Dictionnaire des lieux sebaldiens (7): McDonald’s

3 août 2009

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Austerlitz, p.137

« Une fois que nous fûmes arrivés à Liverpool Street Station, où il attendit avec moi le départ de mon train dans le restaurant McDonald’s, il reprit enfin le fil de son histoire, après une remarque incidente sur l’éclairage de l’endroit, trop cru pour laisser planer le soupçon d’une ombre: la seconde d’effroi à l’instant du flash, dit-il, était ici pérennisée et il n’y avait plus d’espace ni pour le jour ni pour la nuit. »

Les Anneaux de Saturne, p.102

« J’ai passé une bonne heure à flâner dans ce quartier plus ou moins extraterritorial. Dans les ruelles latérales, des planches étaient clouées sur la plupart des fenêtres et les murs de briques couverts de suie s’ornaient de slogans tels que Help de regenwouden redden et Welcome to the Royal Dutch Graveyard. Je n’étais plus d’humeur à entrer dans un café pour me restaurer. Au MacDonald où, planté sous la lumière crue du comptoir, je me suis senti comme un malfaiteur recherché depuis des lustres par toutes les polices du monde, je m’offris un paquet de chips que je grignotais en m’en retournant à l’hôtel. » (traductions Patrick Charbonneau)

La lumière des néons suspend le temps et l’espace. Identique en tout lieu, non-lieu par excellence, le Macdonald’s porte à son apogée le sentiment d’être nulle part et partout, jours et nuits confondus, phénomène qui avait déjà tant surpris les hommes de la fin du 19ème siècle, au moment où l’éclairage électrique s’est imposé à grande échelle (1).

Chronologiquement, c’est d’abord dans les Anneaux de Saturne, en août 1991 – un an « très exactement » (p.100) avant d’entamer son tour dans le Suffolk – que le narrateur pénètre par hasard dans un de ces restaurants. Il se trouve alors en Hollande, au soir de son arrivée à La Haye, mais l’épisode est remémoré depuis la Gunhill de Southwold, du côté anglais de l’« Océan allemand ». Ses premiers pas hors de l’hôtel sont pour le moins erratiques mais, aussi étranges et labyrinthiques qu’elles paraissent au premier abord, les rues et ruelles qu’il emprunte restent localisables et identifiables. Un « minaret (…) dans l’azur hollandais vespéral » (p.102) lui (nous) dit qu’il traverse un morceau d’orient en occident, un de ces quartiers relégués de grande métropole européenne, né, ici comme ailleurs, des mouvements migratoires mis en branle par la modernité industrielle. Le narrateur sebaldien, éminemment moderne lui aussi, n’y est en fait jamais totalement perdu (2). Il sait où il est.

Le McDonald’s offre une forme d’« extraterritorialité » plus extrême. Le personnage y est en effet confronté à ce que Marc Augé appelle la « surmodernité » dans ce qu’elle a de plus standardisée et impersonnelle. La délocalisation engendrée par les non-lieux – autoroutes, aéroports, supermarchés, chaînes mondialisées de restauration rapide, etc. – est d’une toute autre nature que celle que provoquent des rues étrangères. Les hommes sont réduits à l’état de clients, accueillis pour un temps limité et contractualisé, en un lieu qui ne leur offre qu’une « identité provisoire », ce qui les condamne, paradoxalement, à l’anonymat (3).

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Le McDonald’s décuple donc la sensation d’égarement et fait naître un sentiment de culpabilité vague, d’angoisse à l’idée de perdre une identité toujours à prouver: impression typiquement sebaldienne d’inquiétante étrangeté que l’on retrouve, en particulier, dans la deuxième partie de Vertiges, All’Estero.

Cet épisode liminaire est de mauvais augure. Le Voyage en Hollande, sur les pas de Diderot et sur les traces de la Leçon d’anatomie du Dr Nicolaas Tupp peinte par Rembrandt, est bien, dès le premier jour, une déception, comme le souligne Martine Carré dans un bel essai paru en 2008 (4). Non que le texte de l’écrivain-philosophe l’ait trahi, mais parce que le narrateur-enquêteur a failli, s’est égaré.

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Le même inconfort accompagne la narration par Austerlitz des derniers moments de la vie de son ami Gerald Fitzpatrick, qui clôt la partie galloise de l’autobiographie, entamée la veille au Great Eastern Hotel. En cette fin de journée pluvieuse du 24 décembre 1996, les deux personnages reviennent de leur promenade à l’observatoire de Greenwich, et attendent, réfugiés dans le fast-food, le train du narrateur.

Comme deux papillons tout ensemble attirés et effrayés par les lumières crues, ils se figent un moment que la prose dilate (5). Suspension, entre-deux, qui laissent la place au récit. Cette deuxième visite au McDonald’s est plus productive que la première, mais c’est tout le quartier de la Liverpool Street Station qui rayonne d’une aura dont la suite du texte précise peu à peu l’origine .

Notes:

(1) Stephen Kern, The Culture of Time and Space  (1880-1918), p.29: « One of the many consequences of this versatile, cheap and reliable form of illumination was a blurring of the division of day and night ».

(2) John Zilkosky a montré dans un des premiers recueils d’articles consacrés à Sebald que la désorientation n’était jamais complète dans son oeuvre, qu’elle était toujours provisoire, et que les hasards mettaient souvent le narrateur sur des routes déjà fréquentées, par lui ou d’autres. Les tentatives pour se perdre, comparées aux aspirations romantiques ou, dans un registre différent, post-modernes, sont toujours vouées à l’échec.  Les non-lieux comme le McDonald’s mettent un instant ce modèle à l’épreuve, mais n’infirment pas les conclusions de Zilkosky. Sebald reste un moderne dans un monde « surmoderne ». cf John Zilkosky, « Sebald’s Uncanny travels », in J. J. Long et Anne Whitehead, WG Sebald, A Critical Companion, UWP, 2004

(3) Non-lieux, paru au Seuil en 1992, notamment p.126-127 .

(4) Martine Carré, WG Sebald, le retour de l’auteur, PUL, 2008, p.112-113

(5) Muriel Pic insiste beaucoup sur ce motif du papillon, sur cette alternance de mobilité et de fixité, et sur la fusion du chasseur et de la proie dans son essai L’image papillon, paru aux presses du réel (juin 2009).

Photo: Martin Parr, série « Common sense ». L’oeil en la matière.

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La modernité vue d’avion

3 juin 2009

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Le Jardin des Plantes, p.1011 (édition de la Pléiade) :

« Survolées de nuit on ne voit de la Hollande et de la Belgique qu’un vaste réseau de lumières Chapelets égrenés en lignes qui s’entrecroisent divergent courent parfois parallèlement (triangles étoiles carrefours constellations) à perte de vue Mailles d’un filet tendu sur les ténèbres où dorment Densité de population. A peine parfois quelques rares zones noires (ou peut-être un nuage voilant?). »

Les Anneaux de Saturne, p.112-114:

« Le petit avion à hélice qui assure la liaison entre Amsterdam et Norwich commença par grimper à la rencontre du soleil avant de virer vers l’ouest. Au-dessous de nous s’étendaient l’une des régions les plus peuplées d’Europe: rangées interminables d’immeubles identiques, gigantesques cités-dortoirs, business parks et serres étincelantes paraissant dériver tels de gros icebergs sur la terre exploitée jusque dans les moindres recoins. Une activité plusieurs fois séculaire de régulation, de culture et de construction avait transformé toute la superficie du sol en un canevas géométrique. Les routes, les voies navigables et ferrées couraient en lignes droites et en courbes légères entre les parcelles de pâtures ou de bois, des bassins et des réservoirs. Comme sur un abaque conçu pour calculer à l’infini, les véhicules glissaient le long de leur voie étroite, tandis que les bateaux qui remontaient ou descendaient le courant donnaient l’impression d’être à jamais immobiles. Un domaine entouré d’îlots d’arbres était encastré dans cette trame régulière comme un vestige des temps anciens. Je vis l’ombre de notre avion passer rapidement sur des haies et des palissades, des rangées de peupliers et des canaux. Un tracteur rampait, traçant un sillon comme tiré au cordeau dans un champ moissonné, le divisant en deux moitiés, l’une claire, l’autre plus sombre. Cependant, l’on ne voyait nulle part âme qui vive. Que l’on survole Terre-Neuve ou, à la tombée de la nuit, les myriades de lumières qui scintillent entre Boston et Philadelphie, que l’on survole les déserts nacrés d’Arabie, la région de la Ruhr ou celle de Francfort, toujours on dirait qu’il n’y a pas du tout d’hommes, qu’il n’y a que ce qu’ils ont créé et ce dans quoi ils se cachent. On voit leurs habitations et les chemins qui les relient, on voit la fumée qui monte de leurs maisons et de leurs lieux de production, on voit les véhicules dans lesquels ils sont assis, mais les hommes eux-mêmes, on ne les voit pas. Et pourtant, ils sont présents sur toute la surface de la terre, se multiplient d’heure en heure, se meuvent à travers les alvéoles des tours qui se dressent haut dans le ciel et sont pris dans une trame de plus en plus serrée et d’une complexité qui dépasse

Mines d'or

l’imagination de chaque individu, que ce soit, comme autrefois, dans les milliers de filins et de câbles des mines de diamants d’Afrique du Sud, ou comme aujourd’hui, dans le réseau des informations circulant inlassablement tout autour de la terre, à travers les quartiers de bureaux et les agences des places boursières. Lorsque nous nous observons de là-haut, il est terrifiant de constater combien peu de choses nous savons sur nous-mêmes, sur notre raison d’être et notre fin, pensai-je tandis que nous laissions la côte derrière nous et volions par-dessus la mer d’un vert gélatineux ».

J’ai cru un moment que Sebald avait souhaité, dans ce passage des Anneaux, rendre un hommage au Jardin des Plantes.  Il existe d’ailleurs des preuves matérielles de l’influence du récit de Simon sur Sebald, mais elles concernent Austerlitz. Il s’agit de l’exemplaire de poche du Jardin des Plantes appartenant à Sebald, qui porte sur la dernière page les premières notes relatives au personnage éponyme du récit, et qui a été présenté lors d’une exposition à Marbach, près de Stuttgart. Dans Austerlitz un passage du Jardin, celui évoquant le destin du peintre italien Gastone Novelli (JdP p.913, 915, 919; Austerlitz p.35-37) est par ailleurs explicitement cité.
Le récit les Anneaux de Saturne a paru en allemand en 1995, tandis que le Jardin des Plantes était publié en 1997. C’est donc Claude Simon qui a pu lire cet extrait de Sebald et s’en inspirer, mais c’est peu probable. La traduction française de Patrick Charbonneau n’a en effet été publiée qu’en 1999.

Reste donc une commune fascination pour les paysages survolés. Visions d’un monde grandiose et inhumain. Point de vue faussement illimité et dominant sur les choses, à la fois choisi par ces deux mélancoliques, et imposé par la vitesse des transports de l’âge industriel (1). Douceur, pureté, beauté des lignes tracées par d’inquiétants réseaux, sont ici captées dans la région matricielle de la modernité.

Ambassadeurs

Plus haut dans le Jardin des Plantes (p.957-958), une même attraction du vide au cœur des espaces, inhabités cette fois-ci, de l’Asie centrale.

« D’avion, le Kazakhstan offre à perte de vue une surface ocre, sans relief apparent, sans une ville, sans un village, sans même une ferme, une route, un sentier. La seule manifestation d’activité humaine c’est, à un moment, une voie de chemin de fer qui s’étire, absolument droite, comme tracée à la règle, sans une courbe, sans même la plus légère inflexion, venant apparemment de nulle part et ne menant nulle part, comme le rêve absurde d’un ingénieur fou . Ici et là apparaissent des étangs (ou peut-être des lacs, comment savoir de si haut?…), la plupart de forme à peu près circulaire. Lorsque les rayons du soleil se reflètent à leur surface elle est semblable à de l’étain, une taie sur un oeil d’aveugle (gelés?).»

Ailleurs chez Sebald l’usage de l’autre transport moderne par excellence, le train, accuse encore la sensation de malaise, surtout quand il traverse le pays natal:

Vertiges, p.225

« Même dans les rues des villes il y avait davantage d’autos que de gens à pied. Il semblait assurément que notre espèce avait fait place à une autre ou du moins que si nous continuions à vivre, c’était dans une sorte de captivité. »

Et quelques lignes plus loin:

« Cet aménagement du sud-ouest de l’Allemagne finit au bout de plusieurs heures de tortures toujours plus intenses par me convaincre que mes synapses étaient désormais soumises à un processus de destruction irréversible » (Traduction de Patrick Charbonneau)

D’autres lieux et objets communs aux deux écrivains: la banlieue, la mine, les monstres aquatiques.

Notes:

1. On peut lire à ce sujet Marc Desportes, Paysages en mouvement, Gallimard, Bibliothèque illustrée des Histoires, 2005