« minuscule et surdimensionnée »

26 mai 2011

Cette photographie du Normandy de Deauville, vue ce matin dans mon journal, m’a rappelé celle qu’on trouve dans les Emigrants.

Les grands de notre monde sont donc réunis (pour la première fois je crois) dans un lieu sebaldien. Avant de consacrer à cet hôtel l’article qu’il mérite dans mon dictionnaire, voici la description qu’en fait Sebald. On en conviendra, elle est d’une étonnante acuité, et même d’une remarquable prescience :

Au contraire des Roches Noires, qui se délitent, l’hôtel Normandy, terminé en 1912, est encore aujourd’hui, à l’autre bout de Trouville-Deauville, un établissement de très grande classe. La construction à colombage, qui s’organise autour de plusieurs cours intérieures et paraît à la fois minuscule et surdimensionnée, héberge désormais presque exclusivement des hôtes japonais pilotés tout au long de la journée, selon un programme des plus précis, par un personnel d’une politesse raffinée, certes, mais surtout, comme j’ai pu l’observer, glaciale, voire confinant à l’indignation. Au Normandy, de fait, on se croit moins dans un hôtel de renommée internationale que dans un pavillon de gastronomie française érigé pour les besoins d’une foire-exposition mondiale à l’extérieur d’Osaka, et pour ma part je n’aurais été nullement étonné, sortant du Normandy, de tomber sur un hôtel de fantaisie alpin ou balinais.

(p. 141, Babel, traduction de Patrick Charbonneau)

Vers Torcy 

9 juin 2010

A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l’une des stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville, Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges, alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à l’oreille  d’un musicien deux motifs, matériellement composés des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance, s’ils diffèrent par la couleur de l’harmonie et de l’orchestration. De même rien moins que ces tristes noms faits de sable, d’espace trop aérés et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot « ville » s’échappait comme vole dans Pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de Roussainville ou de Martinville qui, parce que je les avais entendu prononcer si souvent  par ma grand-mère à table, dans la « salle », avaient acquis un certain charme sombre où s’étaient peut-être mélangés des extraits du goût des confitures, de l’odeur du feu de bois et du papier d’un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la maison d’en face, et qui, aujourd’hui encore, quand ils remontent comme une bulle gazeuse du fond de ma mémoire, conservent leur vertu spécifique à travers les couches superposées de milieux différents qu’ils ont à franchir avant d’atteindre jusqu’à la surface.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs, p.230)
Photo: Arnau Thée

Les débuts dans la vie (3): Flaubert à Croisset

7 mars 2010

A Alfred le Poittevin, le 17 juin 1845:

« J’ai passé vraiment une amère jeunesse, et par laquelle je ne voudrais pas revenir. Mais ma vie maintenant me semble arrangée d’une façon régulière. Elle a des horizons moins larges, hélas! moins variés surtout, mais peut-être plus profonds parce qu’ils sont plus restreints. Voilà devant moi mes livres sur ma table, mes fenêtres sont ouvertes, tout est tranquille, la pluie tombe encore un peu dans le feuillage, et la lune passe derrière le grand tulipier qui se découpe en noir sur le ciel bleu sombre. »

(Correspondance, Pléiade, T1, p.241)

Dans la Correspondance de Flaubert je glane une pièce de plus pour ma collection de fenêtres et je marque une nouvelle étape sur son parcours d’écrivain.

Il revient d’Italie, où toute la famille a participé au voyage de noce de sa sœur Caroline. Il n’a pas pas vingt-quatre ans et a déjà terminé Mémoires d’un fou et Novembre. Il sait qu’il sera écrivain. Ce qui se décide ici, c’est où et comment il vivra l’écriture: à l’écart de Rouen et de Paris, loin de la vie agitée des grandes villes, des réseaux envahissants, des sollicitations intempestives. Flaubert n’est pourtant pas un ermite, il voyage, fréquente la société – après tout il lui faut bien faire ses prélèvements de bêtise bourgeoise- et après le triomphe de Salammbô (1862) il ne refusera pas les entrées qui s’offrent à lui jusque dans les salons impériaux.

Cependant il s’impose une sorte d’ascèse, car l’écriture – son écriture – requiert le calme, le travail (latin, grec, histoire, Flaubert dévore…), la rêverie. A Croisset près de Rouen, dans la maison familiale qui donne sur la Seine, il trouve le repos, le temps, l’assise, ce pourquoi on trouve ces lignes si apaisées et contemplatives, peu fréquentes dans les lettres emportées de la période.

Composer à l’écart de ce qui pourrait divertir, c’est assez banal. Mais Croisset joue un rôle plus complexe, et somme toute fondateur, pour peu qu’on veuille se pencher un peu attentivement sur ce que fait le génie de son lieu.

Pierre-Marc de Biasi, dans son essai décidément splendide, note qu’au retour du voyage en Orient (1850-1851) la décision d’y vivre s’est encore affermie. Maxime du Camp, son compagnon de route, l’a précédé à Paris où il lui a préparé ce qu’on peut appeler une situation: il faut que Gustave vienne à la capitale, rencontre ceux qu’il faut rencontrer, s’ouvre une carrière qui s’annonce fameuse. La réponse est un modèle d’ambition et de renoncement. Je n’en suis pas là, c’est dans le tome 2 :

A Maxime du Camp, Croisset, 26 juin 1852:

« Mon cher ami,

Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vice rédhibitoire. Il ne m’embête pas, n’aie aucune crainte. Mon parti là-dessus est pris depuis longtemps.

Je te dirai seulement que tous ces mots: se dépêcher, c’est le moment, il est temps, place prise, se poser, hors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens. C’est comme si tu parlais à un Algonquin. – Comprends pas.

Arriver? – à quoi? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., etc., Arsène Houssaye, Taxile Selord, Hyppolyte Lucas et soixante-douze avec? Merci.

Etre connu n’est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités. D’ailleurs sur ce chapitre même sait-on jamais à quoi s’en tenir? la célébrité la plus complète ne vous assouvit point et l’on meurt presque toujours dans l’incertitude de son propre nom, à moins d’être un sot. Donc l’illustration ne vous classe pas plus à vos yeux que l’obscurité.

Je vise à mieux, à me plaire. »

(cité par P-M de Biasi, Flaubert, une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009, p.128)

Quelle meilleure définition de « l’art pour l’art », choix indissociablement sociologique et artistique? Où se confirme aussi l’excellence de l’approche choisie par Pierre-Marc de Biasi, et l’erreur qu’il y aurait à négliger la vie de l’homme pour en éclairer l’oeuvre. Suivre pas à pas les conditions de vie que s’est choisies Flaubert ne relève pas en effet de la curiosité médiocre, ou de l’inutilité crasse, comme le dénonçait par exemple Nabokov (il se trouve que reparaissent en un volume ses leçons de Cornell où je m’étonne de trouver, au milieu de tant d’intelligence, une condamnation aussi obtuse de toute démarche un tant soit peu biographique, comme si le véritable amour de la littérature excluait tout autre approche que purement textuelle).

Il n’est pas indifférent que Flaubert soit un bourgeois, et qu’il puisse se retirer à Croisset, en bourgeois, pour y écrire la prose bien peu bourgeoise qu’admire Nabokov. Pas seulement, ce qui serait de peu d’intérêt, pour en arriver à la conclusion que seule une certaine aisance permet de dégager le temps suffisant à la poésie, où pour trouver prétexte à lire sa prose comme un témoignage sur la société de l’époque, mais parce que l’occupation de ses journées de travail, son « style de vie », infusent son style « tout court ».

A Maxime du Camp, Mai 1846, Croisset:

« Et puis je commence à prendre une habitude de travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j’écris régulièrement de 8 heures à dix heures par jour et si on me dérange quelques instants, j’en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j’aille au bout de la terrasse. Le canot n’est pas seulement à flot. j’ai soif de longues études et d’âpres travaux. La vie interne que j’ai toujours rêvée commence enfin à surgir. Dans tout cela la poésie y perdra peut-être, je veux dire l’inspiration, la passion, le mouvement instinctif. J’ai peur de me dessécher à force de science et pourtant d’un autre côté je suis si ignorant que j’en rougis vis-à-vis de moi-même. »

(Pléiade, T1, p.264)

La « manière spéciale de vivre » de Flaubert permet de comprendre où sa poétique du « flou » et de « l’impersonnalité » trouve son origine et comment elle a pu être mise en oeuvre. Les hésitations du romancier partagé entre lectures savantes et composition romanesque ont pour écho ses allers-retours entre Croisset, où il écrit, et le vaste monde, où il réalise des percées brutales et enthousiastes pour ramener des croquis (réunis dans les Carnets, édités par le même P-M de Biasi) qui sont autant d’échantillons de visions (et je relis les récents croquis de Kaddour comme un hommage au maître). Mouvements de va-et-vient des livres au livre, du chez-soi à l’ailleurs, qui apparaissent eux-mêmes comme la source et la métaphore vivante de la prose flaubertienne et de son rapport ambigu (car imaginaire) au réel. Le résultat est merveilleux et déroutant: un mélange de réalisme (recherche d’une vérité objective, impersonnelle) et de romantisme (primat de la vision personnelle) qui n’a d’ailleurs pas empêché (si l’on aime vraiment les -ismes) qu’on le prenne, à tort, pour le premier des naturalistes.

Pierre-Marc de Biasi, Une manière spéciale de vivre, p.272-273

« La recherche, telle que la pratique Flaubert, repose sur un parti pris paradoxal: ce qu’il cherche, très souvent, il le sait déjà. Définie en termes artistiques, la vérité qu’il s’agit de découvrir est préétablie: elle constitue un préalable à l’investigation qui, en principe, est censée la rechercher et l’établir. (…)

Dans les recherches documentaires qu’il effectue en cours de rédaction, Flaubert ne part pas glaner du matériau référentiel qui aurait pour fonction de « faire vrai », de lester le récit d’un effet de réel qui « ne s’invente pas ». Selon lui, l’effet de réel est justement ce qui s’invente le mieux: c’est avant tout une affaire de style. En fait il part plutôt à la recherche d’un regard sur ce « vrai » spatio-temporel qui constitue l’objet de l’expérience. S’il observe la nature ou les rues par les vitres de son fiacre, ce n’est nullement avec l’illusion de recueillir une information neutre et objective qui lui fournirait une garantie référentielle pour la description qu’il va devoir écrire. le véritable objet de son investigation n’est pas la chose visible, mais la forme singulière de sa perception. »

Je n’ai par ailleurs reproduit qu’un extrait de la lettre du 17 juin 1845 citée en exergue, mais il faut en dire davantage, car le début montre que ce jour-là Flaubert a découvert bien plus qu’un lieu idéal où écrire. De Biasi en fait une analyse pénétrante (p.290) dans sa partie consacrée à l’Éducation sentimentale. Voici les premières lignes adressées à Alfred le Poittevin:

« Encore dans mon antre!

Encore une fois dans ma solitude. A force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien; d’ici à longtemps je ne demande pas d’autre chose. Qu’est-ce qu’il me faut après tout? n’est-ce pas la liberté et le loisir? Je me suis sevré volontairement de tant de choses que je me sens riche au sein du dénuement le plus absolu. J’ai encore cependant quelques progrès à faire. Mon éducation sentimentale n’est pas achevée, mais j’y touche peut-être. – As-tu réfléchi quelquefois, cher et tendre vieux, combien cet horrible mot « bonheur » a fait couler de larmes? Sans ce mot-là, on dormirait plus tranquille et on vivrait plus à l’aise. Il me prend encore quelquefois d’étranges aspirations d’amour, quoique j’en sois dégoûté jusque dans les entrailles. Elles passeraient peut-être inaperçues, si je n’étais pas toujours attentif et l’oeil tendu à épier jouer mon cœur. »

L’expression qui donne son titre au roman s’y trouve, plus de vingt ans avant sa publication (1869). Mais « l’éducation sentimentale » que Flaubert achève dans son « antre » de Croisset ne se réfère ni au livre à venir, ni d’ailleurs à la « première Education » (1845), jamais publiée. Elle concerne Flaubert personnellement et semble pour le moins paradoxale. Pierre-Marc de Biasi y lit une conversion du regard, une méthode littéraire d’expression des sentiments que Flaubert associe non pas à la recherche de riches expériences sentimentales, encore moins à une forme quelconque de sentimentalisme, mais à un « sevrage » et un « dénuement », signes que la dépersonnalisation, l’autonomie, la suspension du jugement – « le label même de l’ours Flaubert » dit de Biasi – sont ici en train de naître, en ce lieu à l’écart, où l’écrivain s’isole moins pour « se retrouver » (comme on dit), que pour « sortir de la sphère purement subjective, s’arracher à soi-même, pour ressentir comme s’il était lui-même un autre » (p.291).

C’était à Croisset, banlieue de Rouen, centre du monde flaubertien.

Il reste ce pavillon au fond du jardin.

Images: la première reproduction est une vue de Croisset de la main de la nièce de Flaubert, Caroline. Je n’ai pas retrouvé les auteurs des autres vues de Croisset. On trouvera une iconographie aussi riche que le texte dans le Découverte Gallimard sur Flaubert, l’homme-plume, de Pierre-Marc de Biasi (toujours).

Homais veille

4 décembre 2009

« L’Aveugle, qu’il n’avait pas pu guérir avec sa pommade, était retourné dans la côte du bois Guillaume, où il narrait aux voyageurs la vaine tentative du pharmacien, à tel point que Homais, lorsqu’il allait à la ville, se dissimulait derrière les rideaux de l’Hirondelle, afin d’éviter sa rencontre. Il l’exécrait; et, dans l’intérêt de sa propre réputation, voulant s’en débarrasser à toute force, il dressa contre lui une batterie cachée, qui décelait la profondeur de son intelligence et la scélératesse de sa vanité. Durant six mois consécutifs, on pu donc lire dans le Fanal de Rouen, des entrefilets ainsi conçus:

« Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrées de la Picardie auront remarqué, sans doute, dans la côte du bois Guillaume, un misérable atteint d’une horrible plaie faciale. Il vous importune, vous persécute et prélève un véritable impôt sur les voyageurs. Sommes-nous encore à ces temps monstrueux du Moyen Age, où il était permis aux vagabonds d’étaler sur nos places publiques la lèpre et les scrofules qu’ils avaient rapportés de la croisade? »

Ou bien:

« Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes villes continuent à être infestés par des bandes de pauvres. On en voit ainsi qui circulent isolément et qui, peut-être, ne sont pas les moins dangereux. A quoi songent nos édiles? »

Puis Homais inventait des anecdotes:

« Hier, dans la côte du bois Guillaume, un cheval ombrageux… » Et suivait le récit d’un accident occasionné par la présence de l’Aveugle.

Il fit si bien, qu’on l’incarcéra. Mais on le relâcha. Il recommença, et Homais aussi recommença. C’était une lutte. Il eut la victoire; car son ennemi fut condamné à une réclusion perpétuelle dans un hospice. »

Gustave Flaubert, Madame Bovary, p.474-475 (Foliothèque)

(Bruegel, La Parabole des aveugles, 1568)