Histoire, p.9

« l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond des ténèbres »

Lui qui cite Rilke en exergue

« Cela nous submerge. Nous l’organisons. Cela

tombe en morceaux.

Nous l’organisons de nouveau et tombons

nous-mêmes en morceaux. »

et on pense à autre chose encore:

William H. Gass, Au cœur du cœur de ce pays, p.273

« Ma fenêtre est un tombeau, et tout ce qui s’étend dans son champ est mort. Il ne tombe pas de neige. Il n’y a pas de brume. Ni calme. Ni silence. Les images qu’elle contient ne sont pas une bête à l’affût, car le mouvement n’a jamais rien prouvé. J’ai vu la mer étale, la vie bouillonner dans un corps sans laisser la moindre trace, ses bulles hermétiques la traverser comme un verre de soda. Talons qui claquent, Rimmel qui coule: et, au bout du rouleau, la pute au cul de houle. Les feuilles se contorsionnent. L’herbe ondule. Un oiseau pépie, picore. Une roue d’auto qui dessine des cercles n’en dessine pas moins ses rayons immobiles. Ces images sont des pierres; ce sont des monuments. Sous cette mer, c’est de l’océan qui gît: qu’il repose en paix, que Dieu le garde… et Dieu garde le monde par-delà ma fenêtre, moi devant mon reflet, penché sur cette page, mon ombre. »

(Rivages poche, traduction de Marc Chénetier et Pierre Gault).

Il arrive cependant qu’une simple volée de cloches filtrée par la fenêtre de la chambre rappelle à l’homme seul le « bonheur d’être ici » et lui fasse oublier un instant la malédiction de n’être jamais ailleurs. Mais de Paul Claudel, de son Après-midi à Cambridge, et de Michael Edwards, il sera question plus tard.


Dans le terroir de Luc Moullet (4/4)

21 septembre 2009

L’aventure de Majastres (2/2)

2 – L’Histoire en marche

P1010413Ruelles à peine viabilisées, bâti décati ; si l’on n’y prend pas garde, on retiendrait de Majastres le charme d’un marginal et désuet recoin alpo-provençal, fidèle en cela à la personnalité et à la trajectoire centripètes de Luc Moullet.

P1010408Mais on marche ici la tête haute, notamment depuis que Les Naufragés de la D 17 a rendu cet hommage mérité à la localité. Et en adoptant cette posture, on accède à une tout autre dimension. Pourtant parfaitement protégé des nuisances, Majastres est avantageusement connecté au réseau aérien national et international. La localité jouit d’une quasi centralité au sein d’un hexagone formé par Nice-Côte d’Azur, Cannes-Mandelieu, Marseille-Provence, Avignon-Pujaut, Valence-Chabeuil et Grenoble-Isère. Le chemin vers le centrifuge est donc particulièrement court, nonobstant l’abandon de l’automobile constaté dans l’épisode 3/4 (1/2).

P1010416C’est en toute logique que les télécommunications sont particulièrement développées, la densité des flux n’a rien à envier au médiascope intercommunal des Trois Vallées de Digne-les-Bains, pourtant préfecture des Alpes de Haute-Provence.

Initiatives privées ou volonté politique? Comment expliquer une telle excellence en matière de politiques publiques? En remontant le fil de l’histoire de Majastres, on comprend que rien ne doit être laissé au hasard. Passons sur les guerres de religion du XVIe siècle pour en venir au point crucial que fut la période révolutionnaire. Une société patriotique y voit le jour à la fin 1792, les bonnes relations incitent à une fusion avec celle du Poil en mai 1793. Soit quelques jours seulement avant le renversement des Girondins par les Montagnards à l’assemblée nationale (31 mai). Étrange coïncidence.

100px-Blason_Majastres.svgAussi la constance politique est tout à fait frappante depuis la fin du XVIIIe siècle. Les résultats électoraux les plus récents  s’avèrent sans concession ni équivoque : les voix de gauche (10) font le plein : 100 % en mai 2007. Gustave Pierrisnard (divers gauche) fut réélu dans les mêmes proportions aux municipales de 2008. En y regardant de plus près, le blason de Majastres présente une dominante rouge et jaune. On se contentera de noter les nombreuses similitudes avec les bannières de l’ex-URSS et de la Chine.

P1010412Comme en Union soviétique, l’électrification des Alpes de Haute-Provence fut une véritable épopée. Celle-ci est définitivement achevée en 1928, Majastres jouit aujourd’hui d’un système performant basé sur le refus du nucléaire (l’énergie nécessaire est fournie grâce aux ressources hydroélectriques voisines). On est ci-contre en présence du central électrique de l’axe principal. D’ici, les bas de Majastres, la partie la plus densément peuplée, sont alimentés. Un fonctionnement réticulaire particulièrement ingénieux permet d’atteindre l’ensemble des lieux-dits du bloc de Majastres, dont Le Poil ou encore Soleil-Bœuf.

Quant à l’accès aux différents services publics, les équipements sont nombreux pour une si petite commune. Les pouvoirs publics ont réagi avec vigueur en constatant les difficultés rencontrées par l’un des personnages des Naufragés de la D 17 pour joindre une société de dépannage dans la vallée.

P1010392La réplique ne s’est pas fait attendre ; un nouveau module téléphonique a été installé en 1992. Aucune fente, ni pour pièce, ni pour carte, les communications sont gratuites.

P1010410Quant à la boîte à lettre, elle est avantageusement placée et les malejactois jouissent d’une distribution et d’une levée quotidienne du courrier, du lundi au vendredi. Le facteur est sympa, aime son métier, mais pas au point de sacrifier son samedi.

Les débats entre toponymistes sont vifs. L’idée commune serait de traduire Majastres, à partir du provençal, par la « mauvaise terre ». Ce que réfute Charles Rostaing. Selon ce dernier, le terme serait formé de l’occitan « mager » (plus grand) et « astre » (destin). Majastres devient alors « le village au meilleur destin ». Si Luc Moullet avance masqué et avec prudence politiquement, une visite de Majastres ne trompe pas. Son terroir n’est pas celui de tous : paradis pour les uns, enfer pour les autres.

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Fin.

Arnau Thée


Dans le terroir de Luc Moullet (3/4)

16 septembre 2009

L’aventure de Majastres (1/2)

1 – Le début et la fin

Majastres, 10 habitants, forme un vaste bloc intercommunal qui comptait 1000 habitants sous Napoléon, contre 100 de nos jours sous Nicolas Sarkozy.

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Au terme de la rude montée, on accueille le panneau de signalisation avec joie. Si la mention « bienvenue » n’apparait pas, elle est fortement ressentie grâce à une entrée de village particulièrement avenante, bien éloignée de l’uniformité des périphéries françaises.

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P1010409L’absence de mention des curiosités locales (comme : « Majastres : son église, son lavoir, ses parkings gardés, ses 3 épis au label des cités fleuries… ») entretient un mystère tout à fait excitant. Le visiteur est invité à une entreprise d’appropriation du lieu, à y trouver son propre cheminement. Et celui-ci peut très bien être intérieur, pour ne pas dire spirituel. Ainsi l’expression « vous êtes projet » place-t-elle d’abord dans l’expectative, sentiment vite remplacé par de stimulantes interrogations sur le sens à y donner.

P1010420La vastitude du bloc de Majastres  est particulièrement perceptible à la sortie de la localité : pas de panneau de signalisation pour en signifier le terme, le bitume s’arrête brusquement pour laisser place à une chaussée caillouteuse semblant ouvrir vers un monde à la fois finissant et infini. Une voie non carrossable qu’il est pourtant nécessaire d’emprunter pour qui veut rejoindre la gare de Majastres-Le Poil. Dans le préambule des Naufragés de la D 17, Luc Moullet  ne manque pas de faire remarquer qu’il s’agit de « la seule gare de France avec une faute d’orthographe » puisqu’avant le trait d’union, le « s » final manque.

P1010389Dans Majastres, on est hésitant, quelque peu bousculé. Serait-on en présence du cimetière de la modernité, une sorte de vanité grinçante de la civilisation des trente glorieuses ?

P1010387Marcheur, cycliste, féroce pourfendeur de l’automobile ; la pensée de Luc Moullet a-elle infusé à ce point les habitants du village, qui, à la vision de la fin apocalyptique des Naufragés de la D 17, auraient abandonné l’usage de la voiture, en les délaissant avec négligence sur le bord de la voirie ? Tout laisse à penser que c’est le cas, même s’il fut impossible de recueillir le moindre témoignage à ce sujet.

Il serait aisé de se laisser aller à un sentiment de décrépitude, mais Majastres fait bien figure de cité avant-gardiste à l’heure du péril écologique. On est ici non dans un passé révolu, mais les deux pieds joints sur le seuil d’un avenir radieux.

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Arnau Thée

(à suivre : l’Histoire en marche)


Dans le terroir de Luc Moullet (2/4)

11 septembre 2009

L’aventure de la D 17 (2/2)

2 – Le doute et l’espoir

P1010423Parcourir la D 17, c’est aussi la découverte de ces étranges formations géologiques que sont les roubines, à propos desquelles Luc Moullet confie : « Je suis en effet assez sensible à la beauté, à cette beauté en tous cas, celle des roubines, assez profondes, assez austères. Cette beauté dure, âpre, n’est évidemment pas la beauté de tout le monde. » Signalons que la roubine représentée n’est pas des plus spectaculaires, il s’agirait d’ailleurs ici plutôt d’une pré-roubine, puisque les roubines se signalent par une totale nudité en matière de végétation. On sera davantage subjugué par celles que l’on voit dans Une Aventures de Billy le Kid (1971).

P1010425En progressant sur la D 17, la qualité du revêtement se dégrade considérablement et le parcours devient souvent impressionnant, de profondes gorges recueillent bien souvent les véhicules trop pressés, ici entre les lieux-dits de Palus et de Gros-Jas.

P1010421Autre dégradation, celle de la rationalité et de la cohérence inaugurales. Il paraît hautement improbable qu’il puisse se trouver un kilomètre 27 de la D 17 qui n’en compte que 17. Et c’est avec un peu d’effroi, les mains moites sur le volant, que l’on traverse ensuite la minuscule localité de Saule-Mort.

P1010419Toujours dans le même ordre d’idée que précédemment, le kilomètre 24 de la D 17 qui n’en compte que 17 a bizarrement tendance à se répéter à plusieurs reprises. Et on ne peut considérer que ce panneau de signalisation très fourni inspire une grande confiance. Sur ce dernier, la découverte de la mention « voie en lacune » fut aussi intrigante que désarmante. Mais Majastres approche, d’une manière un peu bestiale, on guette les traces de sa présence.

Arnau Thée

(à suivre : L’aventure de Majastres)

Les citations sont issues du livre-entretien de Luc Moullet avec Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, Notre alpin quotidien, Capricci, 2009.


Dans le terroir de Luc Moullet (1/4)

9 septembre 2009

Aujourd’hui je laisse le volant à Arnau Thée. Début d’une série pleine de lacets, de cailloux, d’épaves et autres panneaux sur les traces d’un cinéaste exceptionnel à plus d’un titre.

L’aventure de la D 17 (1/2)

1 – Tout va bien

La départementale 17, dans les Alpes de Haute Provence (04) surplombe la vallée de l’Asse et débute entre Mézel et Estoublon. En venant de cette dernière localité, il faut prendre sur sa droite après 6 km. Si vous avez raté l’embranchement et poussé jusqu’à Mézel : faites demi-tour et prenez  la première sur votre gauche.

moulletOn entre alors dans les terres de Luc Moullet, qui, tout en étant un homme de cinéma français ayant fait de cette rude contrée son terroir, se définit comme un cinéaste anglais d’origine arabe dont la véritable profession serait le trekking. Ce n’est pas la moindre de ses fantaisies, mais pas la seule.

Comme la route 66 aux Etats-Unis, la D 17 est devenue mythique. Cette renommée mondiale est due à son film Les Naufragés de la D 17 (2001), pour lequel, « la gageure était de faire tenir l’action dans un périmètre de 900 kilomètres carrés. »

d17

Et quelle action ! À son propos, il est bien difficile d’être exhaustif : un trio amoureux entre un astrophysicien, son équipière et un berger ; une équipe de cinéma en tournage qui doit faire face à de sévères conflits sociaux ; un champion de rallye dont la voiture est désespérément embourbée ; des militaires paranoïaques à la recherche de Saddam Hussein…

Équipé d’une voiture en bon état de marque ford (à noter que le cinéaste, John, avait Monument Valley pour terroir) et de type fiesta, bien que la batterie puisse s’avérer capricieuse, nous nous sommes lancés à l’assaut de cette D 17 qui mène à Majastres, avant de s’éteindre pour se muer en un vulgaire chemin caillouteux.

majastresCette route départementale est parfaitement cohérente et rationnelle, son chiffre correspond exactement au nombre de kilomètres nécessaires pour atteindre son but.

P1010431Alors que l’on distingue nettement dans le film de Luc Moullet une chaussée laissant à désirer, l’asphalte est ici d’excellente qualité, un véritable tapis de billard quasiment immaculé. Ceci est certainement lié aux nombreuses retombées économiques des Naufragés de la D 17.


P1010424Des indications précises et une voierie en bon état ; voilà qui est heureux car le parcours est très sinueux et accidenté, certains passages se révèlent particulièrement éprouvants pour le conducteur qui doit revêtir les habits de pilote chevronné, à l’image du personnage campé par Patrick Bouchitey dans ledit film.

Arnau Thée

(prochain épisode : Le doute et l’espoir 2/2 )

Les citations sont issues du livre-entretien de Luc Moullet avec Emmanuel Burdeau et Jean Narboni, Notre alpin quotidien, Capricci/Centre Pompidou, 2009.