Avec le sang des autres

30 avril 2012

Jacques Rancière, « L’immigré et la loi du consensus », Libération, le 12 juillet 1993

S’il y a bien une leçon à tirer des déceptions de l’histoire contemporaine, c’est bien plutôt celle-ci : il n’y a pas en politique de nécessité objective ni de problèmes objectifs. On a les problèmes politiques qu’on choisit d’avoir, généralement parce qu’on a déjà les réponses. C’est un choix politique que de déclarer que l’entrée de travailleurs clandestins, les problèmes des collèges de banlieue, les phénomènes de délinquance impliquant des jeunes nés en France de parents français, les mariages blancs ou supposés tels et les déficits des comptes sociaux relèvent d’un même problème immigré.

A qui conteste cette identification, on vient dire qu’il ferait mieux de quitter les beaux quartiers où il étale ses bons sentiments pour aller voir ce qui se passe dans les banlieues. Allez donc voir à la chaine la situation faite aux travailleurs immigrés, disait-on naguère. Allez donc voir dans les banlieues la situation que les immigrés font à la population travailleuse, dit-on aujourd’hui. L’argument culpabilisant est toujours sûr de son effet. Mais il faut justement s’interroger sur ce passage de la chaine à la banlieue et sur la logique de ces « problèmes de société » dont nos politiques se font les diagnosticiens réalistes et les chirurgiens courageux. Socialistes ou libéraux, nos gouvernements ont adopté le même crédo : la politique, à notre époque, est le seul règne de la nécessité, laquelle s’identifie aux exigences capricieuses et incontournables du marché mondial. Ils fondent leur légitimité même sur la démonstration qu’ils ne peuvent rien faire d’autre que ce qu’ils font : enregistrer, mois après mois, les caprices de cette divinité et gérer aux moindres frais leurs conséquences pour les populations dont ils ont la charge. Ils ont pris pour politique de renoncer à toute politique autre que de gestion des « conséquences ». Ils ont organisé la déstructuration du monde du travail pas seulement pour obéir à la nécessité, mais aussi parce que ce monde portait en lui la visibilité même de la politique, celle d’une société divisée et vivant du conflit. Dans toute fermeture d’usine, on a fini par saluer avec satisfaction la fin d’un « mythe » et la preuve que, puisqu’on détruisait des mythes, on faisait de la bonne politique réaliste.

Le problème est que, en détruisant ces « mythes », on ne met pas seulement en crise les systèmes de régulation sociale et l’éducation. On supprime les capacités d’une société fondée sur le conflit à accueillir les altérités. Nous n’avons pas numériquement beaucoup plus d’immigrés qu’il y a vingt ans. Mais ces étrangers, il y a vingt ans, avaient un autre nom et une autre identité : ils s’appelaient ouvriers. Aujourd’hui, ils ne sont plus que des immigrés, des gens de peau et de mœurs différentes. La scène est alors créée pour que, sur la ruine des identités et des altérités politiques, apparaissent d’une part les « problèmes de société » créés un peu partout, dans les rues et les cités, les collèges, les organismes de sécurité sociale, etc., par les groupes les plus fortement précarisés et les classes d’âge les plus sensibles à cette précarisation, d’autre part la figure immédiatement identifiable du facteur de problèmes : cet autre qui n’est plus rien qu’un autre.

(Moments politiques, Interventions 1977-2009, La fabrique, 2009)

Extrait vidéo: Avec le sang des autres, film de Bruno Muel et du groupe Medvedkine, 1974. Visible dans son intégralité ici.
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