Sunday 2 September 1666

2 septembre 2009

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Samuel Pepys, Journal, T2, p.498

 » (…) M’étant arrêté et ayant vu, en l’espace d’une heure, l’incendie faire rage de toutes parts et observé que personne ne tentait de l’éteindre, chacun ne se souciant que de sauver ses propres biens en abandonnant le reste aux flammes, j’observai en outre que l’incendie s’étendait maintenant jusqu’au Steelyard et qu’un vent très puissant propageait les flammes dans la ville, tout matériau s’avérant combustible après une aussi longue sécheresse, et jusqu’à la pierre des églises, comme ce fut le cas pour le malheureux clocher (à l’ombre duquel vivait la jolie Mrs **** qui était au nombre des ouailles de mon ancien condisciple Elborough) lequel s’enflamma par le haut et se consuma avant de s’effondrer. » (traduction Alain Morvan et François Piquet)

W.G. Sebald, Vertiges, p. 231-232

« A l’ouest, l’horizon s’éteignait. Les ombres du crépuscule envahissaient les champs et les halliers. Je feuilletai l’édition sur papier bible – Everyman’s Library 1913 – du Journal de Samuel Pepys que je venais d’acquérir l’après-midi. Je lus au hasard un passage par-ci, un passage par là, des milles cinq cents pages de ces relations intimes couvrant dix années, jusqu’à ce que le sommeil me gagne et que je me mette à déchiffrer les mêmes lignes sans pouvoir les comprendre… Puis j’ai traversé en songe une contrée montagneuse. (…) Des paroles résonnaient dans le vide, portées par un écho sur le point de s’éteindre – bribes d’un témoignage sur le grand incendie de Londres. Je le voyais prendre ampleur. Non point feu clair mais brasier mauvais, horrible et sanglant, chassé par le vent sur la ville. Pigeons morts par centaines, plumes roussies par les flammes, sur le noir pavé. » (traduction Patrick Charbonneau)

Un site fascinant nous donne chaque jour à lire l’entrée correspondante du Journal qu’a tenu Samuel Pepys entre 1660 et 1669. J’arrive un peu tard… Nous en sommes à l’année 1666, celle du Grand Incendie. Le 2 septembre le feu commençait à ravager la capitale, et Pepys, amateur éclairé de bonne chère et de belles femmes (à propos, le **** remplace pudiquement une certaine Mrs Horsley) autant qu’observateur attentif de sa ville, rédigeait l’entrée la plus longue (1800 mots, nous dit la préface de l’édition française) des plus de trois mille pages sténographiées qui constituaient le manuscrit d’origine. La catastrophe, aujourd’hui comme hier, stimule la plume de l’observateur (1).

The Diary of Samuel Pepys est aussi une immense encyclopédie (2) qui permet de retrouver l’allusion a tel fait, tel personnage, tel lieu dans cette somme foisonnante. Vous saurez tout sur tout du monde de Pepys : du « cock fighting » aux « taverns » adorées (115 répertoriées!), en passant par le comte de Sandwich, Lord Montagu, protecteur de Pepys (« My Lord »), dont la mort, au cours de la bataille de Sole Bay (1672) qui opposa la Royal Navy à la flotte hollandaise, est évoquée par Sebald dans un autre de ses récits :

Les Anneaux de Saturne, p.97-98:

« Près de la moitié de l’équipage fort d’un millier d’hommes périt sur le seul Royal James incendié par un bateau-feu. On n’a guère plus de précisions sur le naufrage de ce trois-mâts. Différents témoins oculaires affirment avoir vu gesticuler désespérément sur le pont arrière en flammes le comte de Sandwich, commandant de la flotte anglaise, aisément reconnaissable à son embonpoint puisqu’il pesait près de trois quintaux. Une chose est certaine, c’est que son cadavre balonné fut rejeté quelques semaines plus tard sur le rivage, non lon de Harwich. Les coutures de son uniforme avaient craqué, les boutonnières étaient déchirées mais l’ordre de la Jarretière brillait encore de tout son éclat. » (traduction de Bernard Kreiss)

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La mise en page est sobre et efficace. La température du jour est indiquée et les discussions animées par les érudits les plus sérieux. L’ensemble du projet a Phyl Giford pour maître d’oeuvre.

C’est précis, carré, complètement inutile et pourtant essentiel.

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Sebald, l’Archéologue de la mémoire, p.96-97:

« Le jour même où je finissais de rédiger ces pages, j’ai trouvé dans le journal que je lisais, je crois que c’était le Times, tous les renseignements dont j’avais besoin. Vous savez, la liste des événements qui s’étaient produits un certain jour, il y a de cela trente ans ou deux cent vingt ans. Et tous s’inséraient parfaitement dans le texte, comme si, en écrivant, j’avais cherché à atteindre ce point précis. (…) » (entretien avec Joseph Cuomo, dans ce recueil édité par Lynne Sharon Schwartz, traduit par Patrick Charbonneau et Delphine Chartier)

Notes:

(1) Un essai dense, appuyé sur des études de cas (dont un sur les récits de la peste), a paru sur ce genre en soi et ce que l’historien peut en faire: Christian Jouaud, Dinah Ribard, Nicolas Shapira, Histoire, littérature, témoigage. Écrire les malheurs du temps, Folio Histoire

(2) L’édition française, en deux volumes chez Bouquins, est elle aussi d’une exceptionnelle qualité : une préface en forme de véritable essai, des tableaux chronologiques, un index plus que fourni, des notes nombreuses mais discrètes et précises.

Images: Dans l’ordre: D’après Philippe de Loutherbourg, Le Grand Incendie de Londres. Bataille de Sole Bay (1672) peinte par Van de Velde (à gauche) et par Storck.

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Dictionnaire des lieux sebaldiens (7): McDonald’s

3 août 2009

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Austerlitz, p.137

« Une fois que nous fûmes arrivés à Liverpool Street Station, où il attendit avec moi le départ de mon train dans le restaurant McDonald’s, il reprit enfin le fil de son histoire, après une remarque incidente sur l’éclairage de l’endroit, trop cru pour laisser planer le soupçon d’une ombre: la seconde d’effroi à l’instant du flash, dit-il, était ici pérennisée et il n’y avait plus d’espace ni pour le jour ni pour la nuit. »

Les Anneaux de Saturne, p.102

« J’ai passé une bonne heure à flâner dans ce quartier plus ou moins extraterritorial. Dans les ruelles latérales, des planches étaient clouées sur la plupart des fenêtres et les murs de briques couverts de suie s’ornaient de slogans tels que Help de regenwouden redden et Welcome to the Royal Dutch Graveyard. Je n’étais plus d’humeur à entrer dans un café pour me restaurer. Au MacDonald où, planté sous la lumière crue du comptoir, je me suis senti comme un malfaiteur recherché depuis des lustres par toutes les polices du monde, je m’offris un paquet de chips que je grignotais en m’en retournant à l’hôtel. » (traductions Patrick Charbonneau)

La lumière des néons suspend le temps et l’espace. Identique en tout lieu, non-lieu par excellence, le Macdonald’s porte à son apogée le sentiment d’être nulle part et partout, jours et nuits confondus, phénomène qui avait déjà tant surpris les hommes de la fin du 19ème siècle, au moment où l’éclairage électrique s’est imposé à grande échelle (1).

Chronologiquement, c’est d’abord dans les Anneaux de Saturne, en août 1991 – un an « très exactement » (p.100) avant d’entamer son tour dans le Suffolk – que le narrateur pénètre par hasard dans un de ces restaurants. Il se trouve alors en Hollande, au soir de son arrivée à La Haye, mais l’épisode est remémoré depuis la Gunhill de Southwold, du côté anglais de l’« Océan allemand ». Ses premiers pas hors de l’hôtel sont pour le moins erratiques mais, aussi étranges et labyrinthiques qu’elles paraissent au premier abord, les rues et ruelles qu’il emprunte restent localisables et identifiables. Un « minaret (…) dans l’azur hollandais vespéral » (p.102) lui (nous) dit qu’il traverse un morceau d’orient en occident, un de ces quartiers relégués de grande métropole européenne, né, ici comme ailleurs, des mouvements migratoires mis en branle par la modernité industrielle. Le narrateur sebaldien, éminemment moderne lui aussi, n’y est en fait jamais totalement perdu (2). Il sait où il est.

Le McDonald’s offre une forme d’« extraterritorialité » plus extrême. Le personnage y est en effet confronté à ce que Marc Augé appelle la « surmodernité » dans ce qu’elle a de plus standardisée et impersonnelle. La délocalisation engendrée par les non-lieux – autoroutes, aéroports, supermarchés, chaînes mondialisées de restauration rapide, etc. – est d’une toute autre nature que celle que provoquent des rues étrangères. Les hommes sont réduits à l’état de clients, accueillis pour un temps limité et contractualisé, en un lieu qui ne leur offre qu’une « identité provisoire », ce qui les condamne, paradoxalement, à l’anonymat (3).

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Le McDonald’s décuple donc la sensation d’égarement et fait naître un sentiment de culpabilité vague, d’angoisse à l’idée de perdre une identité toujours à prouver: impression typiquement sebaldienne d’inquiétante étrangeté que l’on retrouve, en particulier, dans la deuxième partie de Vertiges, All’Estero.

Cet épisode liminaire est de mauvais augure. Le Voyage en Hollande, sur les pas de Diderot et sur les traces de la Leçon d’anatomie du Dr Nicolaas Tupp peinte par Rembrandt, est bien, dès le premier jour, une déception, comme le souligne Martine Carré dans un bel essai paru en 2008 (4). Non que le texte de l’écrivain-philosophe l’ait trahi, mais parce que le narrateur-enquêteur a failli, s’est égaré.

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Le même inconfort accompagne la narration par Austerlitz des derniers moments de la vie de son ami Gerald Fitzpatrick, qui clôt la partie galloise de l’autobiographie, entamée la veille au Great Eastern Hotel. En cette fin de journée pluvieuse du 24 décembre 1996, les deux personnages reviennent de leur promenade à l’observatoire de Greenwich, et attendent, réfugiés dans le fast-food, le train du narrateur.

Comme deux papillons tout ensemble attirés et effrayés par les lumières crues, ils se figent un moment que la prose dilate (5). Suspension, entre-deux, qui laissent la place au récit. Cette deuxième visite au McDonald’s est plus productive que la première, mais c’est tout le quartier de la Liverpool Street Station qui rayonne d’une aura dont la suite du texte précise peu à peu l’origine .

Notes:

(1) Stephen Kern, The Culture of Time and Space  (1880-1918), p.29: « One of the many consequences of this versatile, cheap and reliable form of illumination was a blurring of the division of day and night ».

(2) John Zilkosky a montré dans un des premiers recueils d’articles consacrés à Sebald que la désorientation n’était jamais complète dans son oeuvre, qu’elle était toujours provisoire, et que les hasards mettaient souvent le narrateur sur des routes déjà fréquentées, par lui ou d’autres. Les tentatives pour se perdre, comparées aux aspirations romantiques ou, dans un registre différent, post-modernes, sont toujours vouées à l’échec.  Les non-lieux comme le McDonald’s mettent un instant ce modèle à l’épreuve, mais n’infirment pas les conclusions de Zilkosky. Sebald reste un moderne dans un monde « surmoderne ». cf John Zilkosky, « Sebald’s Uncanny travels », in J. J. Long et Anne Whitehead, WG Sebald, A Critical Companion, UWP, 2004

(3) Non-lieux, paru au Seuil en 1992, notamment p.126-127 .

(4) Martine Carré, WG Sebald, le retour de l’auteur, PUL, 2008, p.112-113

(5) Muriel Pic insiste beaucoup sur ce motif du papillon, sur cette alternance de mobilité et de fixité, et sur la fusion du chasseur et de la proie dans son essai L’image papillon, paru aux presses du réel (juin 2009).

Photo: Martin Parr, série « Common sense ». L’oeil en la matière.


Au large

15 juillet 2009

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Jacques Roubaud, Le Grand Incendie de Londres, p.137-138

« Je nage une brasse de promenade, la tête hors de l’eau, une brasse calme, longue (je parcours à peu près ma longueur), pas rapide, pratiquement sans fatigue. Nageant, je peux voir devant moi, sous moi, les environs de la surface, comme dans une marche face à un vent tiède, sans violence.

Je pars vers l’horizon, vers sa distance, tout droit, loin du bord, vers l’angle de mer et de ciel, étroit, qui marque le bout de la vue. Je ne traverse pas d’un rocher à un autre dans une crique, je ne clapote pas parallèlement au rivage. Je vais vers le loin (parfois très loin), ensuite je me retourne, pour revenir.(…)

Au plus loin de mon parcours, je m’arrête. Je m’arrête un long moment, pas allongé dans l’eau (je ne m’intéresse pas au ciel) mais debout en elle, tourné vers le rivage, vers la terre assez lointaine, puisque je nage volontiers à un, deux, trois kilomètres même du bord; je la regarde, avec ses rochers, ses collines, ses arbres, ses maisons; j’entends la rumeur de la terre, comme jamais on ne peut l’entendre ailleurs qu’en la mer, à de telles distances, dans le murmure proche et distinct de la mer paisible, debout en elle, la tête seule hors de l’eau. Il n’y a personne; l’air lumineux chuchote, à double voix, de terre et eau. De tels moments, peut-être, donnent le sens de ma nage.

Il y a risque, je le sais. Je ne suis pas imprudent (je ne nage pas trop longtemps, ni par mauvais temps, ni dans des endroits remuants, comme entre les îles d’Hyères), mais bien sûr quand on est loin, et seul, à de telles distances, il y a risque. Cependant le risque (peut-être seulement imaginaire) majeur est autre; de partir trop loin, délibérément, de céder à la tentation de ne pas revenir. Sous mes pieds, je regarde l’épaisseur longtemps transparente, la masse familière de la Méditerranée qui me porte, m’accueille, me reçoit. Je pense à la scène finale de Martin Eden, la seule vision du suicide qui m’ait jamais troublé, attiré, séduit. »

W. G. Sebald, Campo Santo, p.23-24

« J’ai regardé les hirondelles de rivage, étonnamment nombreuses qui tournoyaient tout en haut des falaises couleur de feu, voguaient du côté ensoleillé jusque dans l’ombre, puis jaillissaient comme des flèches de l’ombre à la lumière, et moi aussi, au cours de cet après-midi rempli pour moi d’un sentiment de libération qui me paraissait n’avoir aucune limite, je suis parti en nageant vers le large, avec une prodigieuse légèreté, très loin, si loin même qu’il m’a semblé que je pourrais tout simplement me laisser dériver, jusqu’au soir et jusque dans la nuit. » (traduction Patrick Charbonneau)

Deux promenades en mer pour conjurer la fuite du temps, au risque de se perdre. Chez le premier, la nage s’inscrit dans une reconstruction, un « portrait » de soi (marcheur, nageur, compteur, liseur, solitaire) en « artiste absent », à qui la mort a arraché l’aimée. Chez le second elle a un moment l’allure d’une douce mais suicidaire pulsion, avant que l' »étrange instinct qui vous rattache à la vie » ne ramène finalement le narrateur sur la plage, pour monter au cimetière de Piana et rendre une visite plus féconde aux disparus.

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Ces brasses inquiètes de deux marcheurs en prélude à quelques semaines qui s’annoncent plus sereines et plus heureuses, mais me tiendront loin de Norwich.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (6): La Gare d’Anvers

9 juillet 2009

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Austerlitz, p.11-12

« Au fil des ans, les images que j’ai conservées de ce monde à l’envers se sont mélangées à celles de la salle des pas perdus de la Centraal Station anversoise; et aujourd’hui, dès que j’essaie de me représenter cette salle d’attente, je vois le Nocturama, et, quand je pense au Nocturama, j’ai à l’esprit la salle d’attente, vraisemblablement parce que cet après-midi-là, au sortir du parc animalier, je suis entré directement dans la gare ou plutôt je suis d’abord resté un moment sur la place devant la gare, les yeux levés vers la façade de ce bâtiment fantastique que le matin, à mon arrivée, je n’avais fait qu’entrevoir. Maintenant je me rendais compte que la fonction de cet édifice construit sous les auspices de Léopold II était loin d’être purement utilitaire; je restai en arrêt devant le négrillon érugineux qui, avec son dromadaire, se dresse seul depuis un siècle dans le ciel des Flandres, tout là-haut, à gauche, au sommet d’une poivrière, comme en rappel de l’Afrique, de sa faune et de ses indigènes. »

C’est dans la salle d’attente de la Centraal Station d’Anvers qu’a lieu la rencontre entre le narrateur et Jacques Austerlitz, au début de l’été 1967. Meeting point, point de départ:  elle introduit les personnages, tous deux en terre étrangère, ainsi que le motif de la gare, un des leitmotivs essentiels du livre, qui se décline plus loin à Lucerne (p.17), Prague (p.258), Paris (Gare du Nord (p.300), Gare d’Austerlitz (p.341-343)), et bien sûr Londres où la « ladies’ waiting room » de la Liverpool Street Station est le cadre d’un autre moment fondateur du roman (p.163-165).

Elle introduit aussi à une herméneutique et à une épistémologie, au seuil d’un texte qui raconte la conquête d’un savoir: Jacques Austerlitz y met en œuvre sa connaissance de l’architecture de l’ère industrielle, dans la grande tradition positiviste de l’accumulation érudite des faits historiques méthodiquement identifiés et attestés.

Le déchiffrement des « cartouches de pierre » (p.19), par exemple, rappelle la manière dont Émile Mâle « lisait » la cathédrale gothique comme une bible pour Illettrés:

« gerbe de blé »

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« marteaux croisés »

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La ruche: « le principe de l’accumulation du capital »

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« Les divinités du XIXème siècle – les mines, l’industrie, les transports, le commerce et le capital » dans ce « Panthéon » à la gloire de la Belgique industrielle.

Pourtant, déjà, la démarche intellectuelle d’Austerlitz y prend une orientation plus audacieuse, labyrinthique, structurale, qui cherche à rapprocher des bâtiments éloignés dans l’espace et dans leurs fonctions, mais qui ont un « air de famille » :

« l’impératif d’ordonnance et la tendance au monumental à l’oeuvre dans les cours de justice et les établissements pénitentiaires, les bourses et les gares, mais aussi les cités ouvrières construites sur le plan orthogonal » (p.43).

On est plus proche alors d’Erwin Panofsky, qui ne voyait pas seulement dans les oeuvres artistiques et architecturales des traductions de textes, mais des « formes symboliques », reflets d’une manière de voir le monde propre à une époque (1).

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La gare d’Anvers est ainsi comme dédoublée de multiples manières par le texte: confondue avec le Nocturama tout proche, à la fois contenant (d’une scène de rencontre) et contenu (d’un savoir), lieu du départ et d’arrivée des voyageurs, mais aussi du récit qui, à peine entamé, y parait menacé d’achèvement précoce. Comme le souligne en effet Richard Bales dans un article que j’ai déjà cité (2), la gare d’Anvers est « productrice d’une mémoire culturelle plus que douteuse », celle de l’exploitation effrénée des richesses et des hommes, du goût de la démesure, que rappelle le « négrillon érugineux » qui partage le ciel avec le dôme. En tant que telle elle est selon lui « peu propice au lancement d’un récit profitable ».

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Dédoublée, elle l’est aussi par la « rénovation lourde » qui a suivi son classement en 1975 comme monument historique, comme me l’apprend le numéro de juin 2009 du mensuel Traits urbains. Aujourd’hui en effet le train n’entre plus par un « sombre viaduc flanqué de deux tourelles » (p.9) mais – comme je l’ai aussi appris, après l’avoir expérimenté, en feuilletant récemment cette revue qu’on ne trouve guère que dans la petite librairie du Pavillon de l’Arsenal, où je me trouvais il y a peu pour tout autre chose – pénètre par un tunnel long de 3,8 km creusé sous le sol, tandis que le voyageur, protégé par la longue verrière (nef?) d’origine, est lentement remonté par des escalators au niveau des galeries commerciales et des guichets.

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Ce n’est qu’après avoir traversé une façade qui peut apparaitre comme un jubé qu’il est introduit dans la fameuse salle des pas perdus inaugurée en 1905. Cette dernière apparait donc à la fois reléguée au rang de survivance touristique quelque peu baroque, et élevée à la dimension d’un sanctuaire mystérieux (3), comme le chœur de la cathédrale (ou le naos d’un temple antique) qu’avait élevée l’architecte Delacenserie pour célébrer l’empire de Leopold II, et dont l’horloge serait la divinité supérieure et inquiétante (4).

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Austerlitz, p.15

« Pendant les pauses de notre discussion, nous prenions l’un et l’autre la mesure du temps infini que mettait à s’écouler une seule minute, et nous étions chaque fois effrayés, bien que ce ne fût pas une surprise, par la saccade de cette aiguille pareille au glaive de la justice, qui arrachait à l’avenir la soixantième partie d’une heure puis tremblait encore une fraction de seconde, lourde d’une menace qui nous glaçait les sangs. »

Ainsi la description que fait Sebald de la Centraal Station rappelle le caractère ambivalent de toute gare, et l’on songe à Proust:

A l’ombre des Jeunes filles en fleurs, p.214 (Folio)

« Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d’où l’on part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques, car si le miracle s’y accomplit grâce auquel les pays qui n’avaient pas encore d’existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer, au sortir de la salle d’attente, à retrouver tout à l’heure la chambre familière où l’on était il y a un instant encore ».


Notes:

(1) Dans Architecture gothique et pensée scolastique, la cathédrale gothique était ainsi interprétée par Erwin Panofsky comme le pendant architectural de la pensée scolastique, à l’oeuvre chez Thomas d’Aquin notamment, et pas uniquement comme une mise en forme de la Bible.

(2) Richard Bales, « ‘L’édifice immense du souvenir’, Mémoire et écriture chez Proust et Sebald », Recherches germaniques, Hors-série N°2, 2005, p.132

(3) Un érudit local me signale d’ailleurs que cette salle d’attente est encore, parfois, le théâtre de manifestations étranges, dont on a bien du mal à décider si elles relèvent du sacré ou du profane.

(4) On pense aussi à l’article d’E. P. Thompson paru sous forme de livre en français: Temps, discipline du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, 2004


Addendum aérien (2)

2 juillet 2009

Aéroport Tel Aviv

W. G. Sebald, L’Art de voler:

« Avec une effroyable lourdeur, l’appareil lutte pour perdre de l’altitude. La surface de la terre se dévoile. Voici qu’apparait la porte de Bourgogne, la campagne de Bâle, voici les tâches d’ombre et de soleil, vertes, claires et foncées, les bois, les prairies, les pommiers. Et voici la vallée de l’Aare et la grisaille de ses zones d’habitation qui ne cessent de croître, de s’étendre et de s’imbriquer, ses rubans de routes, ses lignes de chemin de fer, ses câbles à haute tension, ses panaches de fumée. Dans un fracas, le train d’atterrissage sort maintenant sous mes pieds de sa trappe. Il n’est rien de plus primitif que la technique, que les monstres engendrés par le rêve, qui aspire à répéter la Création. » (traduction Patrick Charbonneau et Muriel Pic)

Début d’un texte inédit en français, publié sans trop d’indication. L’éditeur n’a pas donné de date, de contexte de publication, et il faut aller voir la bibliographie pour comprendre que « Die Kunst des Fliegens » (l’écho à « Die Kunst der Fuge » de Bach apparait plus clair) a paru en 1987 dans un livre collectif autrichien.

Quelques pages rêveuses sur un voyage en Suisse, en épilogue d’un magnifique essai de Muriel Pic, annoncé depuis maintenant quelques mois, enfin reçu hier. J’en reparlerai, d’autant qu’avec le travail tout aussi convaincant de Martine Carré paru l’an dernier, il s’agit (à ma connaissance) d’un des deux seuls essais français consacrés à Sebald, au sein d’une bibliographie encore dominée par les Britanniques.

Quant à l’avion comme monstre, on le retrouvera quelques années plus tard.

Les Emigrants:

« Juste à l’extérieur du périmètre de l’aéroport, il s’en fallut d’un cheveu que je ne quitte la route en voyant s’élever lourdement, tel un monstre préhistorique, un Jumbo au ras de la véritable montagne d’ordures accumulées à cet endroit. Il laissait échapper derrière lui une traînée de fumé noirâtre et un instant j’eus l’impression qu’il avait battu des ailes. » p.87 de l’édition Babel.


Dictionnaire des lieux sebaldiens (5): Autour du boulevard Blanqui

29 juin 2009

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Austerlitz, p.302

« Aussi n’ai-je pas tardé à sillonner sans but précis les petites rues qui donnent sur le boulevard Bianqui, remontant d’un côté jusqu’à la place d’Italie et descendant de l’autre jusqu’à la Glacière, toujours dans l’espoir insensé que je pourrais inopinément croiser mon père ou le voir sortir d’un immeuble. » (traduction Patrick Charbonneau)

Dans mon édition (Actes Sud, 2002) le nom du boulevard est bizarrement et systématiquement orthographié « Bianqui », alors que les manuscrits qui ont été récemment présentés à Paris laissent peu de doute sur le « l ».

Peu importe, c’est l’occasion de revenir une dernière fois dans ce quartier de la Glacière, près de la Butte-aux-Cailles, que Jacques Austerlitz parcourt comme un enfant perdu.

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C’est dans ces rues que ses recherches (si on peut les appeler ainsi) s’achèvent, sans succès en un sens, si l’on oublie ce que le récit parvient, après ces déambulations et ces longs monologues, à mettre au jour. Les rues que l’on arpente dans le récit sont celles où les juifs parisiens (le père d’Austerlitz?) ont été raflés. Elles sont encore, dans l’esprit d’Austerlitz, parcourues d’ « une armée de gendarmes français » (p.302).

Le boulevard Blanqui, si son nom fait écho aux espoirs progressistes du 19ème siècle (1), ouvre sur le Paris le plus obscur du 20ème, et sur l’Europe concentrationnaire. Primo Levi ou Walter Benjamin:

Austerlitz, p.302

« Je croyais voir parfois les paniers à salade traverser en trombe la ville figée de terreur, la foule parquée à ciel ouvert au Vélodrome d’Hiver et les trains de marchandises dans lesquels s’effectua peu après la déportation au départ de Drancy et de Bobigny; je voyais des images de leur traversée du Grand Reich allemand, je voyais mon père, toujours vêtu de son beau costume avec son chapeau de velours noir sur la tête, droit, impassible au milieu de tous ces gens angoissés. Puis je me disais que Maximilian avait certainement réussi à quitter Paris à temps, qu’il avait pris la direction du sud, franchi à pied les Pyrénées et disparu quelque part dans sa fuite. »

(1) La lecture de l’étude de Muriel Pic, W. G. Sebald- L’image papillon, reçue peu après l’écriture de cet article, permet d’avancer une autre explication au sujet du révolutionnaire français:

« Et si c’est sur le Boulevard Blanqui que se retrouvent à Paris le narrateur et Jacques dans Austerlitz, c’est qu’il existe, chez l’auteur qui donna son nom à cette artère de la ville, une « hypothèse astronomique » concernant les doubles. Elle a arrêté Benjamin, comme en témoigne le Livre des passages, et trouve un écho chez Sebald. « Tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs », affirme Blanqui dans l’Eternité par les astres, où il suppose que « tout astre, quel qu’il soit, existe donc en nombre fini dans le temps et dans l’espace, non pas seulement sous l’un de ses aspects, mais tel qu’il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu’à la mort. Tous les êtres répartis à sa surface, grands ou petits, vivants ou inanimés, partagent le privilège de cette pérennité «  » p.36


Dictionnaire des lieux sebaldiens (4): La rue des Cinq-Diamants

29 juin 2009

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Austerlitz, p.300

 » En septembre de la même année, je reçus d’Austerlitz une carte postale avec sa nouvelle adresse à Paris (6, rue des Cinq-Diamants, dans le 13ème arrondissement), ce qui, je le savais, était une invitation à venir lui rendre visite dès que possible. » (traduction Patrick Charbonneau)

Jacques Austerlitz choisit de venir s’y établir pour se rapprocher de la  rue Barrault, et entamer ainsi ses dernières « recherches » qui le mènent, au cours de l’été 1997, sur les traces de son père, parmi les rues qui entourent le boulevard Auguste-Blanqui, mais aussi au cimetière Montparnasse, ou encore à la Bibliothèque François Mitterrand –  en des lieux qui, pour une raison ou pour une autre, « appartiennent davantage au passé qu’au présent » (p.304).

Rien de plus éloigné, cependant, du lieu de mémoire que l’appartement d’Austerlitz, qui ressemble davantage à une coquille vide. Sebald s’arrête très peu sur la rue des Cinq-Diamants et jamais le narrateur et Austerlitz ne s’y retrouvent, préférant l’obscurité du bar le Havane pour cadre de leurs rendez-vous. L’adresse n’est donc que citée au passage, mais jamais habitée, dans tous les sens du terme, par les personnages.

Michael Niehaus dans son article « No foothold. Institutions and Buildings in W. G. Sebald’s Prose » (1):

 » The apartments and homes in Sebald’s books are not part of the social environment. The character have not established their inner selves, their living quarters or their habits. They lack the support structure of institutionalized ways of behave. »

Où il remarque la propension des personnages sebaldiens à considérer et subir les bâtiments (buildings) qu’ils occupent ou (plus souvent) traversent, comme des lieux instables, impropres à être habités, dépossédant ceux qui les pratiquent de leur identité, de leur dimension de sujet. Des « non-lieux », au sens anthropologique que leur a donné Marc Augé (2).

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La façade du 6 de la rue des Cinq-Diamants est de fait assez autiste. Pas d’interphone, une porte muette et, semble-t-il, définitivement close: chose curieuse à Paris, qui n’est pas sans rappeler les entrées d’immeubles de la ville de Terezin (Theresienstadt), dont Sebald produit des photographies, et qui laissent pour le moins songeur:

Thersien

Austerlitz, p.226-230:

« Je ne pouvais pas concevoir, dit Austerlitz, que quelqu’un pût habiter dans ces maisons rébarbatives, ni encore moins quel genre de personnes, bien que j’eusse remarqué dans les arrières-cours, alignés contre le mur, une multitude de seaux à ordures grossièrement numérotés à la peinture rouge. »

Notes:

(1) Passage que l’on trouvera à la page 319 de Scott Denham, Mark McCulloh (ed), W. G. Sebald, History, Memory, Trauma, Walter de Gruyter, 2006

(2) Non-Lieux, pour une anthropologie de la surmodernité, 1992, qui méritera une plus ample présentation. Niehaus remarque plus loin (p.327) que le rapport s’inverse souvent et qu’il arrive que les personnages « chargent » de mémoire et d’histoire ce qui apparait de prime abord comme des non-lieux, et, par l’intermédiaire de cette parole (érudite), leur redonnent une « dignité » de lieux. La tension entre lieux et non-lieux apparait ainsi comme une des dynamiques narratives essentielles de l’oeuvre.