Dictionnaire des lieux sebaldiens (11): les jardins de Petrin

14 novembre 2009

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Austerlitz, p.194-195

« Au troisième jour de ma présence à Prague, continua Austerlitz une fois son exaltation retombée, je suis monté le matin de bonne heure au jardin du séminaire. Les cerisiers et les poiriers dont avait parlé Vera avaient été abattus et remplacés par de très jeunes arbres dont les maigres branches n’allaient pas porter de fruits de sitôt. Le sentier montait en serpentant entre les pelouses humides de rosée. (…) Jusqu’à l’heure de midi je suis resté assis au soleil sur un banc à contempler, par-dessus les toits des maisons du « Petit Côté » et la Vlatva, le panorama de la ville qui, exactement comme le vernis d’un tableau peint, me paraissait recouvert d’une réseau irrégulier de fissures et de craquelures tissé par les époques révolues. »

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p.196

« Je comprenais maintenant la raison pour laquelle, des années auparavant, au cours d’une de mes expéditions pour débusquer, avec Hilary, dans le comté du Gloucestershire, les manoirs abandonnés, la voix m’avait manqué quand nous étions tombés sur un parc très semblable dans son agencement aux jardins de Schönborn, dont la pente exposée au nord était colonisée par l’Anemone nemorosa aux feuilles si frêles, qui déploie en mars ses corolles d’une blancheur immaculée ».

(Traduction Patrick Charbonneau)

Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, p.46

«(…) puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donné les sites agréables, et m’arrêtant quelques fois à fixer les plantes dans la verdure. J’en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondante dans ce canton-là. L’une est le Picris hieracioïdes, de la famille des composées, et l’autre le Buplevrum falcatum, de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m’amusa très longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surout dans un pays élevé, à savoir le Cerastium aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et placé dans mon herbier. »

(édition Folio)

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Les jardins de la colline de Petrin (les vergers du séminaire, les jardins de Schönborn) surplombent la Mala Strana, le quartier où est né Austerlitz. Ils offrent un moment d’apaisement au milieu du récit dramatique des années d’occupation allemande de Prague. Cadres privilégiés des promenades d’enfance (p.186), ils sont d’abord évoqués par Vera, la nourrice du petit Jacques, avant qu’Austerlitz devenu adulte ne les arpente lui-même au matin de son troisième jour dans la ville, en un épisode qui donne lieu à une vision et à un nouvel exercice de mémoire involontaire qui ramène le personnage et le lecteur à l’adolescence et aux excursions dans les environs d’Oxford en compagnie d’Hilary, l’ancien professeur d’histoire de Jacques (p.92).

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De l’observation de la nature (un « enchevêtrement » de racines, en écho au craquelures du tableau qu’il a sous les yeux, les fleurs qui colonisent « la pente exposée au nord ») le souvenir resurgit, et l’évocation botanique du nom « anemona nemorosa » n’est pas sans rappeler (si Michael Edwards vous met sur la voie) la deuxième promenade des Rêveries, au cours de laquelle Rousseau, sur les pentes de Ménilmontant, se plaît à donner aux plantes qui l’entourent leur nom latin, et pas seulement parce qu’il herborise en connaisseur. Michael Edwards explique en effet, dans  une de ses leçons les plus magnifiques, combien nommer les choses du monde, de toutes les manières, et surtout les plus précises, est une façon de rejouer la scène édénique, avant la Chute.

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Enfant déjà Austerlitz se délectait de la vision des écureuils, dont il guettait les sorties. A son retour, près de soixante ans plus tard, les cerisiers et les poiriers ont disparu, mais il peut, grâce au souvenir, jouir un instant encore du  «bonheur d’être ici ».

N’ayant jamais parcouru les pentes de Petrin, je ne peux, pour en préciser l’image, que me fonder sur quelques guides disponibles en français. Dans l’un de ces derniers bien des détails confirment la nature paradisiaque de l’endroit. On découvre ainsi que les jardins à l’anglaise du Palais Lebkowitz tout proche ont été aménagés par le paysagiste à qui l’on doit par ailleurs le parc de Marienbad où, aux temps heureux, le jeune Austerlitz s’est rendu en famille (p.244), et où, « fin août 1972 » (p.245) il vécut une idylle platonique avec Marie de Verneuil. On lit que ce même jardin possède le premier alpinum constitué en Bohème. On apprend enfin que le couvent des Prémontrés, au sommet de la colline, avait été, dès la fin du moyen âge, appelé « Montagne de Sion ».


Gracq / Nantes: les années de formation

24 septembre 2009

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La Forme d’une ville, p.7

« Certains soirs du début de l’été, où les odeurs végétales, lourdes et sucrées, du Jardin des Plantes voyageaient jusqu’à nous à travers la rue, la proximité de ce nœud de vie si serré, et pourtant inaccessible, nous montait à la tête; le dortoir où nous nous dévêtions était balayé encore de part en part par les lueurs jaunes du couchant: le sentiment de la journée refermée sur nous trop vite, des rues qui s’animaient maintenant, insoucieuses de notre couvre-feu, d’une activité plus trouble, plus insolite que celle du travail, éloignait longtemps le sommeil de la double rangée de nos lits de fer. »

J’ai vraiment découvert Nantes à l’âge où Julien Gracq (alors Louis Poirier) la quittait après sept années d’internat. Je l’explorai « comme tout le monde », comme il ne l’a pas fait alors (mais plus tard, sans émotion), à partir d’un cœur, ma « cellule germinale » quotidiennement arpentée, entre les rues de la Bastille, Mercoeur et Deshoulière, les deux masses du Palais de Justice et de la prison. Le lycée Guist’hau surtout. Puis par percées plus que par cercles, très vite j’atteignais le centre, les places Royale et Graslin, le quartier Bouffay, etc. Plus tard les périphéries. Les pas et le paysage de moins en moins imprécis et hasardeux au fur et à mesure que le temps passait, toute la ville acquérait peu à peu une netteté à moitié satisfaisante, comme on ouvre un coffre en sachant que c’en est fini du mystère.

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Le livre de Gracq, publié en 1985, à 75 ans, est un miracle d’équilibre entre deux registres, deux domaines parfaitement maîtrisés. L’écriture poétique, bien entendu, mais aussi, qui affleure pour l’oeil exercé – à travers un déroulé typologique, un fil thématique, un mot du vocabulaire technique – la prose géographique (1).

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Ses années nantaises furent celles d’un reclus studieux, mais une victime consentante des enfermements qui font fermenter l’imaginaire. Les murs du lycée Clemenceau y sont comme des obstacle de pacotille, dressés pour être franchis en esprit.

Rêverie sur les rêveries des années de formation, La Forme d’une ville est un texte érotique et savant, une cartographie de l’espace vécu au confins de l’imaginaire et de la réalité, qui isole des lieux demeurés purs et chastes dans l’ordre des perceptions sensibles, pour mieux en théâtraliser le déniaisement retardé, quand par exemple l’homme qu’il est devenu en vient à découvrir que deux endroits éloignés de son espace imaginaire d’adolescent, sont, comme les côtés de Guermantes et de Méséglise, si (trop) proches dans le monde réel.

La Forme d’une ville, p.75-76

« Beaucoup plus tard, j’ai été désorienté de m’apercevoir qu’une promenade d’un quart d’heure permettait de rejoindre, sans hâte particulière, le Pont du Cens à partir du Petit Port. Ces modèles imaginatifs tyranniques, stéréotypes qui imposent leur pli à l’enfance de bonne heure, à ses lectures comme à ses rêveries, exigent la clôture et se déchargeraient de leur magnétisme à voisiner trop familièrement. (…) un tabou qui se soucie peu des contingences de la géographie veille à la préservation de leur charge affective première, laquelle reste fonction de leur caractère d’impasse et de leur superbe isolement. »

La ville amoureusement et artistement découverte, c’est encore plus explicite dans ses lignes consacrées aux passages nantais. Et puis ce n’était pas, bien sûr, la première fois. Au hasard des lectures récentes, chez Pavese. De Turin:Turin Pajak2

Le Métier de vivre, p.30

« Ville vierge en art, comme celle qui, en ce qui a déjà vu d’autres faire l’amour et qui, en ce qui la concerne, n’a toléré jusque-là que des caresses, mais qui est prête maintenant, si elle trouve son homme, à franchir le pas. Ville enfin où, arrivant du dehors, je suis né spirituellement: mon amante et non ma mère ou ma sœur. » (édition folio)

L’atmosphère compassée du quartier de mes années étudiantes s’est encore refroidie depuis que le tribunal a été transféré dans un bloc de noir et de verre de l’autre côté du fleuve (œuvre de l’inévitable Jean Nouvel, qui a son charme austère lui aussi). Les grandes maisons bourgeoises m’ont l’air plus muettes et déclassées que jamais, la place du Palais plus déserte encore que sous la plume de Gracq.

La Forme d’une ville, p.104

« Au Nord-Ouest, la place du Palais de Justice, aussi vacante sous ses arbres nains qu’une cale sèche inoccupée, entre sa colonnade judiciaire à l’ordonnance et son café ensommeillé »

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On ne saurait mieux dire.

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Le bâtiment lui-même, que j’ai longé si souvent, flanqué d’un étrange petit jardin par lequel ont dû passer bien des criminels et des innocents, s’enfonce dans une forme moderne d’abandon et de renaissance.

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Les stigmates de la décrépitude sont déjà bien visibles, et personne ne semble le regretter. « La forme d’une ville change plus vite que le cœur des humains » écrit Gracq au seuil sa réminiscence. A suivre.

Note:

(1) Alain-Michel Boyer a écrit à ce sujet un ouvrage à la fois érudit, sobre et sensible, à l’image de son sujet: Julien Gracq, paysages et mémoires, chez un éditrice nantaise, Cécile Defaut.

Dessin de Turin de Frédéric Pajak, tiré de sa magnifique évocation graphique des vies de Cesare Pavese et de Friedrich Nietzsche: L’immense solitude, Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin, PUF.