Le commerce de l’eau (2)

3 mars 2011

Herman Melville, Moby Dick

Mais voyez ! D’autres encore s’approchent en foule et se dirigent tout droit vers l’eau ; on croirait qu’ils vont y plonger. Étrange !  Rien d’autre ne les satisfera que la plus extrême limite de la terre ; flâner à l’ombre abritée de ces entrepôts ne leur suffirait pas. Non. Il leur faut aller aussi près du bord qu’il est possible sans risque de tomber à l’eau. Et ils se tiennent là, alignés sur des milles, des lieues et des lieues… Tous viennent de l’intérieur des terres par des ruelles et des allées, des rues et des boulevards – au nord, à l’est, au sud, à l’ouest ; mais c’est ici qu’ils se retrouvent. Dites-moi : est-ce la force magnétique des aiguilles du compas de tous ces navires qui les attire en ce point ?

(Gallimard, traduit par Philippe Jaworsky, Pléiade, p.22)

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne

Lors de l’enterrement au petit cimetière de Framingham Earl, je ne pus m’empêcher de songer à l’enfant de troupe Francis Browne qui avait sonné du clairon dans la nuit, en été 1914, dans la cour d’une école du Northamptonshire, et à la jetée blanche de Lowestoft qui avançait si loin dans la mer. Frederick Farrar m’avait appris que la population ordinaire, qui n’avait évidemment pas accès au bal de bienfaisance, se rendait à bord de centaines de barques et de canots jusqu’au bout de la jetée ; de ces observatoires qui ne cessaient d’osciller doucement et, parfois, de dériver, les gens regardaient la bonne société danser en rond au son de l’orchestre, comme soulevée par une vague de lumière au-dessus de l’eau noire, le plus souvent déjà nappée de brouillard au seuil de l’automne.

(Actes Sud, traduit par Patrick Charbonneau, p.64-65)

Longtemps je me suis buté à la première phrase de Moby Dick

Call me Ishmaël.

qui m’apparaissait comme le « je me suis couché de bonne heure » américain, c’est-à-dire l’image inversée, mais le reflet quand même, de ce que la littérature européenne a pu produire de plus fascinant

(dont le français

Je m’appelle Ishmaël. Mettons. (Giono, 1941)

Appelons-moi Ismahel. (Guerne, 1954)

Appelez-moi Ismaël. (Jaworsky, 2006)

ne traduit qu’imparfaitement la puissance démiurgique, l’effet enchanteur, le désenchantement amer. Mais qui suffisait pourtant à me figer (Roberto Bolano dit que « la traduction est une enclume » à l’épreuve de laquelle la grande littérature résiste toujours.))

Trois mots si impérieux qu’ils semblent commander au lecteur de quitter séance tenante le cours de son existence pour plonger corps et âme dans le texte ; si simples et définitifs qu’ils semblent receler la vérité de toute littérature, décourageant l’idée même d’en poursuivre d’une quelconque manière l’exercice.

M’étant enfin décidé à ne plus rester au bord, j’ai cependant été arrêté, aussitôt cette première barrière passée, par un autre reflet, d’un autre début, où l’homme, seul cette fois, recherche aussi le commerce de l’eau, comme on recherche celui des morts, de dieu, du diable; où un obscur désir de rivage nait pareillement d’un moment de grand doute.

En effet ce que je lisais chez Melville

Il y a quelques années de cela – peu importe combien exactement -, comme j’avais la bourse vide, ou presque, et que rien d’intéressant ne me retenait à terre, l’idée me vint de naviguer un peu et de revoir le monde marin. C’est ma façon à moi de chasser la morosité et de corriger les désordres de mes humeurs. Quand je sens l’amertume plisser mes lèvres, quand bruine dans mon âme un humide novembre et que je me surprends à faire halte, malgré moi, devant un marchand de cercueils, à me glisser dans le premier cortège funèbre que je croise, et, surtout, quand la noire mélancolie me tient si fort que seul un robuste sens moral peut m’empêcher de descendre d’un pas décidé dans la rue et d’envoyer méthodiquement valser les chapeaux des passants – alors, j’estime nécessaire de m’embarquer sans délai.

me rappelait Sebald, au commencement des Anneaux de Saturne, à ceci près que celui qui parle reste à terre, au bord de ce qu’il nomme « l’Océan allemand »

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans le reste de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant. Cet espoir devait d’ailleurs se concrétiser jusqu’à un certain point, le fait étant que je me suis rarement senti aussi libre que durant ces heures et ces jours passés à arpenter les terres partiellement inhabitées qui s’étendent là, en retrait du bord de mer.

J’ai par la suite trouvé dans Moby Dick bien d’autres reflets annonciateurs de la prose des Anneaux, à commencer par ces passages que j’ai mis en exergue, évoquant des lieux inaccessibles vers lesquels convergent malgré tout les foules, attirées aux bouts du monde comme des insectes par une lumière blanche ;

ou encore les dizaines d’Extracts (supplied by a sub-sub-librarian) placés par Melville au début de son roman, dont un est tiré des Vulgar Errors de Sir Thomas Browne

Ce qu’est la baleine, les hommes ont le droit de se le demander, puisque le savant Hosmanus, dans son ouvrage de cinquante ans dit clairement : « Nescio quid sit ».

et un autre

Plusieurs baleine sont venues s’échouer sur cette côte (Fife), Anno 1652, l’une d’elles, de l’espèce à fanons, qui mesurait quatre-vingt pieds de long, donna (à ce qu’on m’a dit) une énorme quantité d’huile, mais aussi cinq cents livres de baleines à corsets. Ses mâchoires servent de portail dans le jardin de Pittfiren.

attribué à un certain Sibbald, géographe et naturaliste écossais du même dix-septième siècle que Browne, auteur d’une Histoire naturelle de son pays, dont le nom, nous dit Philippe Jaworsky, réapparait à deux reprises dans la suite du texte.

Il y a aussi cette question que Sebald aurait pu faire sienne, posée par Ismaël dans la chapelle de New Bedford

D’où, que les vivants s’acharnent à réduire les morts au silence ?


Accélération (2): qu’est-ce que j’peux faire?

27 septembre 2010

Thomas Mann, La Montagne magique, p.120-121

Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu font « passer le temps », c’est-à-dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant  ou l’heure et les rendent « ennuyeux », mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids, de la solidité, de telle sorte que les années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balaye et qui s’envolent.

(Livre de Poche, traduction de Maurice Betz)

Hartmut Rosa, Accélération, p.175

Ce phénomène bien connu sous l’expression de « paradoxe du temps subjectif » s’explique aisément : les épisodes de vécu ressentis comme intéressants laissent des traces mémorielles plus fortes que les épisodes « ennuyeux », leur contenu mémoriel plus riche est donc interprété comme une extension du temps remémoré et inversement.

En revanche, un autre phénomène que je propose, à la suite des remarques d’A. Barth, de désigner comme « paradoxe de la télévision », est bien moins étudié. Il montre que le temps passé devant la télévision (par exemple, devant une série policière) présente, pendant que l’on regarde, toutes les caractéristiques du temps vécu bref (grande densité de stimuli, implication émotionnelle, élévation du pouls, de la pression sanguine lorsque l’assassin entre en scène ou que le buteur s’apprête à tirer un penalty, et sentiment du temps qui « fuit à tire-d’aile ») pour se transformer, dès que l’on a éteint le téléviseur, et à plus forte raison dans les remémorations, en expérience vécue du temps long : « il n’en reste plus rien », le temps du souvenir s’amenuise rapidement, ce qui explique pourquoi les sujets font état, une fois l’émission terminée, d’un sentiment de « grand vide » (…)

La télévision semble donc avoir tendance à produire, face aux modèles de l’expérience vécue du temps « traditionnelle », un modèle bref-bref inédit et paradoxal, même si ce n’est pas toujours le cas.

(La Découverte, traduction par Didier Renault)

De leur Zauberberg à la vue imprenable sur la matière temporelle, Hans Castorp et ses compagnons se livrent à diverses observations et expériences dans l’espoir de percer le mystère de la durée, cependant qu’au même moment, dans la vie réelle, des savants et artistes de toutes sortes (les frères James, Bergson, Einstein, Joyce, Proust, Delaunay, Duchamp, les futuristes, etc.) examinent eux aussi dans le plus grand détail ce qu’il en est du passé, de l’avenir, et surtout du présent, qui commence alors à prendre pas mal d’épaisseur.

Dans son étude sur le sujet et sur ces auteurs – The Culture of Time and Space (1880-1918)Stephen Kern relève même qu’au début des années 1880, après de longues études sur la question, un certain Wilhelm Wundt avait réussi à établir la durée exacte d’un « bloc de présent »

that interval of time that can be experienced as an uninterrupted whole

Résultat : 5 secondes.

Un ambitieux (ou sceptique) de ses étudiants refit par la suite l’expérience, et la science fit un nouveau bond en avant: 12 secondes, avant que l’esprit humain prenne conscience qu’il passe à « autre chose ». Mais quoi?

Bel élan de positivisme fin de siècle en tout cas, dont on sait maintenant qu’il a peu duré.

Le ciel s’est assombri en une trentaine d’années.

Quand Thomas Mann formule son paradoxe, l’Europe connait une de ses crises de conscience les plus aiguës, et le soleil se couche déjà sur le « monde d’hier ». Le projet de la Montagne magique est né peu avant 1914, le roman fut écrit pendant le premier conflit mondial, et publié quelques années après (1924). L’écrivain connaît la fin de l’histoire et se doute que tout n’est pas terminé : les malades du Berghof attendent la mort comme l’Europe attend la guerre. Pour la première fois depuis l’ère des révolutions, la flèche du temps semble pousser les masses non plus vers un avenir radieux, mais à la catastrophe.

Curieuses, les années d’apprentissage du jeune Castorp. C’est parce qu’il n’y a que le néant au bout que l’attente s’étire dangereusement, rythmée par les coups de thermomètre, la couverture en poil de chameau, les repas dans la grande salle, les morts, les discussions sans fin.

Revers rétrospectif de l’expérience : si l’ennui ne laisse aucune trace dans le souvenir, si, comme l’écrit encore Thomas Mann

lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne forment tous qu’un seul jour

et puisque

dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève, et serait passée en un tournemain

alors c’est le signe que le cours des choses s’accélère, et c’est dans cette monotone immobilité que le petit monde du sanatorium galope vers sa fin.

Entre l’ennui et la guerre les hommes ont choisi la guerre, et on connaît la suite. Virginia Woolf écrivait dans son journal, un soir de septembre 1939 : « je note que la violence est bien la chose la plus inintéressante ».

Les temps ont changé, et avec eux les paradoxes. Le modèle dit « bref-bref » correspond au passage à une modernité avancée où l’innovation s’emballe, met sans cesse à disposition de nouveaux outils, de nouveaux objets, et propose toujours plus de nouveaux « contenus » ; riche période où des changements sociaux de plus en plus rapides, et à grande échelle, provoquent des crises toujours plus inédites les unes que les autres. Pendant ce temps, les dernières minutes de notre quotidien pacifié sont vidées par la multiplication des  activités requérant un faible investissement intellectuel (input), mais procurant les satisfactions immédiates de plus en plus grandes (output).

Que vivons-nous, de plus en plus souvent (« même si, dit Harmut Rosa,

ce n’est pas toujours le cas »)?

Des moments intenses, en rafale; des instantanés déconnectés les uns des autres; des tranches de « vécu » décontextualisées, inaptes à former un terreau, donner sa  forme à une vie, s’inscrire dans ce que Walter Benjamin appelait une « expérience ». Et que le mot « expérience » soit aujourd’hui utilisé à tort et à travers dans des réclames de toutes sortes ne change rien à l’affaire, au contraire. Le vide est notre seul horizon.

Comme à son habitude, Thomas Bernhard avait résumé tout cela mieux que tout le monde

Nous avons le vertige et nous avons froid. Nous avons cru qu’étant des hommes, nous allions perdre l’équilibre, mais nous n’avons pas perdu l’équilibre; et nous avons fait ce que nous pouvions pour ne pas mourir de froid.

(Mes prix littéraires, Gallimard, p.139, traduction par Daniel Mirsky)

C’était en 1965, l’année de Pierrot le fou, au milieu d’un discours lapidaire – littéralement – prononcé devant les représentants de la « Ville hanséatique libre de Brême », qu’on imagine médusés.


Nouvelle série, nouveau blog: « Dans la guerre »

12 mars 2010

André Gide, le 14 juin 1940, Vichy

« L’allocution de Pétain est tout simplement admirable: « Depuis la victoire, l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort; on rencontre aujourd’hui le malheur. » On ne peut mieux dire, et ces paroles nous consolent de tous les flatus vocis de la radio »

(Journal, Pléiade, p.29)

Le 24 juin 1940, Vichy

« Hier soir nous avons entendu avec stupeur à la radio la nouvelle allocution de Pétain. Se peut-il? Pétain l’a-t-il prononcée? Librement? On soupçonne quelque ruse infâme. Comment parler de France « intacte » après la livraison à l’ennemi de plus de la moitié du pays? Comment accorder ces paroles avec celles, si nobles, qu’il prononçait il y a trois jours? Comment n’approuver point Churchill? Ne pas donner de tout son coeur son adhésion à la déclaration du général de Gaulle? »

(p.29)

Apprenant par la radio, les journaux, les voix officielles ou le bouche-à-oreille que l’armée allemande avait attaqué la Pologne, le monde entier est entré « dans la guerre » le 1er septembre 1939. Certains États étaient déjà en conflit, d’autres pas encore, mais la plupart des gens ont compris qu’une nouvelle catastrophe était en marche. Elle les toucherait de près ou de loin. C’était une première dans l’histoire (bien plus que la première guerre mondiale), une autre mondialisation. « Dans la guerre » donc, mais où? Et comment?

Début d’une série, je ne sais trop où elle mènera. Il s’agit de confronter un certain nombre de carnets, journaux, lettres rédigé(e)s le même jour, en différents points du monde en guerre, par des écrivains (européens pour la plupart). Pas de règle bien précise quant au choix des auteurs, des textes et des dates (sinon le respect de l’ordre chronologique), pas de nombre d’articles fixé (un par semaine peut-être, mais pendant combien de temps?), pas d’autre objectif que d’observer ce qu’on écrit, dans le registre très large de l’intime, quand on est plongé d’une manière ou d’une autre dans la même catastrophe. Faut-il la chroniquer, l’analyser, lui échapper en se réfugiant dans l’œuvre à construire, dans ce qui reste de beau à contempler, l’approuver, s’y engager au risque de perdre l’autonomie gagnée par la « corporation » depuis le 19ème siècle, le détachement de « l’art pour l’art »?

Si, en préambule, je fais un peu l’inverse de ce que j’annonce, si au lieu de citer deux auteurs qui ont écrit à la même date, je préfère donner à lire deux entrées éloignées de quelque jours du journal du même (le même?) Gide, c’est pour souligner les limites évidentes des futurs billets et les précautions nécessaires à leur bon usage. Dire une fois pour toutes qu’on ne saurait juger de l’attitude d’un homme à travers un seul texte et que la période a suscité de nombreux revirements chez les gens de lettres, comme chez leurs contemporains. « Je flotte comme un bouchon », écrivait dans une lettre Roger Martin du Gard le 22 juillet 1940. Le nez sur les événements, le déchiffrement de la situation échappait à beaucoup, qui ont pu voire un instant, comme Gide un mois plus tôt, Pétain en chef de guerre énergique. Dans cette situation confuse, où Vercors lui-même croyait de Gaulle mandaté par le gouvernement provisoire pour lancer son appel du 18 juin, la clairvoyance de quelques uns est d’autant plus remarquable. Les citations ne sauraient remplacer la lecture d’ensemble des œuvres d’où elles sont extraites et ne doivent pas faire oublier cette évidence qui, pour certains, n’a rien d’une excuse: les hommes de ce temps ne savaient pas tout ce que nous savons.

C’est aussi un moyen de rappeler que pour comprendre leurs trajectoires et leurs écrits, on ne peut pas se passer non plus de la lecture de quelques ouvrages d’histoire. S’agissant du contexte français, La Guerre des écrivains de Gisèle Sapiro (dans lequel j’ai puisé les références à Martin du Gard, Vercors et Gide) me parait particulièrement indiqué parce qu’il dépasse la simple histoire politique des intellectuels. Dans cette dernière, qu’illustre le classique et utile Histoire des intellectuels en France de Dreyfus à nos jours de Sirinelli et Ory, les écrivains apparaissent parfois comme de purs esprits réagissant à la conjoncture, alors que celui de Sapiro insiste davantage sur les inerties institutionnelles et sociologiques à l’origine de leurs attitudes. Certains positionnements se comprennent uniquement en ayant à l’esprit les débats d’avant 1939, les positions acquises au sein du « champ littéraire », les réseaux constitués alors que la guerre débute.

Les entrées pourront paraitre sèches, décontextualisées, hasardeuses. Les commentaires permettront sans doute de les compléter, sachant qu’elles veulent en réalité poser ce genre de questions plus larges, naïves, qui m’ont toujours fasciné: « que faisait untel au même moment? » et « que se passait-il ce même jour, en tel endroit? ». Celle à laquelle le cinéaste Tsai Ming Liang a déjà répondu, et qui fut reprise récemment par Serge Gruzinski dans son étude sur ce qu’on savait de Mexico à Constantinople (et inversement) aux temps modernes: « Et là-bas, quelle heure est-il? »

Il s’agira d’écrivains, de grands esprits européens de l’époque, de ceux qui pèsent leurs mots parce que c’est leur métier. Cependant c’est Adam Czerniakow, ingénieur de formation, nommé président du conseil juif de Varsovie lors de la création du ghetto, qui me servira le plus souvent de point repère, dans l’oeil du cyclone. Il a tenu ses Carnets au jour le jour, du 6 septembre 1939, assiégé dans la capitale polonaise, jusqu’à son suicide le 23 juillet 1942. Grâce notamment aux efforts de Raul Hilberg, ils ont connu une diffusion mondiale depuis leur publication en anglais dans les années 70 .

Le titre de la série est aussi un hommage à une très belle exposition, de celles qui émeuvent parce qu’elles font réfléchir, que j’avais pu voir à Barcelone au CCCB. « En Guerra », c’était le titre.

Les articles seront publiés au coup par coup sur Norwich, au milieu des autres, et un onglet en haut de page leur sera réservé, mais pour plus de lisibilité et un archivage plus pratique, j’ai créé un nouveau blog: Dans la guerre.

Les entrées y apparaîtront simultanément sous une en-tête tirée du documentaire La langue ne ment pas, que Stan Neumann a consacré aux Journaux de Victor Klemperer (j’en ai déjà parlé). C’est sur ce type de machine à écrire, saisie par l’Armée rouge dans une administration abandonnée par les nazis, qu’il a recopié ses notes (ses « soldats de papier ») après guerre. L’auteur de la Lingua Tertii Imperii (LTI) ne manque pas de noter qu’une touche permet d’écrire d’une seule frappe les deux « S », stylisés pour l’occasion.

Dans la guerre lui fera bien entendu une large place et sera ainsi constamment placé sous son regard critique, à la lumière de son ironie désespérée.

Note: le soldat de la photographie (l’affiche de l’exposition En Guerra) est en fait un jouet de plastique. Je n’ai pu retrouver le nom de l’artiste qui avait composé les petites scènes de combat.

En lisant Hilberg (Ecrire l’histoire (3))

16 décembre 2009

Raul Hilberg, La Politique de la mémoire, p.184

«Un jour au Louvre, je vis une flèche indiquant la Joconde. Les gens s’agglutinaient devant cette peinture fameuse entre toutes; désireux d’éviter la foule, je passai mon chemin. Jetant un coup d’oeil à gauche, j’aperçus un portrait serein que tout le monde négligeait. Stupéfait et envoûté, je me demandai qui était la dame du tableau. Qui l’avait peinte? Il s’agissait sans doute de Lucrezia Crivelli par Léonard de Vinci.

Non pas que je sois Vinci, mais dans le monde anglophone mon livre Exécuteurs, victimes, témoins a été omis par plusieurs spécialistes qui avaient salué la Destruction des Juifs d’Europe. Il s’est trouvé des critiques américains et britanniques pour parler à son sujet dans leurs recensions de « petit » livre, d’ « éléments mineurs » et de « croquis à main levée ». Incapables de voir plus loin, ils le lurent en diagonale, furent déçus et partirent chercher ailleurs la nouveauté. »

(Gallimard, traduction  Marie-France de Paloméra)

C’est un étrange essai d’ego histoire sur la piste duquel m’avait mis l’article de Catherine Coquio.

Il y a un besoin de reconnaissance et une forme de rancœur, le ressentiment du transfuge qui transpirent de bien des passages de La Politique de la mémoire (1994). Exilé de Vienne par La Rochelle, via Cuba, Raul Hilberg trouve refuge avec ses parents à New York, un an après l’Anschluss. Après avoir brièvement participé à la Seconde Guerre mondiale en Europe, il refuse la voie de la chimie tracée par un père déclassé et aigri, et force sa route à travers le maquis universitaire américain à coup de journées de travail cloîtrées, de rencontres fondatrices (celle de Franz Neumann, l’auteur du Béhémoth, ouvrage pionnier sur l’Etat nazi), de hasards bienheureux (son embauche au War Documentation Project, fondé pour les besoins de la guerre froide, lui ouvre des tonnes d’archives allemandes). Doué d’une force de travail et de caractère peu communes, Hilberg passe par les « années difficiles », après la mort de Neumann. Sans poste fixe, sans ressources autres que l’argent de ses parents, sans parfois d’autre bureau que la table de bridge qui occupait le centre du salon du petit appartement familial à New York, il rédige sa thèse, subissant les allées et venues de sa mère et surtout de son père, grommelant et incrédule, bien loin de comprendre que ce qui s’écrit là est un des plus grands livres d’histoire du XXème siècle.

Les milliers de pages achevées, classées, il doit encore surmonter les obstacles de la publication. La Destruction est trop long, n’intéresse personne. Plus grave, le travail de Hilberg recèle, aux yeux de chercheurs mal intentionnés (à Jérusalem notamment, et Hannah Arendt en était), de trop nombreuses lacunes. Il paraît à contretemps, en 1961, chez un petit éditeur, Quadrangle Books, avant de devenir lentement la référence qu’on sait, quand une nouvelle génération arrive et qu’un regard neuf se porte sur le génocide des Juifs.

Hilberg se campe en artiste, souvent incompris. La posture permet les coups de griffes (à Arendt notamment), mais pas seulement. Comme peu d’historiens il a conscience que l’écriture de l’histoire va au-delà de la simple exposition des faits. Le choix de l’échelle d’analyse, de l’organisation des parties, l’équilibre des différents moments de l’œuvre, le ton, le rythme des phrases engagent des choix poétiques, dont il s’explique dans ses passages sur ce qu’il appelle son « triptyque » (Exécuteurs, victimes, témoins (1992)).

Ses modèles: moins des écrivains, ou d’autres historiens, que des musiciens:

« Je devais maîtriser mon travail, le dominer de la même façon que Beethoven avait mis sa musique en forme. L’écriture, comme la musique, est linéaire, mais la littérature ignore les accords ou les harmonies. C’est pourquoi je centrais de plus en plus mon attention sur la musique de chambre, plus transparente, dans laquelle j’entendais chaque instrument et chaque note isolément. Le Quintette pour cordes en do majeur de Schubert – une œuvre germanique – me faisait comprendre que la puissance ne dépendait pas de la simple compacité ni même du volume sonore, mais des gradations et des contrastes. L’Appassionata de Beethoven ce chef-d’œuvre suprême de la musique pour piano, preuve manifeste qu’un clavier peut être l’équivalent d’un orchestre, me montrait que je n’allais pas hurler sur un milliers de pages, que je devais supprimer les effets sonores et les réverbérations, et que je ne pouvais lâcher du lest que de manière infiniment sélective. » (p.81)

Des peintres:


« A l’été 1961, je passai un mois en Europe, allant de pays en pays, de ville en ville, de musée en musée. Dans les musées, je trouvais le silence. Les sculptures se taisaient. Les peintures aussi. Je m’attardais en particulier devant les portraits: ici un jeune homme, là un vieillard, un cardinal, un pape, mais aussi des paysans et des soldats. Tous muets, tous morts, mais à ces moments-là je les sentais tout proches. Que cherchais-je dans ces musées? A l’époque je l’ignorais, mais je comprends aujourd’hui que je touchais du doigt une idée nouvelle, qu’alors et là-bas j’avais trouvé la composition du livre que j’écrirais vingt-cinq ans plus tard, Exécuteurs, victimes, témoins.

Toute ma vie je me suis intéressé aux organisations. Je construisais des organigrammes et traçais des filières de décision. A présent, c’étaient les gens que je cherchais: les individus et les groupes. J’avais leur image en tête, et je voulais les peindre, avec des mots bien sûr, mais d’une façon qui les consignerait dans le cadre du portrait, qui permettrait de les appréhender instantanément, d’un coup d’oeil, comme une toile. » (p.180)

Il n’y a pas que de la colère rentrée, hautaine, pas uniquement de l’ironie et des règlements de compte dans la Politique de la Mémoire. Les premières pages mettent en mots les impressions fondatrices de l’enfance : l’éloignement de la religion, le goût de la géographie (la passion des atlas, comme Sebald) puis de l’histoire. Des instantanés tirés du plus loin de la mémoire:

« Le XXème arrondissement, où nous vivions, formait avec le IIème arrondissement une île entre le Danube et le canal du Danube. Le canal passait près de chez nous, et je restais des heures sur sa rive, côté XXème. N’ayant ni frère ni soeur, je me promenais souvent seul le long des buissons, le regard perdu dans le ciel. Une fois, je levai les yeux et me dis: demain, j’aurais huit ans. J’ai gardé le goût de ces promenades en fin de journée, les veilles d’anniversaire, pour faire le point. » (p.33)

« La ligne droite des tracés ferroviaires m’initia à l’espace. Il me fallait absolument un coin fenêtre, pour voir le paysage, mais aussi pour évaluer la vitesse. J’avais besoin d’écouter les bruits cadencés qu’on n’entend plus maintenant que les rails sont fabriqués d’un seul tenant. Le train m’ouvrait le monde. (…)
Ma compétence en matière de trains a joué sur mon travail, et ils ont retenu longtemps mon attention pendant un projet de recherche. Pour être précis, je m’intéressais au transport des Juifs vers la mort. » (p.36)

Il faut lire ce texte comme l’autre pan d’un triptyque majeur sur la Shoah. Le panneau central pourrait en être la Destruction des Juifs d’Europe. La Politique de la mémoire, celui au travers duquel se lit le plus nettement une conscience douloureuse du temps et de l’espace, propre à l’exilé des années noires.


Ecrire l’histoire (2): le détail (1)

8 décembre 2009

Avant-propos de la revue Ecrire l’histoire :

«Ecrire l’histoire, la raconter, la peindre, la filmer, la jouer, la chanter, ou encore la figurer, défigurer, reconfigurer – et ainsi toujours la penser, la repenser dans la manière dont elle s’écrit. S’écrivant, elle réengage à chaque fois la question de son sens, mais aussi de ses domaines. Soit ce qui est avéré, ce qui est « effectivement arrivé », comme disent avec Ranke les historiens positivistes, mais encore ce que les représentations du passé intègrent, reconnaissent comme des objets possibles, légitimes, découpant ainsi dans le champ infini de la réalité les frontières, à chaque moment réinterrogées, de ce qu’on nomme l’histoire »

Catherine Coquio, « Raul Hilberg et Saul Friedländer, Deux politiques du détail », Ecrire l’histoire, N°4 « Le détail (2), p.73 :

« Mais c’est l’Allemagne nazie et les Juifs, sa structure fuguée fortement signifiante, son écriture polyphonique et contrapuntique, qui me font ici parler d’écriture au sens fort. On peut le faire aussi sans abus lorsque on lit comme un diptyque La Destruction des Juifs d’Europe et Exécuteurs, victimes, témoins, livres que leur auteur a d’ailleurs référés à un modèle artistique, musical pour l’un (les composition de Beethoven, à l’opposé du brio mozartien), pictural pour l’autre : ses visites silencieuses dans les musées d’Europe auraient inspiré son désir d’écrire un jour une galerie de portraits (La Politique de la mémoire, chap. « Un art », « Le triptyque »). Et c’est dans les récits et les descriptions ramassées de son recueil de portraits, puis dans la dureté caustique de son autobiographie que l’écriture de Hilberg se révèle avec le plus d’éclat. »

Le premier numéro de la revue a été publié au printemps 2008, sous les bons auspices d’un comité d’honneur où apparaissent entre autres Stéphane Audoin-Rouzeau, Arlette Farge, Pascal Ory, Krzysztof Pomian, Anne-Marie Thiesse, Jay Winter.

« Ecrire l’histoire » parce que ne pouvant dire l’ensemble infini des faits passés (voyez déjà Joyce face à la journée de Bloom, Perec au carrefour Mabillon) l’histoire se compose, sélectionne, met en forme et qu’ainsi elle n’est jamais complètement innocente et toujours un peu poétique. Depuis 2008 donc à chaque année son thème en deux volets (printemps-automne), et après deux premiers numéros consacrés aux « émotions », les deux volumes de 2009 examinent l’usage des « détails ».

Du détail, nous dit Claude Millet dans son avant-propos, car il est toujours construit et signale les hiérarchies parfois inavouées. Ce faisant il dévoile une éthique (ou son absence quand tel fait devient « un détail de l’histoire »). Du détail aussi parce que son usage est un révélateur d’une forme de « détotalisation » du récit historien qui a en apparence renoncé depuis une vingtaine d’années aux grandes explications et aux vastes fresques indexées sur les fluctuations du temps long, pour s’attacher plus directement aux individus (mais ils étaient là autrement chez Braudel et consors), à leurs pratiques circonscrites dans un temps court et un espace restreint. La critique des sciences humaines, l’émiettement de l’histoire des années 70, sont passés par là. La microstoria aussi, même si, on va le voir, des approches nouvelles, ne renonçant ni à la petite ni à la grande échelle, ont donné naissance à des travaux qui fondent précisément leur ambition totalisante sur le souci du détail. Le réel n’est-il pas, si l’on en croit Michon, « un obus de petit calibre »?

Le troisième numéro de la revue, premier volet sur le sujet, est étrangement introuvable. Au cœur du numéro 4 paru en octobre, en une belle mise en pages (un petit format presque carré, deux colonnes par pages), il y a neuf articles: du refus des détails chez Voltaire historien, de son usage chez Dumas, dans la bande dessinée historique, dans les tableaux du peintre parodique Spitzweg etc… Une traduction d’une étude de Carlo Guinzburg (issue d’un livre à paraître en français) sur le style direct libre chez Stendhal et le défi qu’il lance à l’histoire et aux historiens.

Je retrouve aussi les deux compères Pierre Bergounioux et Pierre Michon. Un entretien avec Bergounioux, qui rattache son « tour d’esprit vétilleux » à des déterminations socio-géographique : le goût du détail, un trait des gens de peu, un tour des périphéries longtemps anhistorique, pour qui les « idées générales sont des idées de général ». Une brillante analyse des Onze de Michon par Paul Petitier (le détail comme effet de scène davantage que comme effet de réel, mise en question de toute histoire positiviste). D’autres lectures d’écrivains (Jean Rolin, Daniel Mendelssohn) complètent les incursions dans le domaine de la prose littéraire.

La dernière partie de la revue, « histoire de carte », propose trois contributions érudites sur l’histoire de la cartographie, l’histoire dans la cartographie.

Un article me retient particulièrement. Catherine Coquio compare deux politiques du détail à l’œuvre chez deux grands historiens, Raul Hilberg (mort il y a deux ans) et Saul Friedländer. Deux rescapés, deux orphelins de la Shoah.

Du premier la Destruction des Juifs d’Europe (1961) a été un de mes grands chocs de lecture et c’est à mon sens une des très grandes œuvres de l’esprit du siècle passé. Je me souviens des heures plongé dans l’univers dément et glacé de la machine d’extermination nazie, guidé par la prose d’Hilberg, d’une absolue sobriété et d’une absolue rigueur (comme un défi). Des organigrammes, des tableaux statistiques, des notes en bas de pages toujours plus fournies et plus scrupuleuses, fruits d’un travail monumental effectué dans les années 1950, par un jeune chercheur qui avait fui le nazisme, seul au milieu des montagnes d’archives allemandes.

J’ai découvert le second plus tard, et je n’ai lu pour l’instant que le premier des deux tomes de l’Allemagne nazie et les Juifs. J’ai vu et entendu Friedländer il y a deux ans à Paris, au cours d’une conférence à la Sorbonne, défendre sa méthode, expliquer comment son regard s’était déplacé des arcanes de l’Etat nazi à l’espace social tout entier dans lequel a eu lieu la catastrophe.

L’attention portée à la grande échelle (c’est-à-dire aux territoires les plus restreints, aux acteurs pris en tant qu’individus) autant qu’à la petite (l’Etat, les classes sociales) passe comme chez Hilberg, par la lecture des décrets, des discours, mais fait une part plus décisive encore aux témoignages, aux entretiens, aux journaux intimes. Elle s’appuie aussi sur l’analyse poussée (une herméneutique) des images et des gestes. L’ensemble, porté par une langue admirable, construit une phénoménologie de la persécution et de la destruction qui ne cède à aucun moment au pathos.

Catherine Coquio s’arrête en particulier sur l’usage d’une photographie par Friedländer : un étudiant hollandais, une étoile de David cousue à son costume, est fait docteur en médecine de l’université d’Amsterdam le 18 septembre 1942, une semaine avant l’exclusion prévue des juifs de l’université, et plusieurs semaines après le départ des premiers convois vers les camps d’extermination. Le détail photographique provoque l’incrédulité, l’interrogation, tout en signalant l’acte de résistance d’une partie du corps enseignant. La démarche permet de garder vive l’insurrection de l’esprit et de la morale au sein de l’œuvre de science.

Au prisme du détail, l’article fait finalement apparaître une forme de conversion de Hilberg, qui résume l’évolution de toute l’historiographie (et pas seulement celle de la Shoah) depuis les années 1950. Au seuil de ses recherches l’historien américain a d’abord fait porter ses efforts sur le choix des archives et l’analyse minutieuse des documents officiels, ce qui lui permet de montrer le caractère progressif (par paliers) du processus d’extermination, à bien des égards décentralisé et anarchique. Le souci du détail administratif et statistique était alors au service d’une histoire totale du projet nazi. Au cours des années 70-80 la lecture du Journal de Czerniakov, président du conseil juif de Varsovie, et la rencontre avec Claude Lanzmann le font basculer dans une autre politique du détail, qui donne son Exécuteurs, victimes, témoins (1994), série de portraits, de types, de « groupes » qui témoigne de sa volonté de retrouver les « gens ». Son attention se tourne vers les individus, vers leurs gestes quotidiens, impensés, révélateurs de l’ordinaire à l’œuvre dans l’extraordinaire de la Shoah. La Politique de la mémoire, l’ouvrage d’ego-histoire de Hilberg, dont l’article se nourrit largement, raconte ainsi le passage de l’histoire « d’en haut », dont aucun mécanisme ne nous est caché, à l’histoire « d’en-bas » dont aucun micro événement n’est plus jamais anecdotique. La trajectoire a pu paraître à certains comme un renoncement. Loin d’y voir un « petit livre » à côté de la magistrale Destruction, Catherine Coquio invite plutôt à les lire comme un diptyque monumental.

L’articulation du détail et de la vue d’ensemble, de la partie et du tout est en effet particulièrement lisible dans Exécuteurs, victimes, témoins. On y trouve une forme de simplicité: des catégories, des sous catégories, des personnages, des destins parfois décrits en quelques lignes, parfois en une page, parfois plus (Hitler). L’alternance rythmique (long-court, général-particulier) est soutenue par la régularité du plan (huit chapitres pour chacune des catégories, vingt-quatre en tout) et par la sobriété du style. Les transitions entre les cas, les échelles d’analyse, sont discrètes mais efficaces: les décisions et les destins personnels en apparence déconnectés prennent, une fois montés (on est pas si loin de l’art de Brecht), un sens historique, poétique et éthique. La prose de Hilberg dit une colère rentrée, pour laquelle les faits bruts valent en tant que jugement. La présentation des cas prend parfois une dimension parabolique (par où les exemples deviennent des exempla).

La première partie s’achève sur les exécuteurs non-allemands. On lit les dernières lignes :

«  Le 24 février, un incident se produisit au 19ème bataillon de Schutzmannschaft (letton). Une jeune recrue présenta une requête au commandant, le lieutenant Robert Osis, pour être mutée dans la Police de sécurité. En présence d’un des ses collègues, le lieutenant-colonel Karlis Lobe, Osis demanda au jeune homme pourquoi il préférait tuer des Juifs plutôt que de servir dans une unité régulière, au milieu de vrais guerriers. Lorsque le garçon répliqua qu’il voulait aller au front, Osis lui dit qu’aucun membre de la Police de sécurité ne se battait là-bas. Il ajouta qu’il était trop jeune pour tuer des Juifs. Si lui, Osis, accédait à sa requête, que ferait ce garçon dans dix ans, lorsqu’il rêverait de cadavres de Juifs? Sur quoi la recrue se plaignit par voie officielle, citant les commentaires méprisants que s’étaient autorisés Osis et Lobe sur la Police de sécurité. L’affaire fut portée devant les commandants allemands de la Police de sécurité et de la Police de l’ordre, responsables de la région de la Baltique-Biélorussie. Lobe fit valoir, pour sa défense, que le plaignant n’avait que dix-sept ou dix-huit ans, qu’il voulait abattre des Juifs et que lui, Lobe, lui avait dit qu’il n’était pas apte à faire ce travail. Lobe savait de quoi il parlait. Au cours de l’année précédente, il avait personnellement dirigé l’« action de nettoyage » du secteur de Ventspils et Kuldiga. » (p.164-165, traduction Marie-France de Paloméra)

Pas d’autre conclusion que le point final, et le lecteur est laissé seul face à cet imbroglio hiérarchique.

Et c’est ainsi, nous dit Catherine Coquio, qu’Hilberg rejoint ou plutôt « fraye le chemin » à Friedländer, en mettant au jour l’absurdité au cœur même du processus de destruction, ce « besoin d’habitude », cette indifférence morale, mais aussi les « incidents », les atermoiements que leur résolution bureaucratique rend encore plus effrayants et pathétiques, et que seule une analyse au ras du sol permet de voir.

On songe à d’autres catastrophes. Ce n’est pas un hasard si dans sa Révolution russe 1891-1922 (extraordinaire expérience de lecture qui fait parcourir en une vaste fresque les territoires, les classes sociales, le monde des idées, l’économie, la politique politicienne, les pratiques religieuses, culturelles, la violence toujours sous-estimée de ces années), Orlando Figes a choisi une démarche comparable à ses collègues spécialistes de la Shoah, qui mêle le désir d’embrasser l’ensemble d’un problème sur de vastes territoires et de larges périodes, tout en ménageant une place importante, décisive même, à la voix de ceux qui étaient jusque là restés sans voix.

Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline,  son dernier travail dont la traduction française a paru cet automne, pousse encore plus loin le projet, qui semble vouloir faire sortir l’historiographie de ses gonds puisque c’est uniquement par des portraits issus des témoignages de personnes encore vivantes, recueillis par ses soins où ceux de ses assistants, que Figes rend compte de la mise au pas stalinienne de l’URSS dans les années 30.

A Hilberg et Friedländer on pourrait donc ajouter Figes. Lignée par où l’histoire se rattache, conclut l’article, à la littérature. Et Catherine Coquio de noter que l’ironie discrète et amère, la froideur apparente des description, la mise au jour des souffrances humaines oubliées – ou jusqu’alors inaudibles  – disent une désespérance immense qu’un autre historien et survivant, H. G. Adler, avait immédiatement repérée, et qu’un écrivain comme Bernhard a systématiquement cultivées. Quant à moi je comprends mieux l’admiration que j’ai portée à la Destruction des Juifs d’Europe.


Géographie littéraire (1): l’atlas du roman de Franco Moretti

19 août 2009

Moretti 2

Franco Moretti, Atlas du roman européen (1800-1900), p.113

« Un Paris orienté par le désir et agrégé par la rêverie (jusqu’à ce que le héros « arrive », alors la tension disparaît: figure 46d). Des espaces différents produisent des histoires différentes, disais-je à la fin du chapitre précédent; complétons maintenant cette thèse: sans un certain type d’espace, un certain type d’histoire devient tout bonnement impossible. Sans le Quartier latin et la tension qui existe entre ce quartier et la ville de Paris, nous n’aurions par le miracle du roman de formation français, ni cette idée de la jeunesse – affamée, rêveuse, ambitieuse – qu’il a inventée pour la culture moderne. Je pense aux traditions rivales, en Allemagne, en Angleterre, en Russie; certes, ce sont trois grandes littératures, mais aucune ne possède un équivalent symbolique de la rive gauche – ainsi, aucune n’arrive à égaler l’intensité de Paris. Je pense surtout au Londres de David Copperfield, ou de Pip, ou de Pendennis: tous ces personnages se retrouvent aussitôt emprisonnés dans l’univers plombé des Inns of Court et la ville ne devient jamais pour eux un lieu de désir. »

On trouve cette carte (figure?) au cœur du chapitre II « Récit de deux villes ». L’auteur, italien, professeur à New-York, y montre comment l’urbanisation, au moment où elle bouleverse le territoire des grandes nations industrielles (Angleterre et France notamment), modèle aussi leurs romans. Comment Balzac fait de l’espace parisien un des moteurs de son écriture, en se nourrissant de la ségrégation urbaine, des frontières entre quartiers, pour instaurer une tension narrative.  Comment les trajectoires romanesques prennent la forme de trajectoires géographiques: du Quartier latin, celui de la formation, matrice fondamentale que l’on retrouve chez Flaubert, au monde désiré, l’ouest  du Faubourg Saint-Germain, le nord-ouest des journaux et des banques. Comment la Seine, obstacle et ligne tendue, guide le regard vers cet espace rêvé. Du début (carte 46a, ci-dessous) à la fin, les personnages et l’intrigue transitent entre deux pôles, deux champs de force.

Moretti 1

Supériorité romanesque de Paris sur Londres? C’est ce que Moretti suggère ensuite en confrontant les univers de Balzac avec ceux de Dickens ou de Conan Doyle. Discutable, mais à la limite peu importe. L’essentiel est ailleurs.

De même que la géohistoire (1) n’a pas pour simple but de localiser les faits passés, mais étudie le rôle de l’espace (centre/périphérie, marges, distances…) dans les processus historiques, et en retour la manière dont les processus historiques s’inscrivent dans une dimension spatiale particulière (l’émergence lente de la catégorie de Monde par exemple, ou encore le caractère occidental du Moyen Age); de même la géographie littéraire selon Moretti ne cherche pas seulement à localiser intrigues, décors et personnages, mais à réfléchir aux relations entre histoire (ici la formation de l’Etat-nation), géographie (urbanisation) et production littéraire (triomphe du roman) à un moment et en un lieu donnés. De quelle manière la littérature symbolise, formalise ces configurations spatiales particulières, comment l’écrivain les utilise comme ressources narratives.
En géohistoire comme dans l’analyse littéraire que mène Moretti,  l’espace n’est pas un cadre neutre mais un acteur décisif. La carte est un point de départ et non l’aboutissement de la réflexion.

C’est donc appuyé sur des cartes que le chapitre I montre que le roman est certes la forme bourgeoise, mais aussi la forme nationale par excellence.  Les indices sont puisés çà et là:

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Chez Jane Austen, où les logiques matrimoniales et sentimentales montrent que l’attachement est possible malgré l’éloignement – avant, c’était l’amour ici ou la solitude de l’ailleurs. L’Angleterre devient un home-land plus vaste que le village d’où l’on vient. La distance reste un obstacle, mais un obstacle franchissable, mesurable. Ce n’est plus une frontière binaire, une catégorie absolue.

Chez Walter Scott, où la frontière devient un acteur à part entière de la narration. Le « taux de figures » (p.52) y augmente, manière de repérer la croissance des formes de l’étrangeté à mesure qu’on s’approche des marges du territoire nationale.

Dans l’Espagne du 17ème siècle, où le roman picaresque se déroule le long la grand route, qui associe la continuité de son tracé aux possibilités de rupture introduites par les bifurcations, les haltes, l’alternance des jours et des nuits. Profondément terrien et intérieur, il apparait, remarque Moretti, à un moment où l’Espagne renonce au grand large pour construire son Etat-nation.

Forme d’équilibre « entre le monde un peu trop froid de la connaissance moderne et la topographie enchantée du conte » (p.84), genre de la complexité (du « tiers » dit Moretti), le roman reflète le compromis territorial réalisé par l’Etat-nation entre la grande et la petite échelle: entre le village et l’empire.

Circulating libraries

Le dernier moment de l’Atlas « le marché du roman vers 1850 » (chapitre III) se présente comme une « histoire sérielle de la littérature ». Il est plus classique et se rapproche des travaux d’historiens du livre comme Roger Chartier ou Henri-Jean Martin. On s’éloigne de la lettre pour considérer de loin (de haut) l’évolution des genres, la circulation des textes (ainsi notamment de l’étude des circulating libraries qui montre comment s’impose progressivement un « canon » romanesque). L’approche devient géopolitique, comme celle de Pascale Casanova (2): des centres (Paris et Londres) dominent des périphéries plus ou moins intégrées (reste de l’Europe, monde colonisé), et imposent leur genre national, le roman, comme modèle littéraire.

Il s’agit moins, on le voit, d’un véritable atlas que d’un essai programmatique: pas de cartographie systématique mais des pointages partiels,  des repérages circonscrits, qui prennent une valeur exemplaire. Moretti ouvre un chantier qu’on peut rêver voir repris (pour le 20ème siècle par exemple) (3), si l’on accepte, bien sûr, de voir la littérature mise en « graphes, cartes et arbres » (4). Sur cette question la position de Pierre Bourdieu m’a toujours paru très convaincante:

Dans son avant propos aux Règles de l’art:

« L’amour de l’art, comme l’amour, même et surtout le plus fou, se sent fondé dans son objet. C’est pour se convaincre d’avoir raison (ou des raisons) d’aimer qu’il a si souvent recours au commentaire, cette sorte de discours apologétique que le croyant s’adresse à lui-même et qui, s’il a au moins pour effet de redoubler sa croyance, peut aussi éveiller et appeler les autres à la croyance. C’est pourquoi l’analyse scientifique, lorsqu’elle est capable de porter au jour ce qui rend l’œuvre d’art nécessaire, c’est à dire la formule informatrice, le principe générateur, la raison d’être, fournit à l’expérience artistique, et au plaisir qui l’accompagne, sa meilleure justification, son plus riche aliment ».

Notes:

(1) Les travaux de Christian Grataloup en particulier

(2) Pascale Casanova, La République mondiale des lettres, Seuil, 1999.

(3) Moretti est bien engagé sur ce chemin puisqu’il a encore fait paraitre en 2007 deux gros volumes que je n’ai pu consulter encore: The Novel: Forms and Themes et The Novel: History, Geography, Culture. Mais aussi, en 1995, un Opere Mondo (traduit en anglais sous le titre: Modern Epic. The World-System from Goethe to Garcia Marquez).

(4) Le même Moretti a publié sous ce titre un autre essai, plus théorique, paru en français aux éditions les Prairies ordinaires.