Dictionnaire des lieux sebaldiens (16): Petropavlovsk

18 février 2010

W.G. Sebald, D’Après nature, p.45

« Le 20 mars de l’année 1741,
Steller entra dans la longue bâtisse en rondins
du siège du commandement de Petropavlovsk
sur la côte est de la presqu’île du Kamtchatka.
Dans un réduit sans fenêtre ne mesurant
pas plus de six pieds dur six,
tout au fond
du grand espace intérieur
qu’aucune cloison ne subdivise
il trouve Bering, le capitaine-commandant,
assis à une table de planches clouées
entièrement couverte de cartes
terrestres et marines pleines de zones blanches,
sa tête de cinquante-neuf ans
appuyée dans la paume
de sa main droite
tatouée d’une paire d’ailes,
un compas de réduction dans la gauche,
immobile
sous la lumière
d’une lampe filante. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller)

Thomas Bernhard, Corrections, p.12-13:

« (…); bien que dans la maison Höller d’autres locaux se fussent proposés à mon but, je devais emménager très consciemment dans la fameuse mansarde Höller, qui avait exactement quatre mètres sur cinq, mansarde que Roithamer avait toujours aimée et qui avant tout dans les derniers temps de sa vie, lui avait paru idéale pour ses buts, pour combien de temps, peu importait à Höller; je devais emménager dans cette fameuse mansarde de la maison bâtie exactement dans la partie resserrée de l’Aurach, contre toutes les règles de la raison et de l’art de construire par l’homme obstiné qu’était Höller comme pour servir les buts de Roithamer, maison où Roithamer, qui avait vécu seize ans en Angleterre avec moi, avait séjourné dans les dernières années d’une façon presque ininterrompue et, déjà auparavant, avant tout pendant le temps où il avait construit le Cône pour sa soeur dans la forêt de Kobernauss, il y avait toujours au moins passé la nuit (…) »

(L’Imaginaire Gallimard, traduction Albert Kohn)

(Reprise du voyage dans l’orient sebaldien, ouvert il y a quelques semaines par une entrée sur la Mer de Béring)

Au moment où, au terme d’une longue traversée de la Sibérie, Georg Wilhelm Steller rejoint enfin l’expédition de Vitus Béring, Petropavlovsk (Pierre-et-Paul) n’existe que depuis quelques mois. C’est en effet le 6 octobre 1740 (17 octobre selon le calendrier grégorien) que fut fondé et baptisé le port donnant sur la baie d’Avatcha. La ville reçut le nom des deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul qui transportaient les hommes de Béring et avaient accosté le même jour en ce lieu jusqu’alors uniquement occupé par deux villages itelmènes.

A l’extrême opposé de Saint-Pétersbourg (158° est), et selon un plan beaucoup moins méthodique et moins grandiose, beaucoup plus utilitaire, Petropavlovsk fut donc construite comme une fenêtre sur l’Orient, le point de départ de la deuxième expédition en Mer de Béring, dont l’objectif ultime était la reconnaissance et l’appropriation de l’Alaska. Les bateaux appareillèrent le 6 juin 1741 pour ce qui fut le dernier voyage en mer de l’explorateur danois.

La ville grandit par la suite, et fut le témoin de bien d’autres départs. En 1787, c’est Lapérouse qui embarque ses hommes sur La Boussole et l’Astrolabe pour ses ultimes découvertes, avant de disparaitre quelque part dans le Pacifique sud. Un monument lui rend hommage au centre de la ville. Aux dix-neuvième et vingtième siècles elle fut la base arrière de la russification et de la soviétisation forcées qui décimèrent les populations et les cultures autochtones. Pendant la guerre froide l’armée rouge y installa une base de sous-marins nucléaires et le port fut interdit aux étrangers ainsi qu’aux citoyens des autres républiques soviétiques pour des raisons stratégiques, comme toute la presqu’île du Kamtchatka. La région a été ouverte après la chute de l’URSS mais Petropavlosk-Kamtchatski (son nom actuel, j’ignore s’il s’agit d’une concession symbolique accordée par les Russes aux minorités) porte encore des traces bien visibles de son passé qui défigurent le paysage grandiose dominé par les deux volcans Koriak et Avacha.

L’extrait cité de D’Après Nature se trouve dans la deuxième partie du « poème élémentaire » (« … Et que j’aille tout au bout de la mer »). Sebald nous dit peu de choses sur ce qui ne devait être alors qu’un simple regroupement de cabanes massées autour d’un ou deux quais de fortune, émergeant bon gré mal gré de la boue et de la neige, au pied d’une des sept collines qui n’ont pu manquer d’exciter l’imagination des contemporains.

Opérant par grossissement, il ne donne à voir qu’une « longue bâtisse » et à l’intérieur de celle-ci une étrange pièce nichée en son centre, comme emboîtée, un « réduit sans fenêtre » dans lequel Béring s’est enfermé au milieu des cartes, comme l’Aldo de Julien Gracq surveillant le rivage des Syrtes de la chambre des cartes de l’Amirauté.

Le portrait s’inscrit dans une longue tradition artistique de mise en scène du savoir, dont on peut repérer les traces dès le moyen âge.

La découverte y est peinte comme un effort, une souffrance, une ascèse qui suppose la fuite, l’éloignement du monde pour mieux le connaître.

L’entreprise peut être couronnée de succès, et elle a son versant lumineux, mais plus nombreux sont les grands artistes et les grands penseurs à souligner la malédiction qui s’attache à celui qui, en éclairant les recoins obscurs des cartes ou de la connaissance, s’aperçoit qu’il n’a fait que repousser la difficulté un peu plus loin, ouvert un abîme de possibles, corrompu à jamais le lieu auparavant vierge: un fil qui relie Pascal à Lévi-Strauss. Holbein aussi:

L’image du commandant, le compas dans une main, le visage dans l’autre, le motif des ailes tatouées, tout cela rappelle cependant de manière encore évidente la paternité de Dürer, le modèle de sa Mélancolie.

La petite pièce sombre dans laquelle se trouve Béring fait aussi penser à une autre obsession de Sebald, qui touche à la proportion des bâtiments, la recherche de la construction idéale. Au début d’Austerlitz, et en conclusion d’une saisissante histoire de la démesure architecturale de l’époque moderne, le personnage éponyme en vient à faire l’éloge du bâtiment de petite taille, seul capable de procurer l’apaisement.

Austerlitz, p.27:

« Il nous faudrait, dit-il encore, établir un catalogue de nos constructions par ordre de taille et l’on comprendrait aussitôt que ce sont les bâtiments de l’architecture domestique classés en dessous des dimensions normales – la cabane dans le champ, l’ermitage, la maisonnette de l’éclusier, le belvédère, le pavillon des enfants au fond du jardin – qui peuvent éventuellement nous procurer un semblant de paix (…) »

N’est-ce pas ce que Vitus Béring recherche? Quel échec pourtant, car rien de tel qu’une calme félicité ne règne dans la petite chambre des cartes de la commanderie de Petropavlovsk; pas de fenêtre sur le monde, rien que des cartes, de l’obscurité, et une mission maudite. Étrange attitude de celui qui se retranche dans le noir avant de partir pour le grand large. Échapper au désir de domination de l’Occident et à la vacuité de l’existence en poussant plus à l’est ou en s’enfermant dans une cellule, il ne saurait de toute manière en être question. Béring le sait déjà, Steller le découvre, et les deux explorateurs m’ont encore remis en mémoire un autre personnage, fictif celui-là: le savant Roithamer qui, dans le roman de Thomas Bernhard Corrections, s’établit dans la petite mansarde de son ami Höller en vue de construire, en plein milieu de la forêt, l’édifice parfait – ce « Cône » à côté duquel il finit par se pendre.

(Oeuvres: Albrecht Dürer, la Mélancolie, 1514; Antonello da Messina, Saint Jérôme dans son cabinet d’étude, 1475; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Aix-la-Chapelle vers 800; Saint Matthieu, enluminure d’un Evangile, probablement peint à Reims vers 830 (le rapprochement est suggéré par Gombrich, Histoire de l’art p.120); Vermeer, le Géographe, 1669; Hans Holbein, Les Ambassadeurs, 1533; Edward Hopper, Lighthouse hill, 1927)
On trouve une belle présentation de Petropavlovsk par Anne-Victorine Charrin, dans le numéro H-S de la revue Autrement, Les Sibériens, octobre 1994.
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Dictionnaire des lieux sebaldiens (14): la Mer de Bering

23 décembre 2009


D’Après nature, p.55:

« Quatre hommes portèrent Bering, l’eau
était montée peu à peu jusque dans son corps,
sur un siège fait de cordages, à terre.
Ils l’adossèrent à un rocher à l’abri du vent
et firent un toit avec les voiles
du Saint Pierre. Emmitouflé dans des manteaux,
des fourrures, des pelisses,
le visage ridé jauni, la bouche, édentée, une ruine noire,
tout le corps torturé de furoncles
et de poux, le capitaine examina,
plein de satisfaction en face de la mort,
les premiers travaux en vue de l’établissement
d’un quartier d’hiver au milieu des terriers creusés
par les renards dans les dunes.
Steller apporte à Bering une soupe
de racines de nasturces et de blanc de baleine,
que celui-ci néanmoins, tournant
la tête de côté, refuse
d’un battement de paupières.
Qu’on le laisse à présent,
dit-il, s’enfoncer tranquillement
dans le sable. Les roitelets
sautillent déjà sur son corps.
Bienheureux les morts, se souvient
Steller. Le 8 décembre ils attachent
le capitaine sur une planche
et le font descendre dans la fosse. »

(Actes Sud, Traduction Sibylle Muller et Patrick Charbonneau).

Claudio Magris avait compté trois Orients, de l’Europe de l’est à la Chine. Combien chez Sebald? Est-ce un orientalisme? Le point de départ sera le plus éloigné de Norwich. Le méridien 180° (ni est, ni ouest, ou alors les deux) coupe en deux parties quasiment égales la Mer de Bering.

C’est un tombeau, annoncé dès l’exergue (quelques vers de Klopstock, la vague engloutissant le bateau). L’explorateur danois Vitus Bering et une partie de son équipage y meurent après avoir reconnu les côtes de l’Alaska.

On trouve le récit de cette expédition (1733-1741), la deuxième de Bering à travers le Pacifique nord et la Mer qui porte son nom, dans le premier travail littéraire publié par Sebald, D’après nature (1988). Le panneau central de ce triptyque poétique suit les pas du naturaliste Georg Wilhelm Steller qui, après avoir délaissé la théologie et les perspective bourgeoises d’une belle carrière universitaire à Wittenberg, tourne le dos à l’occident et rejoint Saint Petersbourg, où il parvient à se faire enrôler dans la gigantesque entreprise commanditée par Catherine II, à l’ombre du sombre explorateur.


« C’est un animal
Que cet homme, enveloppé
d’une profonde tristesse,
d’un manteau noir
doublé
de fourrure
noire. »

(p.45-46)

Partie de la nouvelle capitale russe, « l’armée  de Bering» traverse la Russie pour rejoindre Petropavlosk, au Kamtchatka où les deux navires Saint-Pierre et Saint-Paul appareillent en 1741. Ils longent par le sud le chapelet des Aléoutiennes, au milieu d’un « désert d’eau » (p.47).

La côte sud de l’Alaska est atteinte le jour de la Sainte-Elie (20 juillet) (p.51): l’un des sommets de la région en a gardé le nom. C’est au retour vers la baie d’Avatcha (p.53), sur la Mer de Bering déchainée, cherchant à suivre au plus près le 53ème parallèle au long duquel s’égrènent les îles, que le Saint Pierre et son équipage affrontent les pires difficultés.

D’Après Nature, p.53:

« Tout était gris de couleur,
désorienté, ni haut ni bas,
la nature dans un processus
de destruction, en état de pure
démence. Par moment des jours entiers
de calme plat, immobile et chaque fois
de plus en plus brisé le bateau,
plus déchiquetés les cordages, plus élimée
la toile des voiles dévorée par le sel.
L’équipage, frappé
par la fureur déchainée de la maladie
entrée dans les corps, avec des yeux
révulsés d’épuisement,
les langues gonflées comme des éponges,
les articulations envahies par le sang,
le foie, la rate boursoufflés
et des ulcères couvant
à fleur de peau, jetait au nom de Dieu
jour après jour les marins morts de pourriture
par-dessus bord, jusqu’à ce qu’à la fin
il n’y eût plus guère de différence
entre les vivants et les morts. »

Les bateaux suivent la même latitude quasiment que la Franconie natale de Steller, mais les rigueurs arctiques sont déjà palpables, surtout s’il on est contraint à hiverner.

Les hommes échouent sur une des îles de l’archipel du Commandeur. Le nom de Bering lui fut donné par la suite.

Le chant tout entier – c’en est un, sur le mode homérique – est porté par un souffle épique, que refroidit et redouble littéralement le point de vue de Steller. C’est le temps ou l’aventure de l’exploration et de la découverte scientifique faisait encore la part belle au mythe : le légendaire pays de Gama, tiré de la quelque peu fantaisiste carte établie pour l’expédition par le géographe français Joseph Nicolas Delisle, aimante les regards au cours des premières semaines de navigation.

L’oeil du scientifique s’extasie de la diversité infinie du monde, dresse l’inventaire du jamais-vu, nomme les espèces animales, végétales, les formes du relief. En même temps, il perce les apparences et contemple la mort à l’œuvre. On est pas étonné que Steller ait été choisi, après Grünewald dans le premier chant, comme témoin majeur et source de l’art poétique. Les derniers vers rendent directement hommage à la relation qu’il a rédigée peu de temps après son retour miraculeux à Petropavlosk, seul au milieu du Kamchatka.

« heureux pour la première fois de sa vie » (p.60)

Sebald considère avec effarement et nostalgie cette époque qui annonce des catastrophes plus grandes encore, où les puissances rivalisaient de volontarisme et lançaient des marginaux (des mercenaires? des idéalistes?) porter leur soif de domination sur les tâches noires des mappemondes. La connaissance était déjà une malédiction, la forme moderne du pouvoir (il y a du Foucault chez Sebald) qui trouve aussi bien son expression dans la volonté fanatique de suivre une ligne imaginaire que dans celle de domestiquer les baleines qui croisent près des bateaux, comme le rêve Adelbert von Chamisso, un des successeurs de Steller (p.49).

On retrouve les échos de ce désir destructeur de maitrise totale plus tard dans l’oeuvre sebaldienne: les harengs de la Mer du Nord, dont au 19ème siècle on voulait extraire la phosphorescence post mortem, en sont les victimes expiatoires dans les Anneaux de Saturne. La poliorcétique absurde des Temps modernes en est l’expression achevée dans Austerlitz.

Il est dit par ailleurs, dans l’Encyclopédie Universalis, que la Rhytine de Steller (Vache de mer, ou Hydrodomalis Stelleri, du nom de son découvreur) a disparu en 1768, vingt-sept ans après sa découverte, après que tous les représentants de l’espèce eurent été massacrés par les marins et autres chasseurs de fourrures.

C’était un temps où les hommes, eux aussi, payaient cher le savoir. Le scorbut? Peut-être, mais une expédition récente, qui a pu retrouver les restes de l’équipage et de Vitus Bering lui-même, a semble-t-il semé le doute.


La rencontre rêvée

29 novembre 2009

W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne,p.31-32

« Et cependant, dit Browne, chaque connaissance est environnée d’une obscurité impénétrable. Nous ne percevons que des lueurs isolées dans l’abîme de notre ignorance, dans l’édifice du monde traversé par d’épaisses ombres flottantes. Nous étudions l’ordre des choses mais ce qui inspire cet ordre, dit Browne, nous ne le saisissons pas.  C’est pourquoi nous ne pouvons écrire notre philosophie qu’en lettres minuscules, accordées aux signes et sténogrammes d’une nature éphémère qui n’est elle-même qu’un reflet de l’éternité. Fidèle à son propre dessein, Browne répertorie les modèles qui se répètent le plus souvent, donnant lieu à une multitude apparemment illimitée de formes dissemblables. C’est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et les points d’intersection des diagonales d’un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, chez les étoiles de mer et les oursins, sur la peau de plusieurs espèces de serpents, dans les traces entrecroisées des quadrupèdes, dans la configuration du corps des chenilles, papillons, vers à soie, phalènes, dans la racine des fougères d’eau, les enveloppes des graines de tournesol et de pins parasols, au cœur des jeunes pousses de chêne, dans les tiges de prêle et dans les œuvres d’art des hommes, dans les pyramides d’Égypte et dans le mausolée d’Auguste, mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l’ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau ». (Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau).

Claudio Magris, Microcosmes, p.105-106

« Dans un élan titanesque- où se mêlaient une authentique rigueur scientifique, des intuitions anticipatrices, des arguties désuètes et des naïvetés inévitables chez un provincial isolé – Francesco de Grisogono voulait libérer la créativité humaine des caprices du hasard et de l’injustice du sort qui, il ne le savait que trop, lui rognent les ailes et la conditionnent; si le génie est inévitablement soumis aux aléas de l’existence, le calcul conceptuel, avec sa machine qui permet toutes les opérations possibles, en leur imposant sa logique inflexible, plane bien au-dessus des contingences qui entravent les hommes, y compris les génies.

L’aspect le plus fascinant de ce dessein prométhéen, c’est la constitution des tableaux que l’écrivain présente dans ses Germes de sciences nouvelles pour mettre en fiche l’infinie variété du monde, de manière à organiser la matière de ces combinaisons qui devront extraire de la réalité toutes les inventions et les découvertes possibles. Il établit une classification des éléments en genres et sous-genres (involubiles: bacilliformes, en arc, en spirale, en circonvolution), les 36 déterminations d’un pondéral ou les 21 déterminations d’un événement, les locutions et les opérations translocatives, les instruments électrifères et sonorifères, les 17 parties des altérondifères physiologiques et les 28 phénomènes psychiques, les substances friables, foliacées, mucilagineuses, écumeuses, mordicantes… Il suggère des recherches expérimentales tantôt géniales, tantôt saugrenues, des enquêtes concernant l’influence du vide sur les variations de la résistance électrique du sélénium sous l’effet de la lumière ou des expériences pour vérifier si la donnée X (2)n a la propriété d’arrêter la putréfaction des cadavres.

Entre ces tableaux, ces calculs et ces signes mathématiques apparaissent, cloisonnés et insaisissables, la séduction et la prolixité du monde, l’immensité des espaces célestes et les abîmes du coeur. » (traduction Jean et Marie-Noëlle Pastureau, édition folio)

Qu’auraient-ils eu à se dire, ces deux là, embarqués, à deux siècles et demi de distance, dans leur entreprise vaine et géniale? Voilà en tout cas un moment que je me demandais comment rapprocher ces deux passages et ces deux personnages à l’évidente parenté.

La rencontre entre Sebald et Magris, je l’ai aussi rêvée, et elle parait tout aussi naturelle. Pierre Assouline a fait le même rêve, rassembler les deux écrivains et les écouter deviser (mélancolie, pourquoi pas). Il l’a confié hier à l’auditoire clairsemé du Petit Palais à  l’occasion de la rencontre Lire Sebald au cours d’un après-midi qui s’est étiré tranquillement aux lectures des écrivains conviés. Cherchant des contemporains à rapprocher de Sebald, Assouline convoqua Tabucchi, Citati, et Magris donc, celui de Danube.

C’est pourtant Microcosmes (1997) qui à mon sens rapproche le plus Claudio Magris de Sebald, du fait de sa ligne plus vaporeuse, éclatée que ne l’est la trajectoire érudite et déterminée au long du fleuve. Parmi les textes qui composent le recueil, celui d’où est tiré l’extrait consacré à Francesco de Grisogono, Lagunes, est mon préféré, le plus mélancolique, celui qui rejoint le plus les errances littorales des Anneaux de Saturne (1995). La vie et la mort semblent se fondre comme terre et mer dans la boue indécise de la lagune triestine, et la prose de Magris évoque comme jamais celle de Sebald.

L’intervention de Pierre Assouline était aussi comme une réponse anticipée aux réserves que plus tard Oliver Rohe émit au sujet de la froideur « intellectuelle » des récits sebaldiens. C’est une lecture « à l’émotion » qu’a voulu livrer Assouline (à la différence, par exemple, de l’hommage jouissif de Christian Garcin), et sa référence à Magris tombe sous le sens. Qui a lu et entendu Magris sait que chez le Triestin le coeur et la raison ne forment qu’une seule et même entité: une fusion qui fait aussi le charme du narrateur sebaldien. Rohe a bien raison de relier l’oeuvre de Sebald à celle de Proust, Bernhard, Simon, mais il fait à mon avis un contresens en jugeant ces dernières supérieures en ce qu’on y atteindrait une émotion (le rire, les larmes, le choc esthétique…), là où Sebald en resterait aux jeux de correspondances érudites. Rohe confond je crois l’émotion avec l’objet qui la fait naître. Il y a un authentique bonheur, tout à la fois intellectuel et sensible à découvrir des coïncidences, à faire des rapprochements entre des textes, et c’est le même bonheur – les récits de Sebald ne cessent de le montrer-  qui nait de la contemplation de la nature, d’un paysage vu du ciel, de la reconnaissance d’un fragment de passé dans le présent, ou encore de la rencontre d’un alter-ego (qu’il soit Michael Hamburger, Jacques Austerlitz, Stendhal, Kafka).

C’est la même libido sciendi et la même douleur qui poussent Thomas Browne, Franceso de Grisogono, Claudio Magris, Sebald, Dürer au-devant du processus infini de création et de destruction.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (11): les jardins de Petrin

14 novembre 2009

anemone nemorosa-anemone des bois

Austerlitz, p.194-195

« Au troisième jour de ma présence à Prague, continua Austerlitz une fois son exaltation retombée, je suis monté le matin de bonne heure au jardin du séminaire. Les cerisiers et les poiriers dont avait parlé Vera avaient été abattus et remplacés par de très jeunes arbres dont les maigres branches n’allaient pas porter de fruits de sitôt. Le sentier montait en serpentant entre les pelouses humides de rosée. (…) Jusqu’à l’heure de midi je suis resté assis au soleil sur un banc à contempler, par-dessus les toits des maisons du « Petit Côté » et la Vlatva, le panorama de la ville qui, exactement comme le vernis d’un tableau peint, me paraissait recouvert d’une réseau irrégulier de fissures et de craquelures tissé par les époques révolues. »

bruegel paysage à la trappe d'oiseaux 1566

p.196

« Je comprenais maintenant la raison pour laquelle, des années auparavant, au cours d’une de mes expéditions pour débusquer, avec Hilary, dans le comté du Gloucestershire, les manoirs abandonnés, la voix m’avait manqué quand nous étions tombés sur un parc très semblable dans son agencement aux jardins de Schönborn, dont la pente exposée au nord était colonisée par l’Anemone nemorosa aux feuilles si frêles, qui déploie en mars ses corolles d’une blancheur immaculée ».

(Traduction Patrick Charbonneau)

Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, p.46

«(…) puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. Je m’amusais à les parcourir avec ce plaisir et cet intérêt que m’ont toujours donné les sites agréables, et m’arrêtant quelques fois à fixer les plantes dans la verdure. J’en aperçus deux que je voyais assez rarement autour de Paris et que je trouvai très abondante dans ce canton-là. L’une est le Picris hieracioïdes, de la famille des composées, et l’autre le Buplevrum falcatum, de celle des ombellifères. Cette découverte me réjouit et m’amusa très longtemps et finit par celle d’une plante encore plus rare, surout dans un pays élevé, à savoir le Cerastium aquaticum que, malgré l’accident qui m’arriva le même jour, j’ai retrouvé dans un livre que j’avais sur moi et placé dans mon herbier. »

(édition Folio)

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Les jardins de la colline de Petrin (les vergers du séminaire, les jardins de Schönborn) surplombent la Mala Strana, le quartier où est né Austerlitz. Ils offrent un moment d’apaisement au milieu du récit dramatique des années d’occupation allemande de Prague. Cadres privilégiés des promenades d’enfance (p.186), ils sont d’abord évoqués par Vera, la nourrice du petit Jacques, avant qu’Austerlitz devenu adulte ne les arpente lui-même au matin de son troisième jour dans la ville, en un épisode qui donne lieu à une vision et à un nouvel exercice de mémoire involontaire qui ramène le personnage et le lecteur à l’adolescence et aux excursions dans les environs d’Oxford en compagnie d’Hilary, l’ancien professeur d’histoire de Jacques (p.92).

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De l’observation de la nature (un « enchevêtrement » de racines, en écho au craquelures du tableau qu’il a sous les yeux, les fleurs qui colonisent « la pente exposée au nord ») le souvenir resurgit, et l’évocation botanique du nom « anemona nemorosa » n’est pas sans rappeler (si Michael Edwards vous met sur la voie) la deuxième promenade des Rêveries, au cours de laquelle Rousseau, sur les pentes de Ménilmontant, se plaît à donner aux plantes qui l’entourent leur nom latin, et pas seulement parce qu’il herborise en connaisseur. Michael Edwards explique en effet, dans  une de ses leçons les plus magnifiques, combien nommer les choses du monde, de toutes les manières, et surtout les plus précises, est une façon de rejouer la scène édénique, avant la Chute.

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Enfant déjà Austerlitz se délectait de la vision des écureuils, dont il guettait les sorties. A son retour, près de soixante ans plus tard, les cerisiers et les poiriers ont disparu, mais il peut, grâce au souvenir, jouir un instant encore du  «bonheur d’être ici ».

N’ayant jamais parcouru les pentes de Petrin, je ne peux, pour en préciser l’image, que me fonder sur quelques guides disponibles en français. Dans l’un de ces derniers bien des détails confirment la nature paradisiaque de l’endroit. On découvre ainsi que les jardins à l’anglaise du Palais Lebkowitz tout proche ont été aménagés par le paysagiste à qui l’on doit par ailleurs le parc de Marienbad où, aux temps heureux, le jeune Austerlitz s’est rendu en famille (p.244), et où, « fin août 1972 » (p.245) il vécut une idylle platonique avec Marie de Verneuil. On lit que ce même jardin possède le premier alpinum constitué en Bohème. On apprend enfin que le couvent des Prémontrés, au sommet de la colline, avait été, dès la fin du moyen âge, appelé « Montagne de Sion ».


Dictionnaire des lieux sebaldiens (10): le 12 de la Sporkova

11 novembre 2009

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La Prague sebaldienne ne saurait être embrassée d’un seul article. Petit parcours provisoire dans quelques hauts-lieux de la ville natale de Jacques Austerlitz.

Austerlitz, p.181

«  Et c’est ainsi qu’à peine arrivé à Prague j’ai retrouvé le lieu de ma première enfance, dont, autant que je puisse le savoir, toute trace était effacée de ma mémoire. Déjà, quand je parcourus le dédale des ruelles, que je traversai les cours des immeubles entre la Vlasska et la Nerudova, et surtout remontai pas à pas la colline en sentant sous mes pieds les pavés disjoints de la Sporkova, j’eus l’impression que j’avais autrefois emprunté ces chemins, que la mémoire me revenait non en faisant un effort de réflexion mais parce qu’à présent mes sens, qui avaient été si longtemps anesthésiés, à nouveau s’éveillaient. Je ne reconnaissais rien avec certitude mais néanmoins en maint endroit j’étais contraint de m’arrêter car mon regard était retenu par la belle grille forgée d’une fenêtre, la poignée de fer d’une sonnette ou les branches d’un petit amandier dépassant d’un mur de jardin.(…) Et puis cette fraîcheur en pénétrant dans le hall du 12 de la Sporkova, et à l’entrée la boîte de tôle encastrée dans le mur pour le compteur électrique, avec le symbole de l’éclair qui foudroie, et la fleur de mosaïque à huit pétales, gris pigeon et blanche, sur le sol moucheté en pierre reconstituée du hall, et l’odeur de calcaire humide, et l’escalier en pente douce, et les voutons de fer en forme de noisettes se répétant à intervalles réguliers sous la main courante de la rampe, autant de lettres et de signes tirés de la casses des choses oubliées, me dis-je, et j’en éprouvais une telle confusion, un mélange à la fois de bonheur et d’angoisse, que je dus plus d’une fois m’asseoir sur les marches de l’escalier silencieux et appuyer ma tête contre le mur. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

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Et d’abord l’immeuble familial. Ou plutôt le « côté de la mère », Agata, sur le « Petit côté » (Mala Strana) de la ville, si l’on veut bien admettre que la dernière adresse connue de Maximilian Austerlitz (le 5 rue des Cinq Diamants) fait du XIIIème arrondissement de Paris le « côté du père ».

prague map

Sur les conseils de l’archiviste Tereza Ambrosova, Jacques Austerlitz se rend d’emblée à la bonne adresse, parmi les quelques unes ayant abrité un Austerlitz entre 1934 et 1939.

nabokov.4Il s’épargne ainsi, en quelques lignes, les recherches d’un personnage de Nabokov qui, en quête de la dernière maîtresse de son frère, le grand écrivain Sebastian Knight, doit visiter plusieurs appartements, à Paris et Berlin. On sait que Sebald admirait beaucoup Nabokov, qu’il évoque parfois explicitement, et je ne peux m’empêcher de penser à son merveilleux roman, La Vraie vie de Sebastian Knight, le premier qu’il ait écrit en anglais, quand je lis ce passage d’Austerlitz (et inversement). Là où Nabokov se plait à balader son narrateur et son lecteur, Sebald semble avoir un malin plaisir à court-circuiter ce qui pouvait apparaître comme une passionnante enquête dans les rues de Prague.

L’autre guide, plus évident et plus explicitement désigné encore, est celui de la Recherche. Austerlitz retrouve dans la rue Sporkova les pavés disjoints qui manquent de faire trébucher Marcel, à Venise et dans la cour de l’Hôtel de Guermantes:

Proust (Large)

Le Temps retrouvé, p. 173-17 (Folio)

« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’Hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. (…)

Et presque tout de suite je la reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avaient rendue avec toutes les autres les sensations jointe ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement faits sortir, dans la série des jours oubliés. »

A première vue il semblerait que Sebald ne se soit pas contenté de mettre son héros (appelons-le ainsi) sur la bonne voie, mais lui ait aussi offert – et à lui-même, et à son lecteur qu’il imaginait sans doute lecteur de Proust – la « félicité » qu’apporte la reconnaissance d’abord involontaire et informulée (la madeleine du Côté de chez Swann), clairement identifiée ensuite (les pavés du Temps retrouvé), de deux moments de vie; cette reconnaissance qui semble arrêter le temps et faire entrer dans l’éternité.

Ce n’est pourtant pas une telle épiphanie qu’il est donné à Austerlitz de vivre, ou du moins elle est incomplète. Agata Austerlitzova n’est plus, et le récit introduit chez la nourrice Vera Rysanova, de l’autre côté du palier. Sur le seuil de l’appartement du dernier étage, à droite, ils tombent dans les bras l’un de l’autre, dans un moment magique et très « dix-neuvième siècle».

pierrot columbine

Sous le haut patronage de Balzac, dont les volumes de la Comédie humaine au grand complet occupent une étagère entière d’un salon hors du temps, sous le regard d’un Pierrot de porcelaine accompagné de « sa chère Colombine »(p.184), Vera entame en français puis en tchèque (p.186) le récit des années 1934 (naissance de Jacques)-1939 (départ de Jacques (p.218))-1941 (déportation de la mère à Terezin (p.211))-1944 (déportation à Auschwitz (p.243)). La prose sebaldienne y prend au passage une épaisseur nouvelle et toute bernhardienne, puisque dans cette histoire l’ensemble du passage est relaté par Austerlitz au narrateur un soir de décembre 1997, et couché par écrit encore un peu plus tard, par ce même narrateur. La confession a lieu en plusieurs temps: trois jours d’abord, avant le départ d’Austerlitz pour Terezin, puis une dernière journée dans la pénombre de l’appartement, qui ouvre le récit par Austerlitz de l’épisode Marienbad (244-258), avant le retour à Londres par l’Allemagne (p.242). Le salon de Vera devient de fait une véritable machine à remonter le temps perdu et à voyager, qui n’est pas sans rappeler le petit salon du dernier volume de la Recherche et sa petite bibliothèque « aristocratique ».escaliers

De l’appartement familial on apprend finalement peu de choses, même s’il est difficile de l’imaginer très différent de celui de Vera (de même qu’il est difficile de ne pas voir en elle, à l’époque même de son enfance, plus qu’une nourrice). On sait qu’il est pillé par les nazis (p.211) et que les vêtements, bijoux, oeuvres d’art rejoignent la masse des objets volés pendant la guerre et entreposés ici ou là en Europe (près des fondations de la Bibliothèque Nationale de France par exemple).

Gros,_Napoleon_at_Eylau

Deux photographies en réchappent, cachées dans l’exemplaire du Colonel Chabert (celui qui survit au désastre de la guerre et revient de parmi les morts), dont l’une fut prise un mois avant l’entrée des Allemands dans Prague. On y voit, déguisé en page blanc, le jeune Austerlitz apprêté pour le bal masqué.

Austerlitz1

Le lecteur pénètre cependant un court moment dans la demeure d’Agata et de Maximilian. Les pièces sont visitées en un rêve étrange (p.220-221), comme il arrive parfois à certains lieux sebaldiens, au cours de quelques lignes où les parents, s’exprimant dans « l’énigmatique langage des sourds-muets », passent de pièce en pièce comme des étrangers sans prêter attention à leur fils.

Comme l’immeuble de la rue des Cinq-Diamants, le « côté de la mère » reste inaccessible, donnant à ce Temps retrouvé d’après la Shoah qu’a écrit Sebald sa dimension amère et tragique.

Images:

Photogramme: l’épisode des pavés vu par Raul Ruiz, Le Temps retrouvé

Nabokov par Jean Vong

Jacques-Emile Blanche, Portrait de Marcel Proust (1892)

Antoine-Jean Gros, Napoléon à Eylau (1807)

Pour compléter:

La Sporkova d’aujourd’hui, par Andrew Goodall (Mursejlerne)


De la destruction: Stig Dagerman

19 octobre 2009

Frankfurt

Stig Dagerman, Automne allemand, p.19

« Les médecins qui parlent aux journalistes étrangers des pratiques culinaires de ces familles disent que ce qu’elles font cuire est indescriptible. En fait ce n’est pas indescriptible, pas plus que n’est indescriptible leur mode de vie en général. La viande sans nom qu’elles réussissent d’une façon ou d’une autre à se procurer et les légumes sales qu’elles ont trouvés Dieu sait où ne sont pas indescriptibles, ils sont écoeurant; mais ce qui est écoeurant n’est pas indescriptible, c’est tout simplement écoeurant. On peut réfuter de la même façon l’objection selon laquelle les souffrances endurées par les enfants dans ces bassins souterrains seraient indescriptibles. Si on le veut, il est tout à fait possible de les décrire: on peut les décrire en disant que l’homme qui se tient dans l’eau, près du poêle, abandonne tout simplement celui-ci à son triste sort, se dirige vers le lit où se trouvent les trois enfants qui toussent et leur ordonne de partir immédiatement pour l’école.

(Editions Actes Sud, traduction de Philippe Bouquet)

W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle, pp.36-37

« Selon une méthode éprouvée, ce sont d’abord toutes les fenêtres et les portes qui furent défoncées et arrachées de leur cadres à l’aide de deux tonnes de bombes explosives, puis de petites charges incendiaires mirent le feu aux greniers tandis que dans le même temps des bombes pesant jusqu’à trente livres pénétraient jusqu’aux étages inférieurs. En quelques minutes, sur quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était plus qu’une immense mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait cru possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichages entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramways fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles. »

(Actes Sud, traduction Patrick Charbonneau)

Le mercredi 21 octobre à 20h45 Arte diffusera 1946, Automne allemand , un documentaire sur le reportage que l’écrivain suédois Stig Dagerman fit à travers les ruines allemandes. Le genre du documentaire littéraire a souvent donné de belles choses (je pense à certains numéros d’Un siècle d’écrivains, malheureusement indisponibles) et à lire les critiques, le travail de Michael Gaumnitz semble être du même niveau que le chef d’oeuvre de Stan Neuman sur Klemperer.

Automne allemand

Le texte de Dagerman fut publié un an après son voyage au bout de la nuit allemande, et c’est un modèle de journalisme, qui fouille au coeur des décombres comme autant de plaies ouvertes la question de la culpabilité allemande et de la responsabilité des alliés dans le désastre que vivent les réfugiés, sans-abris qui peuplent les villes bombardées de l’ancien Troisième Reich.

Sebald évoque Stig Dagerman dans son Luftkrieg und Litteratur. Même si Automne allemand ne rend pas compte du processus de destruction à proprement parler, l’oeil de Dagerman dans les ruines encore fumantes de Hambourg, Nuremberg, Cologne, Berlin dresse l’inventaire apocalyptique que Sebald regrette de n’avoir jamais lu sous une plume allemande. On le retrouve aujourd’hui dans peu de livres d’histoire, si ce n’est sous une forme statistique désincarnée. La rapidité de la reconstruction et le miracle économique qui s’ensuivit en RFA, la mise au pas stalinienne en RDA, ont jeté un voile sur les mois terribles qui ont suivi la chute de Hitler. Mais dès 1945, bien peu sont les journalistes ou les artistes à témoigner de l’état de l’Allemagne.

Dagerman

Contrairement à beaucoup de ses collègues Dagerman pense que les notions d’indescriptibles et d’indicibles sont des paravents commodes pour qui ne veut pas savoir. La description de la souffrance relève du coup d’un devoir politique et moral. Son portrait de l’Allemagne dévoile un paysage fait de ruines de pierres et d’hommes qu’il apparaît bien illusoire de vouloir gagner à la démocratie dans ces conditions de détresse et de désespoir. Le regard circonscrit un lieu, qui devient le décor de scènes exemplaires, édifiantes: un quartier rasé de Hambourg, un wagon rempli de réfugiés renvoyés à Essen, le métro de Berlin, l’estrade du bateleur social-démocrate Schumacher à Munich, une Spruchkammer où se déroulent les procès de dénazification, une gare où les trains passent, tous plus bondés les uns que les autres. Des personnages émergent, sans parvenir à s’extraire de la foule désoeuvrée et sans perdre totalement leur anonymat: une femme et ses sacs de pomme-de-terre, un jeune homme qui rêve de prendre le bateau à Hambourg, des Müller, Sinne et autre Bauer, qui tentent de minimiser leur engagement nazi devant le tribunal. En humaniste Dagerman se fait lui-même procureur d’une occupation alliée davantage préoccupée de géopolitique que de justice, aussi complaisante envers bon nombre d’anciens nazis qu’elle est sévère et implacable à l’égard des petites gens. En socialiste (et en sociologue) il ne se laisse pas berner par les formules vagues d’une bourgeoisie pétrie de contradiction, qui veut faire croire, puisque les bombes n’ont pas de préjugés sociaux, à la fiction d’une « société sans classe », et tente de se persuader que sa souffrance présente et passée fait d’elle un modèle de résistance et de pureté.

La description du bombardement de Hambourg par Sebald est un texte étrange à plus d’un titre, qui fait résonner le travail de Dagerman au-delà de la simple confrontation de l’avant et de l’après, de la cause et de la conséquence.  L’auteur l’a inséré dans une conférence sur la guerre aérienne et la littérature prononcée à l’université de Zurich en 1997, qui a soulevé une polémique importante en Allemagne. Le texte, qui a été remanié pour sa publication, joue sur les deux registres universitaire et littéraire, comme beaucoup de ses essais publiés depuis la fin des années 80 (on pourra lire en particulier ses Séjours à la campagne comme illustration merveilleuse de ce style hybride).

Grand incendie

Après avoir dénoncé l’absence de travail littéraire sur la question des bombardements aériens dont ont été victimes les villes allemandes, il semble écrire cette terrible description comme une contribution au genre ancestral de la peinture des « malheur des temps » et comme un défi aux écrivains allemands des générations précédentes, dont il ne sauve in-extermis que Böll, Kluge, Enzensberger. Partant comme souvent de données historiques précises qui posent le cadre de l’opération Gommorah du 28 juillet 1943, la prose se gonfle rapidement d’éléments fantastiques avant de dresser sur une page accablée le bilan effroyable du bombardement.

Le thème n’est pas nouveau chez Sebald, dont la thèse de doctorat portait sur le « Mythe de la destruction chez Alfred Döblin ». Ces lignes constituent un nouvel essai, comme la reprise démesurée d’un article publié en 1982 (« Entre histoire et histoire naturelle. Sur la description littéraire de la destruction ») et surtout d’un autre passage consacré à la guerre aérienne dans les Anneaux de Saturne (p.53-54), dans lequel un jardinier, William Hazel, évoque les escadres de bombardiers qui traversaient le ciel de son enfance à Somerleyton. On peut aussi le lire  comme un hommage à « l’ange de l’histoire » de Benjamin qu’une « tempête (…) pousse irrémédiablement vers l’avenir à laquelle il tourne le dos, tandis que le monceau de ruine devant lui s’élève jusqu’au ciel ». C’est surtout un refus de l' »indescriptible » qui passe cette fois-ci par l’imagination. Sebald ne peut, comme Dagerman, se fonder sur sa propre expérience mais cela ne l’empêche pas de faire entrer le lecteur dans la ville en feu.  Il prévient pourtant: « tirer des ruines d’un monde anéanti des effets esthétiques ou pseudo-esthétiques est une démarche qui fait perdre toute légitimité à la littérature ». Et de condamner les tentatives de Kasack et de Nossack dont il accuse la belle langue abstraite d’occulter la réalité de la destruction. On peut cependant juger son propre texte ambigu. N’atteint-il pas une forme de beauté morbide? Cet équilibre dans la démesure, ce lyrisme maîtrisé dans l’évocation de l’incendie ne provoquent-ils pas chez le lecteur une délectation que l’auteur jugerait coupable? La fascination qu’il provoque interroge en tout cas notre attraction pour le récit des catastrophes.

Le reproche a toujours été fait à ceux qui ont pris la violence comme objet d’étude, et il est inévitable quand il s’agit d’un travail littéraire, qui doit en plus résoudre la question esthétique. L’historien Stéphane Audoin-Rouzeau en a d’ailleurs fait un des thèmes de réflexion principaux de son livre Combattre, paru cette année. Je partage plutôt ses conclusions, qui rejoignent par d’autres chemins celles de Dagerman et de Sebald. C’est moins d’un excès que d’un manque que souffre l’histoire de la violence au 20ème siècle, comme en témoignent la rareté des analyses des faits de violence par les sociologues (Elias, qui s’est fait connaître pour sa Civilisation des moeurs), historiens (Bloch), anthropologues (Evans-Pritchard) qui avaient pourtant vécu la guerre en première ligne.

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Stig Dagerman a quant à lui passé la guerre à l’abri de la neutralité que la Suède avait maintenue, mais n’a cessé de dénoncer la fascination que les nazis exerçaient dans son pays. Il a épousé sa première femme, fille de réfugié allemand, pour lui donner la nationalité suédoise. Comme bien d’autres écrivains qui ont traversé avec lucidité les années de tourmente qu’a connu l’Europe, il n’a jamais pu se débarrasser d’une mélancolie profonde qui pouvait donner le meilleur, comme cet Automne magistral, et le pire, son suicide, en 1954, alors qu’il venait d’avoir 31 ans.

Notes:

On trouvera dans l’ouvrage de Muriel Pic, W.G. Sebald-L’image papillon une analyse stimulante du livre de Sebald et de la polémique qu’il a suscitée. Je lui emprunte ici beaucoup. On y retrouve des conclusions que Didi-Huberman a tirées au sujet de Brecht. Dans le chapitre consacré à De la destruction (p.71-98) Sebald apparait en effet comme un auteur qui « prend position » face à l’histoire en donnant à voir, « les yeux écarquillés », l’ampleur de la destruction. Les ruines et les descriptions de cataclysmes apparaissent comme des memento mori, des allégories qui ont pour but de réveiller la mémoire et de fixer le regard sur ce que les hommes cherchent à refouler. Muriel Pic fait en outre une lecture intéressante des omissions de Sebald, que lui ont reproché des commentateurs allemands. S’il n’évoque pas H. G. Adler, on peut en effet penser que cela résulte moins d’un oubli que d’une volonté de mettre en scène les propres lacunes de sa mémoire d’Allemand né en 1944 et élevé dans l’Allemagne amnésique du miracle économique.

Le premier montage est celui de Sebald dans De la destruction. Le tableau représente le Grand Incendie de Londres de 1666. Il a été peint par l’artiste hollandais Lieve Verschuier. La dernière image est un photogramme d’un des derniers plans d’Allemagne année zéro de Roberto Rossellini.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (9): Prague

1 octobre 2009

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W.G. Sebald, Austerlitz, p.206

« Bientôt, la liste de plus en plus longue des restrictions – j’entends encore Vera me dire, dit Austerlitz, qu’il était interdit de marcher sur les trottoirs côté parc, d’entrer dans une blanchisserie ou une teinturerie, ou encore utiliser un téléphone public – ne tarda pas à mener Agata au bord du désespoir. Je la revois tourner en rond dans la pièce, dit Vera, je la vois se frapper le front de la paume de sa main et s’écrier en scandant les syllabes: Je-ne-com-prends-pas! Je-ne-com-prends pas, je-n’ar-ri-ve-rai-ja-mais-à-com-pren-dre! » (traduction Patrick Charbonneau)

Victor Klemperer, Mes soldats de papiers, Journal 1933-1941, année 1940, p.516-517

« 6 juillet, samedi

Nouvelle interdiction pour les Juifs: cette fois de pénétrer dans le Grosser Garten et autres parcs. Grand émoi dans la Judenhaus. »

Victor Klemperer, Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1941-1945, p.104

« 2 juin 1942

Nouvelles ordonnances in judaeos. Le garrot se resserre de plus en plus, ils inventent constamment de nouvelles mesures pour nous briser lentement. Qu’est-ce qu’il y a pu en avoir ces dernières années, des grandes et des petites! Et le petit coup d’épingle fait parfois beaucoup plus mal que le grand coup de massue. J’énumère ces ordonnances:

1) Obligation de rester chez soi après huit ou neuf heures du soir. Contrôle!

2) Chassés de notre propre maison

3) Interdiction d’écouter la radio, interdiction d’utiliser le téléphone.

4) Interdiction d’aller au théâtre, au cinéma, au concert, au musée.

5) Interdiction de s’abonner à des journaux ou d’en acheter.

6) Interdiction d’utiliser tout moyen de transport; en trois phases: a) autobus interdits, seule la plate-forme avant du tramway autorisée; b) interdiction de tout déplacement, excepté pour aller au travail; c) obligation d’aller au travail à pied pour autant qu’on habite pas à plus de 7 km du lieu de travail ou qu’on ne soit pas malade (…)

13) Obligation de remettre aux autorités: les machines à écrire,

14) les fourures et les couvertures en laine,

(…)

16) les chaises longues

17) les chiens, les chats, les oiseaux,

(…)

18) Interdiction de quitter la banlieue de Dresde

19) de pénétrer dans la gare

20) de passer sur la rive des ministères et dans les jardins publics,

21) interdiction d’emprunter la pelouse municipale et les rues adjacentes du Grosser Garten (Parkstrasse et Lennéstrasse, Karcherallee). Ce dernier durcissement depuis hier seulement. Interdiction également de pénétrer dans les halles depuis avant-hier

22)Depuis le 19 septembre: étoile juive

(…)

31) Restriction des achats à une heure (de quinze à seize heures, le samedi de douze à treize heures).

Voilà, je crois que c’est tout. » (traduction par Ghislain Riccardi, et par Michèle Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur)

Dans l’esprit convalescent de Jacques Austerlitz, Prague est d’abord le nom d’un de ces bateaux qui, tels des arches modernes, ont sauvé des milliers d’enfants menacés par le nazisme en les mettant à l’abri du côté anglais de la Mer du Nord. Entendus par hasard au printemps 1993, à Londres, dans une librairie proche du British Museum, le mot et l’histoire mènent bientôt Austerlitz en Tchécoslovaquie, mais ce n’est qu’à la fin de l’année 1997, « un soir d’hiver finissant », dans sa maison de l’Alderney Street, qu’il entame la partie pragoise de son récit autobiographique, lui-même retranscrit plus tard encore par le narrateur. Au cours de ce voyage Austerlitz apprend, de la bouche de son ancienne nourrice Vera Rysanova, comment la capitale tchèque a été mise en coupe réglée dès l’entrée des troupes nazies un matin neigeux de mars 1939.

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A partir de ce jour fatal la Prague de la famille Austerlitz ressemble à la Dresde de Victor Klemperer: une ville dont les espaces de vie rétrécissent de jour en jour sous le coup des décisions bureaucratiques insensées dont la longue litanie montre le chemin des camps d’extermination.

Ce que disent très bien Klemperer et Sebald, chacun à leur manière, c’est que ce chemin fut d’abord pavé de décisions absurdes, de grotesques humiliations quotidiennes, d’interdits ridicules et de confiscations mesquines dont l’accumulation défiait l’entendement et glaçait le sang beaucoup plus sûrement que de grands et spectaculaires décrets.

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A cette litanie infernale Sebald en oppose une autre dans son récit. De l’aéroport de Ruzine à une petite chambre d’un hôtel de l’île de Kampa où il contemple à la fenêtre « les eaux brunâtres et nonchalantes de la Vlatva » (p.178), en passant par les archives d’Etat de la Karmelitska, Jacques Austerlitz retrouve bientôt l’immeuble du 12 de la Sporkova où il a passé son enfance. Guidé par le récit de Vera, dans une prose bernhardienne où les « dit Vera, dit Austerlitz» s’enchâssent pour fonder l’édifice du souvenir, Jacques parcourt sur le « Petit Côté » de Prague, les lieux oubliés d’avant la grande catastrophe:

Austerlitz, p.189

« au cours de nos promenades nous n’allions jamais guère plus loin que le verger du séminaire, les jardins de Khotek et autres espaces verts de la Mala Strana. Parfois seulement, en été, avec la petite voiture d’enfant à laquelle était accroché, je me le rappelais peut-être, un petit moulin à vent de toutes les couleurs, nous entreprenions des excursions un peu plus longues, allant jusqu’à l’île Sofia, l’école de natation sur les bords de la Vlatva ou la terrasse panoramique du Petrin, où pendant une heure et plus nous regardions la ville étalée sous nos yeux, avec ses nombreuses tours dont je savais tous les noms, comme je savais le nom des sept ponts qui enjambent le fleuve scintillant de lumière. »

Le parcours mémoriel se poursuit au Théâtre des Trois-Ordres où Jacques, enfant, a pu assister, fasciné, à la générale des Contes d’Hoffmann (p.192) dans lesquels à joué sa mère. On passe aussi chez la tante Otylie (p.191), « dans le magasin de gants qu’elle tenait déjà avant la Grande Guerre sur la Serikova et où régnait, comme dans un sanctuaire ou un temple, une atmosphère feutrée excluant toute pensée profane ». La peinture de ces instants de bonheur figés dans une Prague maternelle et protectrice, provoque chez Vera la même réminiscence que celle qui avait frappé Austerlitz quelques années plus tôt dans la Liverpool Street Station.

Austerlitz, p.190

« Quand le souvenir vous remonte, on croirait par moments voir le passé comme au travers d’un bloc de cristal ».

Dans sa mémoire, sélective comme toutes les mémoires, le bonheur lumineux de ces moments contraste plus loin avec la douleur du départ qui brouille le souvenir et empêche toute mise en mot:

p.207

« Je n’ai plus en moi qu’une image indistincte, pour ainsi dire ternie, de nos adieux dans la gare Wilson ».

Semblable en cela à sa vieille amie, Agata, la mère de Jacques, n’a que sa décence ordinaire à opposer au viol quotidien de la langue civilisée:

Austerlitz, p.211

« Et je me rappelle, dit Vera, qu’un jour elle m’a montré, dans un de ces décrets édictés par la puissance d’occupation, un paragraphe où il était dit qu’en cas d’infraction le Juif susdit aussi bien que l’acquéreur s’exposaient aux sanctions les plus sévères de la part de la police d’Etat. Le Juif susdit! S’était exclamée Agata, puis elle avait ajouté: ces gens ont une façon d’écrire, il y a de quoi tourner de l’oeil ».

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Elle n’a pas les armes du linguiste philologue qu’est Klemperer, qui sait identifier le mal tout tout en sachant que le combat est inégal. Sans doute il y a « de quoi tourner de l’oeil », mais il faut pourtant regarder la machine nazie en face et rendre compte du moindre détail  :

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Je veux témoigner jusqu’au bout, p.58

« LTI: la langue est un révélateur. Il arrive que l’on veuille dissimuler la vérité derrière un flot de paroles. Mais la langue ne ment pas. Il arrive que l’on veuille dire la vérité. Mais la langue est plus vraie que celui qui la parle. Contre la vérité de la langue, il n’y a pas de remède. Les médecins qui font de la recherche peuvent lutter contre une maladie sitôt qu’ils en ont reconnu la nature. Les philologues et les poètes reconnaissent la nature de la langue, mais ils ne peuvent empêcher la langue de dire la vérité. »

Prague et Dresde sont des champs de bataille où Sebald et Klemperer combattent la Lingua Tertii Imperii, l’un à distance des années et de son exil anglais, l’autre au cœur des ténèbres, retranché dans sa Judenhaus cernée. Leurs armes de résistants: la beauté formelle de la prose, la rigueur de l’analyse. Face à la disparition de la langue dans la langue totalitaire, la littérature, la mémoire et la science restent de dérisoires mais irremplaçables « soldats de papier ».

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Note:

Tous les photogrammes sont tirés du superbe documentaire de Stan Neumann, La langue ne ment pas, qui parvient de manière miraculeuse à mettre en images et en sons le Journal de Klemperer. A ma connaissance il n’a pas été commercialisé depuis sa diffusion sur Arte en 2004.