Vide d’août

30 août 2012

 

Au début du mois d’août, j’ai relu les Anneaux de Saturne dans la nouvelle édition Babel. Sans qu’il soit fait mention d’une révision de traduction, le texte commence ainsi :

En août 1992, comme les journées caniculaires approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’est de l’Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l’issue d’un travail assez absorbant.

(Babel, traduction de Bernard Kreiss, 2012)

Au lieu de

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l’est de l’Angleterre…

(Actes Sud, même traducteur, 1999)

Je ne sais quelles considérations ont justifié le remplacement des « journées du Chien » par « journées caniculaires », mais en substituant aux temps astronomique et astrologique un temps purement météorologique, j’ai le sentiment que ce début perd un peu de son effet proprement sidéral et sidérant, né de l’opposition entre la référence à un moment

août 1992

et à un lieu

le comté de Suffolk

précisément localisés dans un calendrier et une géographie d’ici-bas, d’une part, et l’évocation (invocation?) stellaire

Image

d’autre part. Du même coup je retombe sur terre, ou du moins, j’en décolle moins rapidement.

Demeure cependant le vide dans lequel beaucoup des récits de Sebald débutent. « Par lequel » serait plus juste.

Vertiges, p.35:

En octobre 1980, partant d’Angleterre, où je vis depuis près de vingt-cinq ans dans un comté la plupart du temps enfoui sous les nuages gris, j’étais allé à Vienne, dans l’espoir qu’un changement de lieu me permettrait de surmonter une passe particulièrement difficile.

Vertiges, p.36:

C’est un vide d’une qualité particulière qu s’installe lorsque dans une ville étrangère on compose en vain un numéro pour tenter de joindre quelqu’un au bout du fil.

Les Émigrants, p.184 :

Les dimanches, dans l’hôtel abandonné, j’étais en ce qui me concerne envahi d’un tel sentiment de vacuité et d’inutilité que pour me donner au moins l’illusion d’avoir un but, je me rendais en ville, marchait au hasard parmi les immeubles monumentaux du siècle dernier.

Austerlitz, p.9 :

Dans la seconde moitié des années soixante, pour des raisons tenant en partie à mes recherches et en partie à des motivations que moi-même je ne saisis pas très bien, je me suis rendu à plusieurs reprises d’Angleterre en Belgique, parfois pour un jour ou deux seulement, parfois pour plusieurs semaines.

C’est un vide avide, en expansion, qui colonise le temps, l’espace,

Les Anneaux de Saturne, p.304:

Cet idéal d’une nature s’inscrivant dans le vide

p.307:

Le vide torricellien qui environnait les grandes maisons de campagne à la fin du XVIIIe siècle.

leur donnant une profondeur infinie et l’acoustique d’une chambre d’échos. Un vide qui mobilise, une dépression qui aspire le monde, attire à elle les éléments du récit; un vide « torricellien », donc, dans lequel les choses du passé se déplacent aux côtés de celles du présent; un vide dont on ne sait pas toujours s’il est cet abîme au-dessus duquel est suspendu le narrateur, ou bien son propre monde intérieur. Un peu des deux, à l’évidence, et même davantage, car c’est dans l’épaisseur paradoxale – à la fois cotonneuse et vertigineuse – de ce vide que le lecteur entre lui aussi en lévitation légère, tandis que la prose de Sebald, s’élève

sur un sommet artificiel, sur une hauteur imaginaire, située sensiblement au-dessus du reste du monde

comme il est dit, toujours dans Les Anneaux (p.102), de Jacob Van Ruysdael

quand il peignit sa Vue de Haarlem.

 

Images: James A. Whistler, Harmony in Blue and Silver: Trouville, 1865; Illustration de la constellation du Grand Chien (Canis Major) dans l’Uranographia de Johann Bode, 1801; Jacob Van Ruysdael, Vue de Haarlem, 1670, Rijksmuseum d’Amsterdam (mais le narrateur nous dit la contempler au Mauritshuis de La Haye).
Les citations des Anneaux sont tirées (sauf la deuxième bien sûr) de la nouvelle édition Babel. Tous les autres livres ont été traduits par Patrick Charbonneau.
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Accélération (4): décélérations

7 novembre 2010

Voici douze ralentis, pauses, sorties de piste. Des moments et des mouvements suspendus hors du temps que j’ai trouvés chez W. G. Sebald et quelques autres, comme c’est la règle sur ce blog. Je laisse aux plus joueurs le plaisir d’identifier les auteurs et les oeuvres :

Ralenti 1

Les morts n’étaient-ils pas hors du temps ? Les mourants ? Les malades alités chez eux ou dans les hôpitaux.

Ralenti 2

Ce qui est certain, c’est que jamais plus je ne me suis reposé de cette façon, les pieds obscènement posés par terre, les bras sur le guidon et sur les bras la tête, abandonnée et brimbalante. C’était en effet un triste spectacle, et un triste exemple, pour les citadins, qui ont tellement besoin d’être encouragés, dans leur dur labeur, et de ne voir autour d’eux que des manifestations de force, de joie et de cran, sans quoi ils seraient capables de s’effondrer, en fin de journée, et de rouler par terre.

Ralenti 3

Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? Ah, où sont-ils, les flâneurs d’antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui trainent d’un moulin à l’autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ?

Ralenti 4

C’est qu’aujourd’hui encore et, à y regarder de près, aujourd’hui surtout, quiconque voyage à pied, à moins de correspondre à l’image de l’estivant randonneur, suscite immédiatement la méfiance des habitants de la localité où il vient à passer.

Ralenti 5

Dès lors il me parut impossible de ne pas contempler le fleuve roulant ses eaux lourdes dans le crépuscule, les péniches en apparence immobiles, enfoncées jusqu’au ras de la ligne de flottaison, les arbres et les fourrés sur l’autre rive, les fines hachures verticales striant les vignobles (…)

Ralenti 6

Il fallut un certain temps pour que mes yeux s’accoutument de nouveau à la douce pénombre et que je puisse voir le bateau qui s’était avancé au milieu de l’incendie et à présent mettait le cap sur le port de ****, si lentement qu’on pouvait croire qu’il ne bougeait pas. C’était un grand yacht à cinq mâts, qui ne laissait pas la moindre trace sur l’eau immobile. Il était tout au bord de l’immobilité et pourtant il avançait aussi inéluctablement que la grande aiguille d’une horloge.

Ralenti 7

A Smederevo, là-bas derrière le fort au bord du fleuve que les Allemands avaient à demi fait sauter pendant la Seconde Guerre mondiale, pas un bruit ne parvenait de l’eau lumineuse et spacieuse qui pourtant coulait rapidement ; pendant toute l’heure sur la rive pas le moindre glougloutement, pas le moindre gargouillement, aucun bruit.

Ralenti 8

Malachio coupa le moteur. Le bateau roulait au gré des vagues et un long temps, me sembla-t-il, s’écoula. A nos yeux s’offrait l’éclat déclinant de notre monde, une vue dont on ne se laissait pas de se repaître, le spectacle d’une ville céleste. Le miracle de la vie née du carbone, entendis-je dire Malachio, part en flammes.

Ralenti 9

Comme flottant entre deux eaux, à la façon de quelque monstre marin aveugle et très vieux, quelque cétacé blanchi émergeant de la préhistoire, vaguement phallique, son avant aux contours imprécis est apparu, sortant lentement des ténèbres au milieu des rafales de neige (…)

Ralenti 10

On entendait au loin la rumeur étouffée de la ville et dans le ciel le grondement des gros avions qui à une minute d’intervalle apparaissaient au  nord-ouest à la hauteur de Greenwich et planaient très bas, incroyablement lents, me semblait-il, pour disparaître vers l’ouest en direction de Heathrow.  Tels des monstres retournant le soir à leurs tanières ils restaient suspendus au-dessus de nos têtes dans l’air qui s’assombrissait, les ailes écartées du corps, comme tétanisées.

Ralenti 11

Juste à l’extérieur du périmètre de l’aéroport, il s’en fallut d’un cheveu que je ne quitte la route en voyant s’élever lourdement, tel un monstre préhistorique, un Jumbo au ras de la véritable montagne d’ordures accumulées à cet endroit. Il laissait échapper derrière lui une trainée de fumée noirâtre et un instant j’eus l’impression qu’il avait battu des ailes.

Ralenti 12

Il semblait qu’on glissât tout naturellement sur cette large chaussée. Les dépassements, si tant est qu’ils eussent lieu étant donné les infimes différences de vitesse, s’effectuaient avec une lenteur telle que, avançant ou reculant pouce par pouce, on devenait pour ainsi dire une connaissance de voyage du conducteur sur la file d’à côté.

Ces derniers extraits, où la plus grande vitesse donne l’impression de la plus grande inertie, me font penser aux remarques de Marc Desportes dans Paysages en mouvement: les moyens de transports modernes (trains, automobile, avions…) ont poussé le regard à se porter au loin, vers un arrière-plan de plus en plus panoramique, de plus en plus stable, de plus en plus immobile en comparaison du premier qui, pendant ce temps, file à toute vitesse et échappe à l’œil humain.

Ils me rappellent aussi que parmi les cinq formes de décélérations identifiées par Hartmut Rosa dans Accélération, la plus paradoxale, même si ce n’est pas la mieux étayée, est celle qui relève de la « pétrification culturelle et structurelle », principe selon lequel la vitesse des changements dans nos « sociétés modernes avancées » n’est que le masque de l’immobilité et de l’absence d’avenir.

Images: Photogramme tiré de L’emploi du temps de Laurent Cantet (2001); La lagune de Venise et les cheminées de Mestre, photographie Romain Bonnaud; Photographie tirée de Vertigo; Le long de la Metro North Railroad, entre New York et Beacon, par Romain Bonnaud.

Dictionnaire des lieux sebaldiens (10): le 12 de la Sporkova

11 novembre 2009

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La Prague sebaldienne ne saurait être embrassée d’un seul article. Petit parcours provisoire dans quelques hauts-lieux de la ville natale de Jacques Austerlitz.

Austerlitz, p.181

«  Et c’est ainsi qu’à peine arrivé à Prague j’ai retrouvé le lieu de ma première enfance, dont, autant que je puisse le savoir, toute trace était effacée de ma mémoire. Déjà, quand je parcourus le dédale des ruelles, que je traversai les cours des immeubles entre la Vlasska et la Nerudova, et surtout remontai pas à pas la colline en sentant sous mes pieds les pavés disjoints de la Sporkova, j’eus l’impression que j’avais autrefois emprunté ces chemins, que la mémoire me revenait non en faisant un effort de réflexion mais parce qu’à présent mes sens, qui avaient été si longtemps anesthésiés, à nouveau s’éveillaient. Je ne reconnaissais rien avec certitude mais néanmoins en maint endroit j’étais contraint de m’arrêter car mon regard était retenu par la belle grille forgée d’une fenêtre, la poignée de fer d’une sonnette ou les branches d’un petit amandier dépassant d’un mur de jardin.(…) Et puis cette fraîcheur en pénétrant dans le hall du 12 de la Sporkova, et à l’entrée la boîte de tôle encastrée dans le mur pour le compteur électrique, avec le symbole de l’éclair qui foudroie, et la fleur de mosaïque à huit pétales, gris pigeon et blanche, sur le sol moucheté en pierre reconstituée du hall, et l’odeur de calcaire humide, et l’escalier en pente douce, et les voutons de fer en forme de noisettes se répétant à intervalles réguliers sous la main courante de la rampe, autant de lettres et de signes tirés de la casses des choses oubliées, me dis-je, et j’en éprouvais une telle confusion, un mélange à la fois de bonheur et d’angoisse, que je dus plus d’une fois m’asseoir sur les marches de l’escalier silencieux et appuyer ma tête contre le mur. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

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Et d’abord l’immeuble familial. Ou plutôt le « côté de la mère », Agata, sur le « Petit côté » (Mala Strana) de la ville, si l’on veut bien admettre que la dernière adresse connue de Maximilian Austerlitz (le 5 rue des Cinq Diamants) fait du XIIIème arrondissement de Paris le « côté du père ».

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Sur les conseils de l’archiviste Tereza Ambrosova, Jacques Austerlitz se rend d’emblée à la bonne adresse, parmi les quelques unes ayant abrité un Austerlitz entre 1934 et 1939.

nabokov.4Il s’épargne ainsi, en quelques lignes, les recherches d’un personnage de Nabokov qui, en quête de la dernière maîtresse de son frère, le grand écrivain Sebastian Knight, doit visiter plusieurs appartements, à Paris et Berlin. On sait que Sebald admirait beaucoup Nabokov, qu’il évoque parfois explicitement, et je ne peux m’empêcher de penser à son merveilleux roman, La Vraie vie de Sebastian Knight, le premier qu’il ait écrit en anglais, quand je lis ce passage d’Austerlitz (et inversement). Là où Nabokov se plait à balader son narrateur et son lecteur, Sebald semble avoir un malin plaisir à court-circuiter ce qui pouvait apparaître comme une passionnante enquête dans les rues de Prague.

L’autre guide, plus évident et plus explicitement désigné encore, est celui de la Recherche. Austerlitz retrouve dans la rue Sporkova les pavés disjoints qui manquent de faire trébucher Marcel, à Venise et dans la cour de l’Hôtel de Guermantes:

Proust (Large)

Le Temps retrouvé, p. 173-17 (Folio)

« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’Hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. (…)

Et presque tout de suite je la reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avaient rendue avec toutes les autres les sensations jointe ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement faits sortir, dans la série des jours oubliés. »

A première vue il semblerait que Sebald ne se soit pas contenté de mettre son héros (appelons-le ainsi) sur la bonne voie, mais lui ait aussi offert – et à lui-même, et à son lecteur qu’il imaginait sans doute lecteur de Proust – la « félicité » qu’apporte la reconnaissance d’abord involontaire et informulée (la madeleine du Côté de chez Swann), clairement identifiée ensuite (les pavés du Temps retrouvé), de deux moments de vie; cette reconnaissance qui semble arrêter le temps et faire entrer dans l’éternité.

Ce n’est pourtant pas une telle épiphanie qu’il est donné à Austerlitz de vivre, ou du moins elle est incomplète. Agata Austerlitzova n’est plus, et le récit introduit chez la nourrice Vera Rysanova, de l’autre côté du palier. Sur le seuil de l’appartement du dernier étage, à droite, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, dans un moment magique et très « dix-neuvième siècle».

pierrot columbine

Sous le haut patronage de Balzac, dont les volumes de la Comédie humaine au grand complet occupent une étagère entière d’un salon hors du temps, sous le regard d’un Pierrot de porcelaine accompagné de « sa chère Colombine »(p.184), Vera entame en français puis en tchèque (p.186) le récit des années 1934 (naissance de Jacques)-1939 (départ de Jacques (p.218))-1941 (déportation de la mère à Terezin (p.211))-1944 (déportation à Auschwitz (p.243)). La prose sebaldienne y prend au passage une épaisseur nouvelle et toute bernhardienne, puisque dans cette histoire l’ensemble du passage est relaté par Austerlitz au narrateur un soir de décembre 1997, et couché par écrit encore un peu plus tard, par ce même narrateur. La confession a lieu en plusieurs temps: trois jours d’abord, avant le départ d’Austerlitz pour Terezin, puis une dernière journée dans la pénombre de l’appartement, qui ouvre le récit par Austerlitz de l’épisode Marienbad (244-258), avant le retour à Londres par l’Allemagne (p.242). Le salon de Vera devient de fait une véritable machine à remonter le temps perdu et à voyager, qui n’est pas sans rappeler le petit salon du dernier volume de la Recherche et sa petite bibliothèque « aristocratique ».escaliers

De l’appartement familial on apprend finalement peu de choses, même s’il est difficile de l’imaginer très différent de celui de Vera (de même qu’il est difficile de ne pas voir en elle, à l’époque même de son enfance, plus qu’une nourrice). On sait qu’il est pillé par les nazis (p.211) et que les vêtements, bijoux, oeuvres d’art rejoignent la masse des objets volés pendant la guerre et entreposés ici ou là en Europe (près des fondations de la Bibliothèque Nationale de France par exemple).

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Deux photographies en réchappent, cachées dans l’exemplaire du Colonel Chabert (celui qui survit au désastre de la guerre et revient de parmi les morts), dont l’une fut prise un mois avant l’entrée des Allemands dans Prague. On y voit, déguisé en page blanc, le jeune Austerlitz apprêté pour le bal masqué.

Austerlitz1

Le lecteur pénètre cependant un court moment dans la demeure d’Agata et de Maximilian. Les pièces sont visitées en un rêve étrange (p.220-221), comme il arrive parfois à certains lieux sebaldiens, au cours de quelques lignes où les parents, s’exprimant dans « l’énigmatique langage des sourds-muets », passent de pièce en pièce comme des étrangers sans prêter attention à leur fils.

Comme l’immeuble de la rue des Cinq-Diamants, le « côté de la mère » reste inaccessible, donnant à ce Temps retrouvé d’après la Shoah qu’a écrit Sebald sa dimension amère et tragique.

Images:

Photogramme: l’épisode des pavés vu par Raul Ruiz, Le Temps retrouvé

Nabokov par Jean Vong

Jacques-Emile Blanche, Portrait de Marcel Proust (1892)

Antoine-Jean Gros, Napoléon à Eylau (1807)

Pour compléter:

La Sporkova d’aujourd’hui, par Andrew Goodall (Mursejlerne)


Lectures urbaines de Jacques Roubaud

17 juin 2009

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Le Grand Incendie de Londres, p.133-134

« J’aime les itinéraires familiers, les parcours accomplis une infinité de fois, vers des points invariables, les bibliothèques par exemple, les endroits où habite celle que j’aime et avec laquelle je ne vis pas. La familiarité réduit le temps, permet la contemplation oisive et rêveuse de ce qui se passe, comme la contemplation intérieure (je travaille beaucoup ainsi); la durée s’allège, la fatigue (plus menaçante pour moi quand j’avance en années) s’éloigne, du plaisir de la reconnaissance, moins épuisant si moins exaltant que celui de la surprise, que peut donner un chemin inconnu.
Quand je pars sans but, comme cela, pour marcher, je ne vais pas, je ne vais presque jamais, au hasard. Le hasard dans la marche m’est peu attirant, comme il ne l’était guère en littérature pour mon maître Raymond Queneau. (…)
C’est pourquoi j’ai un goût très vif pour les parcours obligés, où l’itinéraire, non prévisible à l’avance au sens où je ne le connaîtrais, est néanmoins nécessaire, dès lors que la ou les règles qui guideront mes pas auront été par moi choisies. Ces règles peuvent être très contraignantes, absurdes, bizarres; pour m’en tenir ici à la ville, je peux décider de n’avancer qu’en empruntant des rues à nom de lieu, par exemple (c’est particulièrement facile dans le quartier de Saint-Lazare, le mien autrefois, où elles abondent), ce qui m’amène parfois à des culs-de-sac (en ce sens) d’où je ne peux me sortir que par un coup de force, un ‘clinamen’. »

Jacques Roubaud dit détester Paris, ses voitures, son bruit, son froid, depuis son arrivée, en provenance du Midi, au cours de l’hiver glacial de 1944. Sa préférence va à Londres, qu’il aime pour ainsi dire platoniquement, au sens où il n’y a jamais habité, et préfère ne jamais le faire par peur de briser le charme. Pour apprivoiser la capitale française, Roubaud marche donc, beaucoup. Il pratique l’itinéraire comme la littérature, sous contraintes.

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Le dimanche 7 juin, au Pavillon de l’Arsenal, il a une heure durant alterné lectures et commentaires de son œuvre,  dans le cadre de la manifestation Paris en toutes lettres, qui m’avait déjà permis d’assister, la veille, au dialogue entre Patrick Deville et Jean Rolin. Roubaud n’a pas lu le passage qui précède mais en a, sans le citer, repris l’essentiel. Les oeuvres choisies, en partie tirées de  La Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le coeur des humains, n’étaient d’ailleurs pas mes préférées de l’écrivain, dont j’aime la forme plus ouvertement autobiographique et plus méditative (série du Grand Incendie, Quelque chose noir), dans laquelle le jeu oulipien est toujours présent, et toujours créateur, mais le ludique comme tenu à distance par la gravité du propos.

N’empêche, la séance lui a permis de dire de bien belles choses des rapports de la ville et de la littérature. L’urbain, Paris en particulier, n’est pas qu’un espace à maîtriser, ni uniquement un sujet à saisir, c’est surtout un moteur, une matrice, qui met en branle tout le processus de création. Roubaud compose mentalement, en marchant, et ne couche ses poèmes sur le papier qu’ensuite, revenu chez lui. La lecture des autres l’invite à parcourir les rues, et la déambulation pousse, en retour, à l’écriture ou la réécriture. En 2001 à l’occasion d’une journée d’hommage à Perec organisée par l’Oulipo et d’une nouvelle tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Roubaud a rappellé comment il avait  avait choisi la rue Perec, pour rédiger in situ et en public un poème d’hommage au cher disparu. A l’écoute des extraits lus par l’auteur, La Forme d’une ville est apparu comme une grande citation de Courir les rues de Queneau.

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Ainsi le début de Rue Volta, reprise du poème du « maître »

« Plus de « petite échoppe ancienne »
au 5 de la rue Volta
survivance « électricienne »
que le progrès englouta »

Inventaire après décès du monde de Queneau. La ville, la grande ville devient le témoin privilégié du passage du temps, précisément parce qu’elle change sans cesse. Le jeu littéraire sur l’accumulation, la citation, se fait mélancolique quand il dresse la liste de ce qui n’est plus.
Pourtant, jamais je n’ai retrouvé dans les poèmes de la Forme d’une ville la beauté poignante de l’ouverture du Grand Incendie.

« 1. Ce matin du 11 juin 1985
Ce matin du 11 juin 1985 (il est cinq heures), pendant que j’écris sur le peu de place laissé libre par les papiers à la surface de mon bureau, j’entends passer, dans la rue des Francs-Bourgeois, deux étages plus bas à ma gauche, une voiture de livraison qui s’arrête devant l’ex-Nicolas, sans doute, à côté de la boucherie Arnoult.
Le moteur tourne, et , tandis que j’écoute le bruit des voix et des caisses, vient de s’éloigner invisiblement le moment intense d’angoisse et d’hésitation à commencer à écrire ceci, en lignes qui seront noires et serrées, aux lettres minuscules, sans ratures, sans repentirs, sans réflexion, sans imagination, sans impatience, sans promesses sinon de leur existence assurée ligne après ligne sur la page de cahier où je les écris. » Le Grand Incendie,
p. 13

Ni le bonheur de ces irrésistibles « trajectoires » en quête de livres:

« Du Crescent Hotel à la British Library, de la British Library chez Dillon’s, ou Foyle’s à Hatchard’s (qui est sur Picadilly), Londres présente ainsi des trajectoires quasi obligées, des parcours que je pourrais presque faire les yeux fermés, que j’ai fait d’innombrables fois, sans réfléchir. C’est une sorte de « noyau dur » de la ville qui s’établit, autour des endroits à livres.
Il en est d’ailleurs un peu de même à Paris, entre les bibliothèques (BN, Arsenal, Sorbonne, Mazarine) et les librairies fournisseuses de livres anglais (entre deux « pôles » à livres: le « triangle » des Tuileries, « Bermudes » des grandes librairies traditionnelles anglo-saxonnes: Brentano’s, Galignani, Smith and Sons; le « quadrilatère » du Luxembourg: Shakespeare and Co, Attica (Rue des Ecoles), Gibert, le Nouveau Quartier Latin, en haut du boulevard Saint-Michel. (Je les dispose, constellations d’un ciel de lectures, autour de deux jardins, puisque c’est là, bien souvent, que je fais le point de mes achats)).
Toute ville pour moi est, d’abord, livres, et lectures. Je ne marche,
Homo lisens, comme j’ai dit, je ne prends les métros, les trains, les autobus pour ainsi dire jamais sans un livre, des livres: ils m’accompagnent, dans mes poches, dans des sacs plastiques  de librairies ou d’éditeurs. Londres offre aussi, au hasard des rues, d’innombrables petites librairies, des « antiquarian bookshops », sans compter les « book fairs », les « foires à livres » qui fleurissent parfois dans les halls d’hôtels, les marchés, les jardins de presbytères. Je m’y arrête toujours, même quand je n’y achète rien. Tout pratiquant des villes a sa topographie personnelle, orientée autour des architectures, des musées, des vêtements, des nourritures. La mienne est livres. » Le Grand Incendie de Londres, p.240-241

On en trouve un écho sombre dans les pérégrinations rituelles de Pierre Bergounioux et de son frère Gabriel. Son « book day » du 21 mai 1983:

«  Nous exécutons un plan tracé à l’avance. Après une assez belle moisson, rue de l’Odéon, chou blanc rues Saint-Sulpice et Bonaparte. Un orage nous contraint de chercher refuge dans un café. Ensuite, nous parcourons les rues Dauphine, Mazarine, de Seine. Je ne vois rien, aux vitrines des galeries, qui me plaise. La poignée du cartable me scie la main. C’est par un acte exprès de la volonté que je parviens à mettre un pied devant l’autre. Nous passons devant l’Ecole pratique des hautes études, rue de Tournon. C’est là, il y a treize ans, que j’avais rencontré Roland Barthes. Il est mort depuis trois ans. L’abîme nous talonne. Paris m’oppresse toujours. Trop de mouvement, de bruit, d’événements.
Nous nous séparons place de l’Odéon après avoir parlé encore un peu, mais avec angoisse, dans cette espèce de distraction qui nous vient d’être au coeur de Paris, loin de la petite patrie, de nos enfances, de nous-mêmes. »
Carnet de notes 1980-1990, p.207