Le mur, la nuit

3 janvier 2019

Thomas Jones Mur à Naples 1782

Noté sur le carnet bleu, daté du 2, alors qu’on est déjà le 3, dans la nuit:

Insomnie. Je retrouve P. dans le salon. Lui aussi.

JC Bailly sur Thomas Jones. Première aventure galloise.

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Il n’y est presque question que de Naples. C’est le geste du peintre qui permet le va-et-vient avec le Homeland.

Ce qui change, et radicalement, ce sont les couleurs, le climat, c’est l’absence de la référence humaine dans le paysage, mais le sentiment de l’espace, le sentiment que l’espace est la forme intransitive du temps, demeure.

Puis Bergounioux, encore et toujours. Comme souvent j’ouvre au hasard, mais un même moment de l’année, espérant (ou redoutant) d’y trouver, comme à d’autres époques ou en d’autres lieux les lecteurs de certains livres sacrés,

Sa. 8.1.2005

Cathy, qui s’est levée très tôt, quittait déjà la maison pour le laboratoire lorsque j’ai ouvert les yeux. Je finis de dactylographier les pages hasardées depuis la Toussaint.

L’après-midi, à Versailles puis à Vélizy où Cathy a commandé un lit pour la petite. Il n’est pas arrivé. Au retour, elle allume le feu, s’installe sur le canapé avec un roman policier, une coupe qu’elle a remplie de dragée, et de la voir ainsi occupée, toute à elle-même et à ce qu’elle fait, me remplit, par procuration, d’un parfait bonheur, moi que l’anxiété, la haine de soi, tire continuellement à la périphérie, loin du repos, hors du présent. »

un reflet.

Moi : moins la haine de soi que la crainte de toute perte, de toute disparition. C’est ce que je laboure, c’est ce que je pétris la nuit.

M. opéré : j’imagine son corps ouvert, ses artères, la Leçon d’anatomie de Rembrandt.

Noté enfin cette phrase pour B. ou autre création :

il avait besoin d’imaginer la première phrase du lendemain pour pouvoir s’endormir

Au matin, l’huile sur papier de Thomas Jones m’accompagne encore, mêlée à celle d’un tableau bien plus connu, de Vermeer – mais pas celui où Proust isole le « petit pan de mur jaune »,

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– plutôt celui-ci,

La ruelle 1658

où j’entends encore les mots de la nuit.


Penser / classer (Lieux rêvés (3))

30 mai 2013

Austerlitz p.42

Thomas Bernhard, Béton, p.154

Sans doute n’ai-je, toujours à nouveau, pas pu commencer mon travail uniquement parce que les livres et les écrits n’étaient pas bien rangés sur ma table, me suis-je dit.

(Gallimard, traduction Gilberte Lambrichs)

Vide d’août

30 août 2012

 

Au début du mois d’août, j’ai relu les Anneaux de Saturne dans la nouvelle édition Babel. Sans qu’il soit fait mention d’une révision de traduction, le texte commence ainsi :

En août 1992, comme les journées caniculaires approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’est de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant.

(Babel, traduction de Bernard Kreiss, 2012)

Au lieu de

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’est de l’Angleterre…

(Actes Sud, même traducteur, 1999)

Je ne sais quelles considérations ont justifié le remplacement des « journées du Chien » par « journées caniculaires », mais en substituant aux temps astronomique et astrologique un temps purement météorologique, j’ai le sentiment que ce début perd un peu de son effet proprement sidéral et sidérant, né de l’opposition entre la référence à un moment

août 1992

et à un lieu

le comté de Suffolk

précisément localisés dans un calendrier et une géographie d’ici-bas, d’une part, et l’évocation (invocation?) stellaire

Image

d’autre part. Du même coup je retombe sur terre, ou du moins, j’en décolle moins rapidement.

Demeure cependant le vide dans lequel beaucoup des récits de Sebald débutent. « Par lequel » serait plus juste.

Vertiges, p.35:

En octobre 1980, partant d’Angleterre, où je vis depuis près de vingt-cinq ans dans un comté la plupart du temps enfoui sous les nuages gris, j’étais allé à Vienne, dans l’espoir qu’un changement de lieu me permettrait de surmonter une passe particulièrement difficile.

Vertiges, p.36:

C’est un vide d’une qualité particulière qu s’installe lorsque dans une ville étrangère on compose en vain un numéro pour tenter de joindre quelqu’un au bout du fil.

Les Émigrants, p.184 :

Les dimanches, dans l’hôtel abandonné, j’étais en ce qui me concerne envahi d’un tel sentiment de vacuité et d’inutilité que pour me donner au moins l’illusion d’avoir un but, je me rendais en ville, marchait au hasard parmi les immeubles monumentaux du siècle dernier.

Austerlitz, p.9 :

Dans la seconde moitié des années soixante, pour des raisons tenant en partie à mes recherches et en partie à des motivations que moi-même je ne saisis pas très bien, je me suis rendu à plusieurs reprises d’Angleterre en Belgique, parfois pour un jour ou deux seulement, parfois pour plusieurs semaines.

C’est un vide avide, en expansion, qui colonise le temps, l’espace,

Les Anneaux de Saturne, p.304:

Cet idéal d’une nature s’inscrivant dans le vide

p.307:

Le vide torricellien qui environnait les grandes maisons de campagne à la fin du XVIIIe siècle.

leur donnant une profondeur infinie et l’acoustique d’une chambre d’échos. Un vide qui mobilise, une dépression qui aspire le monde, attire à elle les éléments du récit; un vide « torricellien », donc, dans lequel les choses du passé se déplacent aux côtés de celles du présent; un vide dont on ne sait pas toujours s’il est cet abîme au-dessus duquel est suspendu le narrateur, ou bien son propre monde intérieur. Un peu des deux, à l’évidence, et même davantage, car c’est dans l’épaisseur paradoxale – à la fois cotonneuse et vertigineuse – de ce vide que le lecteur entre lui aussi en lévitation légère, tandis que la prose de Sebald, s’élève

sur un sommet artificiel, sur une hauteur imaginaire, située sensiblement au-dessus du reste du monde

comme il est dit, toujours dans Les Anneaux (p.102), de Jacob Van Ruysdael

quand il peignit sa Vue de Haarlem.

 

Images: James A. Whistler, Harmony in Blue and Silver: Trouville, 1865; Illustration de la constellation du Grand Chien (Canis Major) dans l’Uranographia de Johann Bode, 1801; Jacob Van Ruysdael, Vue de Haarlem, 1670, Rijksmuseum d’Amsterdam (mais le narrateur nous dit la contempler au Mauritshuis de La Haye).
Les citations des Anneaux sont tirées (sauf la deuxième bien sûr) de la nouvelle édition Babel. Tous les autres livres ont été traduits par Patrick Charbonneau.

L’immense jardin (4)

12 mai 2012

Peter Nadas, Le Livre des mémoires, p.151

; j’évoque aujourd’hui ce jardin parce que je sais qu’il n’en reste plus rien, les buissons ont été arrachés, les arbres abattus ; démolie, la tonnelle, avec son treillis vert et ses roses, démantelé, le jardin alpestre, dont les rochers ont été affectés à d’autres usages, tandis que joubarbes, orpins, iris et conferves durent mourir sur place ; la pelouse, quant à elle, fut envahie par les mauvaises herbes, au sein desquelles les chaises blanches du jardin se désagrégèrent, et la statue, noblement grêlée, de Pan jouant de la flûte fut d’abord renversée par une tempête qui la coucha dans l’herbe, puis elle finit par se retrouver au fond d’une cave, privée de son socle ; démolis, les ornements en stuc de l’édifice, abattues, les déesses, qui, la bouche béante et couchées à l’intérieur des coquillages, surplombaient autrefois les fenêtres de la façade, détruits, les chapiteaux spiraloïdes et faussement helléniques des combien fausses clonages, murée, la véranda, et bien entendu, au cours de ces travaux, arrachée, la vigne vierge qui avait été le séjour préféré des fourmis et des insectes, mais, tout en sachant que tout cela est fini et que ce jardin n’existe plus que dans ma mémoire, je parviens à voir, comme autrefois, les feuilles bouger, je hume les odeurs, j’observe le jeu des lumières et la direction des vents et, selon mon bon plaisir, je me retrouve dans le silence de l’après-midi d’un jour d’été.


L’immense jardin (3)

11 mai 2012

W. G. Sebald, Les Émigrants, p.14-15

Ce n’est pas seulement le potager, poursuivit-il en montrant les serres victoriennes à moitié en ruine et les espaliers proliférant en tous sens, ce n’est pas seulement cet endroit abandonné à lui-même depuis des années qui est sur le point de disparaître; la nature elle aussi, privée de nos soins, gémit et croule sous le poids de ce que nous lui imposons. Il était vrai, ajouta-t-il, que ce jardin conçu pour approvisionner une nombreuse famille et qui permettait tout au long de l’année de mettre sur la table des fruits et des légumes cultivés avec grand savoir-faire, il était vrai que ce jardin, bien que complètement négligé, produisait encore aujourd’hui plus qu’il ne fallait pour satisfaire à ses propres besoins, des besoins, force était de le reconnaître, qui s’amenuisaient au fil du temps. Le retour à l’état sauvage de ce jardin jadis exemplaire avait en outre l’avantage, selon le Dr Selwyn, que ce qui y poussait ou ce que, çà et là, il avait semé ou planté sans grande précaution était, estimait-il, d’une qualité extraordinaire.

(Traduction de Patrick Charbonneau, Actes Sud, collection Babel)


L’immense jardin (2)

10 mai 2012

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, p.51-52

Contrastant avec la maison qui s’enfonçait peu à peu dans le crépuscule, les plantations environnantes atteignaient à présent, un siècle après la période de splendeur de Somerleyton, le point culminant de leur évolution. Autrefois, certes, les bordures et plate-bandes avaient sans doute été plus hautes en couleur et plus soignées; en revanche, les arbres plantés par Morton Peto emplissaient à présent l’espace aérien au dessus du jardin. Déjà admirés par les visiteurs à l’époque, les cèdres – certains couvrant de leur ramure près d’un quart d’acre – avaient fini par constituer de véritables mondes à part.

(Actes Sud, traduction de Bernard Kreiss)


L’immense jardin (1)

9 mai 2012

Peter Nadas, Le Livre des mémoires, p.150-151

L’immense jardin, que l’on aurait pu aussi bien qualifier de parc, étendait ses ombres dans la chaleur estivale, et, dans l’odeur âcre des sapins, la résine, explosant en un petit bruit sec, s’échappait des pommes de pin encore vertes mais déjà en pleine croissance, les boutons de rose, d’abord compacts, étalaient bientôt leur splendeur jaune, blanche, écarlate ou vermeille, un pétale racorni, déjà sur le point de tomber, avait été arrêté dans son éclosion par une légère brûlure, les guêpes, parce qu’elles en appréciaient le miel, survolaient les lis dressés comme des dards, les calices mauves, lie-de-vin et bleus des pétunias, qui frémissaient à la moindre brise, ainsi que les mufliers des jardins aux tiges interminables et les digitales aux couleurs vives, autant de tâches multicolores bordant les chemins, tandis que la rosée posée sur l’herbe brillait dans la lumière du matin, et que, derrière les buissons disposés en groupes ou en bandes, une odeur de pourriture humide se répandait dans la vaste zone ombragée des sureaux, des évonymines, des lilas, des jasmins au parfum enivrant, des cytises, des noisetiers et des aubépines, là même où le lierre vert foncé diffusait librement, à sa guise, son odeur acerbe, tandis qu’il vrillait sur les grillages et les murs, qu’il serpentait sur les troncs des arbres, développant ses fines racines aériennes, recouvrant et envahissant tout afin de protéger et d’étendre la couche d’humus qui le nourrit en même temps qu’il la produit, tant il est un véritable symbole, comme lorsque, encore sombre et dru, il dévore tout, branches, brindilles et herbes, avant de se laisser enterrer à l’automne par les feuilles mortes pour, à nouveau, le printemps venu, relever sa tête cireuse au bout de longues tiges dures ; il y avait aussi les lézards verts et les couleuvres brun clair qui prenaient le frais, en compagnie de grosses limaces noires dont la bave durcie, et qui s’effrite sous le toucher, balisait le trajet complexe ;

(Plon, traduit du hongrois par Georges Kassai)


Robinson is back but Paul Scofield is dead

23 mars 2011

Après London et Robinson in space, Patrick Keiller a filmé la suite des errances érudites de son Robinson abandonné sur une île, l’Angleterre, dont il fait et refait le tour mélancolique et drôle, comme un Sebald grand-breton portant sur son crâne la perruque de Defoe

et sur son visage le rictus de Baudelaire

ou celui de Burton

Toujours est-il que vendredi soir à Paris sera projeté Robinson in ruins. C’est à 20H45, Centre Georges Pompidou. J’en suis tout heureux, mais une question m’inquiète:

la voix de Vanessa Redgrave

me fera-t-elle regretter celle de Paul Scofield?

Qu’elle ne pourra jamais me faire oublier.

PS: London et Robinson in space, longtemps disponibles uniquement en V.O, sont depuis peu réunis en coffret avec sous-titres français. L’éditeur a eu le bon goût de ne pas proposer de doublage.
PS (2): Paul Scofield est mort le 19 mars 2008.

« En 1898… »

13 mars 2011

De la destruction (3)

Le commerce de l’eau (fin)

Emilio Gentile, L’Apocalypse de la modernité

En 1898, un écrivain américain, Morgan Robertson, publia un roman intitulé Futility, dans lequel il racontait l’histoire d’un transatlantique, le plus beau et le plus grand jamais construit, baptisé Titan. Il mesurait 424 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était muni de trois hélices et pouvait atteindre une vitesse de vingt-cinq nœuds. Dans son voyage d’inauguration, le Titan emportait à son bord une foule de riches passagers. Le navire grandiose pouvait loger trois mille personnes environ, dont les chaloupes de sauvetage ne pouvaient accueillir qu’une petite partie ; et l’on ne voyait aucune raison à en prévoir davantage, car le Titan était considéré comme « insubmersible ». Par une froide nuit d’avril, dans les eaux de l’Atlantique Nord, après la collision avec un iceberg, le transatlantique insubmersible sombra. Le titre du roman se voulait une allusion, dans l’esprit de cette fin de siècle, à la vanité de toutes les choses humaines.

Six ans auparavant, en 1892, donc, William T. Stead avait lui aussi écrit un récit sur le naufrage d’un navire, intitulé From the Old World to the New. Le journaliste imaginait qu’il voyageait à bord d’un navire colossal, admiré de tous pour son luxe et ses merveilles techniques, qui se brisa contre  un iceberg et fut englouti par la mer. La morale de ce récit était moins solennelle que celle du romancier américain : Stead voulait simplement attirer l’attention sur le risque que représentaient ces montagnes de glace flottantes pour les navires qui traversaient l’Atlantique Nord, et aussi sur la nécessité de pourvoir les navires d’un nombre de chaloupes adapté à celui des passagers. C’était une question largement débattue à cette époque, mais on n’était pas encore parvenu à une législation internationale pour garantir la sécurité des voyageurs embarqués.

Le 10 avril 1912, à midi, Stead partait réellement de Southampton pour New York à bord du Titanic, un nouveau transatlantique anglais, le plus grand navire jamais construit, qui faisait là son voyage d’inauguration. Il y avait à bord 1316 passagers, 891 hommes d’équipage, et 16 chaloupes. Le bâtiment faisait 270 mètres de long, jaugeait soixante-dix mille tonnes, était propulsé par trois hélices à la vitesse maximale de vingt-cinq nœuds. Ses constructeurs l’avaient dit « insubmersible » – comme l’était l’Empire britannique. Son chargement le plus précieux était un groupe de passagers dont les patrimoines montaient en tout à 250 millions de dollars, et une copie à la valeur inestimable du poème Ruba’iyyat du grand poète persan Umar Khayyam.

(Aubier, « Collection historique », 2011, p. 119-120, traduit de l’italien par Stéphanie Lanfranchi)

Au tournant du siècle dernier, nous dit Emilio Gentile, les hommes d’esprit interrogeaient les signaux contradictoires émanant de la civilisation européenne qui semblait alors atteindre son point de rayonnement le plus élevé en même temps qu’elle était menacée de dégénérescence, travaillée par des tendances suicidaires apparemment incontrôlables. Certains s’en inquiétaient, annonçant la fin du monde dans des anticipations angoissées, mettant en garde leurs concitoyens contre les effets destructeurs du nationalisme, surtout quand il est mis en contact avec des moyens guerriers presque sans limite; beaucoup s’en réjouissaient, cependant, considérant que la catastrophe à venir pourrait bien prendre la forme d’une apocalypse rédemptrice, se vautrant avec délice dans des descriptions fantasmées d’un grand conflit à venir, contrepoint à leur condamnation morale de l’apathie où, selon eux, menait immanquablement toute période de paix prolongée.  « Belle Époque », dira-t-on après 1918.

Image: Liberation.fr, 13 mars 2011, Un navire en construction échoué dans la ville de Kamaishi dans la préfecture d’Iwate, le 12 mars 2011. (Yomiuri Shimbun pour l’AFP)

Le commerce de l’eau (2)

3 mars 2011

Herman Melville, Moby Dick

Mais voyez ! D’autres encore s’approchent en foule et se dirigent tout droit vers l’eau ; on croirait qu’ils vont y plonger. Étrange !  Rien d’autre ne les satisfera que la plus extrême limite de la terre ; flâner à l’ombre abritée de ces entrepôts ne leur suffirait pas. Non. Il leur faut aller aussi près du bord qu’il est possible sans risque de tomber à l’eau. Et ils se tiennent là, alignés sur des milles, des lieues et des lieues… Tous viennent de l’intérieur des terres par des ruelles et des allées, des rues et des boulevards – au nord, à l’est, au sud, à l’ouest ; mais c’est ici qu’ils se retrouvent. Dites-moi : est-ce la force magnétique des aiguilles du compas de tous ces navires qui les attire en ce point ?

(Gallimard, traduit par Philippe Jaworsky, Pléiade, p.22)

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne

Lors de l’enterrement au petit cimetière de Framingham Earl, je ne pus m’empêcher de songer à l’enfant de troupe Francis Browne qui avait sonné du clairon dans la nuit, en été 1914, dans la cour d’une école du Northamptonshire, et à la jetée blanche de Lowestoft qui avançait si loin dans la mer. Frederick Farrar m’avait appris que la population ordinaire, qui n’avait évidemment pas accès au bal de bienfaisance, se rendait à bord de centaines de barques et de canots jusqu’au bout de la jetée ; de ces observatoires qui ne cessaient d’osciller doucement et, parfois, de dériver, les gens regardaient la bonne société danser en rond au son de l’orchestre, comme soulevée par une vague de lumière au-dessus de l’eau noire, le plus souvent déjà nappée de brouillard au seuil de l’automne.

(Actes Sud, traduit par Patrick Charbonneau, p.64-65)

Longtemps je me suis buté à la première phrase de Moby Dick

Call me Ishmaël.

qui m’apparaissait comme le « je me suis couché de bonne heure » américain, c’est-à-dire l’image inversée, mais le reflet quand même, de ce que la littérature européenne a pu produire de plus fascinant

(dont le français

Je m’appelle Ishmaël. Mettons. (Giono, 1941)

Appelons-moi Ismahel. (Guerne, 1954)

Appelez-moi Ismaël. (Jaworsky, 2006)

ne traduit qu’imparfaitement la puissance démiurgique, l’effet enchanteur, le désenchantement amer. Mais qui suffisait pourtant à me figer (Roberto Bolano dit que « la traduction est une enclume » à l’épreuve de laquelle la grande littérature résiste toujours.))

Trois mots si impérieux qu’ils semblent commander au lecteur de quitter séance tenante le cours de son existence pour plonger corps et âme dans le texte ; si simples et définitifs qu’ils semblent receler la vérité de toute littérature, décourageant l’idée même d’en poursuivre d’une quelconque manière l’exercice.

M’étant enfin décidé à ne plus rester au bord, j’ai cependant été arrêté, aussitôt cette première barrière passée, par un autre reflet, d’un autre début, où l’homme, seul cette fois, recherche aussi le commerce de l’eau, comme on recherche celui des morts, de dieu, du diable; où un obscur désir de rivage nait pareillement d’un moment de grand doute.

En effet ce que je lisais chez Melville

Il y a quelques années de cela – peu importe combien exactement -, comme j’avais la bourse vide, ou presque, et que rien d’intéressant ne me retenait à terre, l’idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin. C’est ma façon à moi de chasser la morosité et de corriger les désordres de mes humeurs. Quand je sens l’amertume plisser mes lèvres, quand bruine dans mon âme un humide novembre et que je me surprends à faire halte, malgré moi, devant un marchand de cercueils, à me glisser dans le premier cortège funèbre que je croise, et, surtout, quand la noire mélancolie me tient si fort que seul un robuste sens moral peut m’empêcher de descendre d’un pas décidé dans la rue et d’envoyer méthodiquement valser les chapeaux des passants – alors, j’estime nécessaire de m’embarquer sans délai.

me rappelait Sebald, au commencement des Anneaux de Saturne, à ceci près que celui qui parle reste à terre, au bord de ce qu’il nomme « l’Océan allemand »

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans le reste de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant. Cet espoir devait d’ailleurs se concrétiser jusqu’à un certain point, le fait étant que je me suis rarement senti aussi libre que durant ces heures et ces jours passés à arpenter les terres partiellement inhabitées qui s’étendent là, en retrait du bord de mer.

J’ai par la suite trouvé dans Moby Dick bien d’autres reflets annonciateurs de la prose des Anneaux, à commencer par ces passages que j’ai mis en exergue, évoquant des lieux inaccessibles vers lesquels convergent malgré tout les foules, attirées aux bouts du monde comme des insectes par une lumière blanche ;

ou encore les dizaines d’Extracts (supplied by a sub-sub-librarian) placés par Melville au début de son roman, dont un est tiré des Vulgar Errors de Sir Thomas Browne

Ce qu’est la baleine, les hommes ont le droit de se le demander, puisque le savant Hosmanus, dans son ouvrage de cinquante ans dit clairement : « Nescio quid sit ».

et un autre

Plusieurs baleine sont venues s’échouer sur cette côte (Fife), Anno 1652, l’une d’elles, de l’espèce à fanons, qui mesurait quatre-vingt pieds de long, donna (à ce qu’on m’a dit) une énorme quantité d’huile, mais aussi cinq cents livres de baleines à corsets. Ses mâchoires servent de portail dans le jardin de Pittfiren.

attribué à un certain Sibbald, géographe et naturaliste écossais du même dix-septième siècle que Browne, auteur d’une Histoire naturelle de son pays, dont le nom, nous dit Philippe Jaworsky, réapparait à deux reprises dans la suite du texte.

Il y a aussi cette question que Sebald aurait pu faire sienne, posée par Ismaël dans la chapelle de New Bedford

D’où, que les vivants s’acharnent à réduire les morts au silence ?